Enseignement de l'histoire - Une commission parlementaire est inutile, dit Fournier

Québec — S'il n'en tient qu'au ministre de l'Éducation, la Commission de l'éducation de l'Assemblée nationale ne se penchera pas sur l'enseignement de l'histoire au Québec, comme l'avait réclamé l'opposition officielle la semaine dernière.

Dans une lettre (reproduite dans la section «Idées») et adressée au président de la Commission, le député Jacques Chagnon, le ministre Jean-Marc Fournier explique qu'à son avis «la nouvelle» publiée dans Le Devoir du 27 avril «était erronée». Désormais, «la vérité doit reprendre ses droits», écrit-il avec emphase.

Rappelons que nous publiions ce jour-là un article sur le projet de programme du nouveau cours «Histoire et éducation à la citoyenneté» qui devrait être implanté à l'automne 2007 en IIIe secondaire et l'année suivante en IVe secondaire. Dans ce document, on ne faisait pas mention de certains événements conflictuels de l'histoire du Québec. Des universitaires qui avaient été consultés dans la préparation du document avaient affirmé que «l'ambition générale» de ce dernier était de faire une histoire moins «misérabiliste» et plus «rassembleuse».

Selon M. Fournier, la polémique entourant ce projet de programme est fondée sur des «propos mal rapportés» et «est entretenue par divers intervenants depuis près de quatre semaines». À ses yeux, des experts ont infirmé l'article du Devoir. Deux pétitions circulent actuellement s'inquiétant du nouveau programme d'histoire — dont une publiée sur Internet à www.sauvonsnotrehistoire.com. Mais dans l'entourage du ministre, on estime que les auteurs et les signataires de ces pétitions ne «connaissent pas les faits» et «n'ont pas lu le document» en question (que l'on peut trouver sur www.agora.qc.ca/ceq).

Comme il l'avait déjà dit le jour même de la publication de notre article, le ministre répète dans sa lettre qu'«à aucun moment on n'a cherché à occulter certains des événements historiques comme la Conquête, la Rébellion de 1837-1838, la conscription de 1917 ou le rapatriement de la constitution canadienne. Si tel eut [sic] été le cas, il s'en serait trouvé, au nombre des personnes consultées, pour dénoncer un tel état de situation».

Le ministre a rappelé qu'il a malgré tout demandé une révision du projet de programme. On ignorait encore hier au cabinet du ministre à quel moment du mois prochain la version précisée, promise pour juin, serait rendue publique. «Je suis persuadé que cette opération de précision du projet de programme permettra de répondre aux attentes légitimes de la population à l'égard de ce projet de programme à la suite de ce qui a été rapporté sur le sujet», écrit le ministre. Autrement dit, une commission serait inutile.

Intrusion dans le législatif

La lettre du ministre comporte un aspect «inacceptable», estime le critique péquiste en matière d'éducation, Camil Bouchard. C'est une tentative, de la part d'un membre de l'exécutif, d'influencer publiquement le fonctionnement du législatif. En effet, les membres de la Commission de l'éducation ne se sont pas encore réunis et prononcés sur la demande de «mandat d'initiative» du Parti québécois, effectuée le 25 mai. Ils doivent le faire le jeudi 1er juin, mais, les députés libéraux formant la majorité des membres de la commission, il serait surprenant qu'ils décident de mettre le gouvernement dans l'embarras avec un tel débat public, estime une source dans les rangs libéraux.

M. Bouchard affirme que la question de l'enseignement de l'histoire est pourtant certainement «aussi importante» pour le Québec que d'autres questions qui ont récemment fait l'objet d'une consultation par une commission parlementaire; au premier chef celle du mont Orford. «Et on ne parle pas ici de la révision d'un programme d'éducation physique, ajoute le député, mais bien de l'enseignement de l'histoire, qui a une incidence sur l'identité que le peuple se forge de lui-même, à partir d'une mémoire des événements qui ont marqué son parcours!»

