Le recours aux agents de sécurité du privé ne baisse pas à la Ville de Montréal

Les dépenses de la Ville de Montréal pour des agents de sécurité du secteur privé n’ont cessé de croître dans les dernières années, au détriment des cols bleus et de la qualité du service. Si la Ville invoque des raisons économiques, des représentants syndicaux et une experte y voient plutôt des motifs politiques.

Des données compilées par le Syndicat des cols bleus regroupés de la Ville de Montréal, dont Le Devoir a obtenu copie, font état d’une hausse marquée des dépenses annuelles pour des contrats d’agents de sécurité provenant du secteur privé. En incluant les dépenses des arrondissements en la matière, la facture annuelle est ainsi passée d’un peu plus de 4 millions de dollars en 2014 à près de 9 millions en 2017, puis à plus de 10,2 millions en 2018.

La Ville de Montréal n’a pu corroborer ces chiffres, car elle n’a pu valider la méthodologie utilisée par le syndicat. Les données que celle-ci a fournies au Devoir confirment toutefois que les dépenses en agents de sécurité du privé effectuées par le Service de la gestion et de la planification immobilière (SGPI) ont continué de croître dans les dernières années pour atteindre 6,95 millions de dollars en 2019 et plus de 7,13 millions en 2020. Le SGPI assure la gestion de l’entretien et de la sécurité des bâtiments de la Ville, comme les installations d’Espace pour la vie et la Cour municipale. Ce service ne relève d’ailleurs que de la ville-centre, en excluant les arrondissements, qui effectuent leurs propres dépenses en matière d’agents de sécurité.

Quand les contrats prenaient effet, il y avait beaucoup d’extras qui s’ajoutaient et, au final, ça coûtait aussi cher [en optant pour le privé], voire plus cher

Ce recours massif au secteur privé a pris progressivement de l’ampleur dans les dernières années au détriment des employés cols bleus de la Ville qui assuraient auparavant la sécurité des bâtiments municipaux. Dans la dernière ligne droite de son mandat, au printemps 2017, l’administration de Denis Coderre avait d’ailleurs tenté de licencier 46 agents de sécurité auxiliaires. À la suite de négociations avec le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), ceux-ci se sont finalement vu offrir de travailler pour d’autres services de la Ville ou pour des arrondissements.

« Sous le règne de M. Coderre, la sécurité s’est beaucoup renforcée et, là, ça s’est fait sous des agences privées. Et dans mon interprétation à moi, ça a suivi le saccage de l’hôtel de ville par des pompiers et des cols bleus [en août 2014] », explique au Devoir Danielle Pilette, experte en gestion municipale à l’UQAM.

L’arrivée de Valérie Plante au pouvoir en novembre 2017 n’a d’ailleurs pas changé la donne. L’augmentation du recours au privé se fait toutefois maintenant de façon plus progressive par l’entremise d’un phénomène d’attrition. Ainsi, les agents de sécurité permanents qui prennent leur retraite ne sont souvent pas remplacés, confirment plusieurs représentants syndicaux. Une situation qui a grandement profité à des entreprises comme Garda et le Corps canadien des Commissionnaires, comme l’indiquent plusieurs contrats généreux octroyés depuis 2018. Plusieurs d’entre eux ont été prolongés au moins jusqu’en 2022.

Facture

La pandémie a eu pour effet d’exacerber le recours aux agents de sécurité. La Ville a notamment dépensé plusieurs millions de dollars pour assurer la supervision des refuges d’urgence pour sans-abri mis en place cet hiver dans divers bâtiments, parmi lesquels on compte l’hôtel Place Dupuis, au centre-ville.

« Après une analyse, la Ville de Montréal réalise des économies en embauchant au privé pour certains de ses contrats », affirme la relationniste Audrey Gauthier, tout en ajoutant que celle-ci « valorise et privilégie le recours à l’expertise de ses employés chaque fois que cela est possible ».

Un avis que ne partage pas le directeur syndical au SGPI, François Laflamme. « La pandémie a empêché des gestionnaires de faire des évaluations de coûts, et on a agi rapidement au politique […] Si on avait parlé avec les cols bleus, on aurait sans doute obtenu des économies », fait-il valoir.

Les contrats accordés au privé pour des agents de sécurité peuvent par ailleurs subir des changements en cours de route, note-t-il. Dans les dernières années, des heures ont souvent été ajoutées de même que du matériel imprévu, venant ainsi gonfler la facture. Le SCFP rapporte notamment à titre d’exemple une dépense de plus de 30 200 $ réclamée par le Corps canadien des Commissionnaires en 2017 pour louer un Toyota RAV4 hybride dans le cadre d’un contrat concernant le Jardin botanique.

« Quand les contrats prenaient effet, il y avait beaucoup d’extras qui s’ajoutaient et, au final, ça coûtait aussi cher [en optant pour le privé], voire plus cher », fait ainsi valoir le conseiller syndical au SCFP Hans Marotte. Il voit donc dans la décision de la Ville des motifs plus politiques qu’économiques. Un constat que partage aussi Mme Pilette.

« Tout ça, c’est une question de relations de travail […] Ce que la Ville veut, c’est que ces gens-là soient plus dociles que des employés qui ont une fonction permanente », dit-elle au sujet des agents de sécurité présents dans les bâtiments municipaux de la métropole.

[...] en confiant ces tâches à des firmes externes, la Ville court le risque de perdre l’expertise à l’interne en matière de sécurité spécifique pour ses bâtiments, dont certains sont particulièrement névralgiques

 

Inquiétudes

Dans son rapport annuel portant sur l’année 2018, la vérificatrice générale de la Ville de Montréal, Michèle Galipeau, avait observé un écart entre la qualité du service de gardiennage qui était alors offert par des cols bleus dans un seul bâtiment de la Ville par rapport à celui proposé par des agents de sécurité du privé à différents endroits.

Elle notait ainsi que les agences privées doivent faire face à une « tâche considérable » en ayant peu de temps pour s’adapter en raison de leur passage temporaire dans les bâtiments municipaux, tandis que les cols bleus suivent à la lettre des procédures bien rodées.

« Les mesures de sécurité mises en place par la firme [privée] pourraient ne pas être suffisantes par rapport aux risques inhérents et aux spécificités du bâtiment », notait Mme Galipeau.

Ainsi, « en confiant ces tâches à des firmes externes, la Ville court le risque de perdre l’expertise à l’interne en matière de sécurité spécifique pour ses bâtiments, dont certains sont particulièrement névralgiques », concluait-elle.

Le Devoir a tenté d’obtenir une entrevue avec le président du comité exécutif, Benoit Dorais, en vain. Le parti Ensemble Montréal, dirigé par Denis Coderre, n’a pas fait de commentaires.

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