La transformation du bain Saint-Michel encore retardée

Construit en 1910, le bain Saint-Michel, dans le Mile End, est aujourd’hui marqué de graffitis, et des clôtures encadrent le chantier de construction laissé à l’abandon.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Construit en 1910, le bain Saint-Michel, dans le Mile End, est aujourd’hui marqué de graffitis, et des clôtures encadrent le chantier de construction laissé à l’abandon.

La Ville de Montréal a résilié un contrat de près de huit millions de dollars avec l’entrepreneur général qu’elle avait mandaté l’an dernier pour assurer la transformation d’un ancien bain public à valeur patrimoniale du Plateau-Mont-Royal en un lieu culturel, a appris Le Devoir.

Une situation qui repousse de nouveau l’échéancier de la réalisation du projet, au grand désarroi des résidents et des artistes du secteur.

Construit en 1910 pour assurer l’hygiène de la classe ouvrière montréalaise, le bain Saint-Michel est aujourd’hui marqué de graffitis. Des clôtures encadraient aussi un chantier visiblement abandonné lors du passage du Devoir aux alentours de ce bâtiment du Mile End.

Et pour cause : la Ville de Montréal l’a suspendu plus tôt cet été en prévision de la résiliation du contrat accordé en mars 2021 à l’entrepreneur général en construction Norgérec, a-t-on constaté en consultant des documents adoptés mercredi par le comité exécutif.

L’entrepreneur devait procéder au réaménagement du site pour une somme avoisinant 7,8 millions $. L’objectif était de transformer l’ancien bain public en un lieu culturel comprenant notamment une salle de spectacle d’une centaine de places dans l’enceinte de la piscine, ainsi qu’une salle d’exposition dans l’ancienne chaufferie de l’endroit.

Les travaux, entamés au printemps 2021, devaient prendre fin en avril 2022. Or, en date de juillet dernier, à peine 30 % du chantier avait été réalisé, notamment en raison de travaux de décontamination et de la « découverte d’infiltration d’eau au sous-sol » à la suite de l’excavation du roc sur le site, indiquent les documents du comité exécutif.

Insatisfaite et inquiète d’une explosion des coûts du projet, dont la facture n’a cessé de grimper dans les dernières années, la Ville a décidé de résilier le contrat de l’entrepreneur et, par ricochet, de la firme d’architecte qu’elle avait mandatée.

« La restauration de bâtiments anciens ou patrimoniaux réserve souvent des imprévus malgré l’évaluation réalisée en amont. Ça a été le cas pour le bain Saint-Michel. Les équipes ont eu plusieurs défis inattendus, ce qui nous pousse à évaluer précisément ce qu’il reste à faire et les coûts qui y seront rattachés », a indiqué le cabinet de la mairesse de Montréal, Valérie Plante.

La Ville revient donc à la case départ. Elle entend lancer un nouvel appel d’offres l’an prochain pour demander à des experts de réviser les plans et devis du projet. L’octroi d’un nouveau contrat pour les travaux de construction sur ce site est pour sa part prévu en 2024, ce qui devrait mener à l’ouverture du site réaménagé à la « fin 2025 », soit 10 ans après que le bain public Saint-Michel eut été condamné.

« L’impression que ça nous donne, c’est qu’ils attendent qu’il tombe pour faire quelque chose », lâche Linda Tremblay, une résidente du Mile End rencontrée mercredi par Le Devoir. Comme plusieurs autres résidents du secteur, elle s’exaspère de la lenteur de ce chantier. « C’est un bâtiment dans lequel il y a du potentiel, c’est dommage qu’on ne puisse pas en bénéficier », déplore entre autres Michel Carignan.

« C’est désolant qu’on laisse à l’abandon un aussi beau bâtiment », soupire également Clara Hernandez, qui a connu le bain Saint-Michel avant sa fermeture.

Une vocation culturelle

 

L’histoire de ce bain public plus que centenaire a connu plusieurs rebondissements ces dernières décennies.

Désaffecté en 1993 de sa fonction initiale de piscine, ce bâtiment a ensuite été investi par le milieu culturel, qui y a tenu des événements artistiques ponctuels au fil des années. L’organisme VIVA ! Art Action y a notamment présenté plusieurs performances entre 2006 et 2013, tandis que des événements de danse, de théâtre et d’art culinaire y ont pris forme jusqu’à ce que la Ville condamne ce bâtiment à la fermeture il y a sept ans.

« C’était vraiment une mise en valeur expérimentale du lieu », se rappelle Michel Lefebvre, le directeur général du centre de création TOPO, qui avait pris part en septembre 2013 à une manifestation du milieu artistique baptisée « On occupe le Bain Saint-Michel ! » afin de réclamer la préservation d’une vocation culturelle de ce site. « C’était très festif, un petit peu trop pour certains [voisins] », lance en riant M. Lefebvre, qui est aujourd’hui « dans l’attente » que le réaménagement du bâtiment se concrétise.

Le bain Saint-Michel dispose par ailleurs d’une grande valeur architecturale. « À l’intérieur, le volume de l’enceinte de la piscine, son éclairage naturel, les finis des murs et du bassin sont également des composantes de grande valeur », note le comité exécutif.

Or, le directeur des politiques chez Héritage Montréal, Dinu Bumbaru, s’inquiète que les nouveaux délais dans la réalisation du projet de réaménagement de la Ville aient pour effet d’abîmer de façon durable ce bâtiment. « Le bâtiment risque d’y passer », prévient-il. Il espère d’ailleurs que la Ville s’assurera que le bâtiment ne se dégrade pas en attendant la reprise des travaux.

L’opposition officielle à l’Hôtel de Ville déplore pour sa part que le bain Saint-Michel s’ajoute à « la longue liste de projets mal gérés » par l’administration Plante. « Que ce soit la réfection de l’hôtel de ville ou les centres de traitement des matières organiques, les dépassements de coûts et les complications s’accumulent. Au bout du compte, les Montréalais et Montréalaises paient plus pour des services dont ils ne pourront pas bénéficier avant plusieurs années », a réagi par écrit le chef d’Ensemble Montréal, Aref Salem.

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