Plusieurs experts questionnés par Le Devoir estiment qu'un débat plus large sur l'enseignement de l'histoire est nécessaire. Parmi eux, il y a les membres de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec de l'UQAM (www.chf.uqam.ca), Jean-Marie Fecteau, Robert Comeau, Stéphane Paquin, Mourad Djebabla, et Robert Martineau (ce dernier a été consulté dans l'élaboration du projet de programme d'histoire). Ils ont récemment fait parvenir une lettre au Devoir dans laquelle ils écrivent que «contrairement aux célèbres "national standards" de l'enseignement de l'histoire aux États-Unis, le projet de programme actuellement soumis à l'étude ministérielle, intitulé "Histoire et éducation à la citoyenneté", n'a pas fait l'objet d'un débat élargi ni dans la communauté historienne ni dans le public en général, du moins jusqu'aux dernières semaines et de façon très fortuite». Selon eux, «une histoire accolée à un objectif de formation civique est [...] une histoire arbitrairement tronquée d'une bonne partie de sa richesse éducative». Ils écrivent encore: «Une histoire visant explicitement et prioritairement à fournir une éthique citoyenne aura tendance à aplanir les aspérités et les conflits du passé au profit d'un récit platement évolutionniste, édulcoré et réductionniste.»

Gommer les critiques

Le député Camil Bouchard souligne du reste que le ministre, dans sa lettre, se trouve à «gommer toutes les critiques de fond» qui se sont fait entendre depuis un mois sur le projet de programme de l'enseignement de l'histoire au secondaire. Depuis le début de cette histoire, note le député Bouchard, le ministre a une attitude «paradoxale»: «Si les critiques qui s'inquiètent de l'enseignement de l'histoire ne sont pas fondées, alors pourquoi le ministre a-t-il demandé une révision du projet de programme? On ne s'y retrouve pas.»

Au cabinet du ministre Fournier (lequel s'est envolé cette nuit pour Moscou, où il participera jusqu'au 3 juin à un forum des ministres de l'Éducation du G 8), on minimise la demande péquiste d'une commission parlementaire en disant que toute l'opération est téléguidée par une vieille garde, au premier chef par l'ancien premier ministre Jacques Parizeau. «Ça vient de M. Parizeau, qui a imposé ça à M. Boisclair à la fête des Patriotes, et M. Bouchard s'exécute», a dit Marie-Claude Lavigne hier au Devoir. Selon ce qu'on a appris, l'ancien premier ministre Parizeau a en effet étudié à fond le projet de programme d'histoire. La Presse rapportait (le 23 mai) qu'il fustigeait l'«incompétence» des auteurs du document controversé et avait dit que le Parti québécois devrait tenter d'aller au fond des choses. Notons que c'est sous Jacques Parizeau, en 1995, que le ministre de l'Éducation d'alors, Jean Garon, avait mis sur pied un groupe de travail sur l'enseignement de l'histoire, présidé par Jacques Lacoursière.

S'il est pratiquement acquis que la Commission de l'éducation rejettera la demande péquiste, M. Bouchard affirme qu'il «ne lâchera pas le morceau» et qu'il reviendra à la charge pour obtenir des précisions sur ce que le ministre entend faire et sur ses critères de sélection. Il souligne au passage que la question de l'histoire sera soulevée au conseil national du Parti québécois consacré à l'éducation qui se tiendra les 9, 10 et 11 juin à Saint-Hyacinthe.
1 commentaire
  • L Charbonneau - Inscrite 30 mai 2006 09 h 47

    Allergies sévères à la consultation pour le gouvernement Charest

    Je crois qu'il est plus que clair que le gouvernement de M. Charest est extrêmement allergique aux consultations !

    On fait des consultations après que la décision est prise ou bien on refuse tout simplement d'entendre ce que les citoyens ont a dire.

    Si ce gouvernement pouvait éviter la consultation électorale qui approche à grands pas, je ne serais pas surprise qu'il le souhaite.