Avis du ministère de la Sécurité publique - Déménagement du casino: une hausse du crime est prévisible

Le déménagement du Casino de Montréal à proximité du quartier Pointe-Saint-Charles risque d'entraîner une augmentation du nombre de joueurs pathologiques et, par ricochet, des crimes tels les vols, les fraudes et les prêts usuraires. Le ministère de la Sécurité publique en vient à cette conclusion dans un avis dont Le Devoir a obtenu copie et qui évalue les impacts potentiels du projet de Loto-Québec.

Pour soutenir leur dépendance, il est clair qu'une proportion de joueurs pathologiques pouvant atteindre les 30 % «commettront des gestes délinquants», estime le ministère de la Sécurité publique. La hausse de la criminalité prévisible serait donc liée aux crimes dits d'appropriation. «Les difficultés financières de certains joueurs pourraient également être à l'origine de conflits violents avec l'entourage, particulièrement si la pathologie se combine à des problèmes d'alcool (voies de fait, violence conjugale)», peut-on lire dans ce document, une version préliminaire de l'avis ministériel.

Le ministère de la Sécurité publique doit soumettre sous peu son avis au comité interministériel qui étudie tous les tenants et aboutissants du déménagement du casino et de son intégration dans un complexe récréotouristique. Ce comité, composé de cinq ministères et présidé par Guy Coulombe, doit lui-même transmettre son rapport sur le projet de 1,18 milliard de Loto-Québec au ministre des Finances à la fin du mois.

Depuis le printemps dernier, des groupes communautaires de Pointe-Saint-Charles s'opposent à la construction du nouveau casino dans leur cour. Leurs appréhensions sont de plusieurs ordres, mais ils ont notamment formulé des craintes en ce qui a trait au risque d'augmentation et de concentration de la criminalité liée au jeu pathologique.

En décembre 1992, lorsque le gouvernement du Québec avait donné son aval à la construction des premiers casinos, il était demeuré muet au sujet de l'effet de la maison de jeu sur la criminalité et les joueurs pathologiques. Quelques mois plus tôt, le comité interministériel chargé d'étudier le projet sous toutes ses coutures à l'époque avait recommandé l'implantation du Casino de Montréal au Palais de la civilisation de l'île Notre-Dame parce qu'il était plus facile d'y assurer la sécurité et la bonne tenue de l'établissement compte tenu de l'isolement de l'emplacement.

Quatorze ans plus tard, le nouveau comité interministériel pose également des questions au chapitre de la criminalité induite par la relocalisation du Casino de Montréal. Mais outre la criminalité liée au jeu pathologique, le ministère de la Sécurité publique indique que rien ne lui permet de croire qu'un emplacement plutôt qu'un autre pourrait avoir un impact sur la criminalité de proximité, par exemple la prostitution ou le trafic de drogue. Il n'existe d'ailleurs aucune étude d'impacts sur l'effet criminogène des casinos du Québec.

Toutefois, le ministère note que le plus grand achalandage prévu avec le «concept plus "festif", qui inclut un hôtel et un "night club", en feront un endroit encore plus stratégique» pour les réseaux criminels. Là-dessus, le ministère estime que le service de sécurité du casino et le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) devront se montrer particulièrement vigilants.

À ce chapitre, le Casino de Montréal n'est pas sans reproche. L'année dernière, l'arrestation de l'usurier Ted Théodore avait démontré que les autorités du casino étaient bien au courant de l'implantation d'une telle activité criminelle dans ses murs. Le juge qui s'est penché sur le cas Théodore avait d'ailleurs souligné dans sa décision que les nombreuses caméras de surveillance filmaient les activités de prêt usuraire.

Selon le ministère de la Sécurité publique, les trois casinos du Québec (Montréal, Charlevoix, Gatineau) connaissent un taux d'infraction «relativement normal», bien que tous les crimes ne soient pas signalés à la police et qu'une bonne part soient traités par le service de sécurité du casino. Le ministère estime que le nombre accru de visiteurs prévus «se traduira vraisemblablement par une hausse proportionnelle du nombre d'incidents à traiter par la police (la situation actuelle dans les casinos du Québec laisse croire à trois ou quatre événements supplémentaires par année pour chaque tranche de 100 000 visiteurs)».

Selon les chiffres présentés en annexe du document du SPVM, plus de 1700 crimes de toute sorte se sont produits entre 1994 et 2004 au casino de l'île Notre-Dame. Les chiffres du service de sécurité du Casino de Montréal sont beaucoup plus élevés. Entre 1997 et novembre 2005, il y a eu quelque 14 000 cas, dont 6000 actes criminels. Les différences entre les deux tableaux sont appréciables. Par exemple, pour ce qui est de l'argent contrefait, le SPVM a enregistré 237 cas, contre 7900 par la sécurité du casino.

Le document ministériel fait également mention d'autres considérations relatives à la sécurité publique sans qu'il s'agisse pour autant de problèmes criminels. Ainsi, on souligne que l'augmentation prévisible de la circulation automobile risque d'entraîner une hausse du nombre d'accidents dans le secteur de Pointe-Saint-Charles. Le plus grand nombre d'automobiles pourrait également provoquer un problème d'embouteillages réguliers puisque l'accès principal de l'éventuel casino donnerait sur la rue Bridge, un des axes routiers névralgiques vers le pont Victoria.

Aussi, on rappelle que les diverses activités de divertissement connexes au casino (hôtel, salle de spectacles, spa, aire d'artistes) pourraient attirer «la mendicité, la flânerie, l'itinérance, les attroupements bruyants et la consommation de drogues». De plus, le casino est un lieu de prédilection pour les groupes qui manifestent contre le gouvernement du Québec, souligne le ministère. «Les manifestations aux abords d'un casino dans le bassin Peel pourraient comporter de plus grands impacts auprès de la population», prévient-on.

Les corps policiers du Québec ayant sous leur responsabilité un des trois casinos de la province ont contribué à l'élaboration de l'avis du ministère. Le SPVM a vraisemblablement émis une opinion favorable. C'est du moins ce que souligne le document en se référant au plan d'action déposé auprès du conseil des ministres par Loto-Québec.