Les gratte-ciel devraient-ils dépasser le mont Royal?

Les trois experts conviennent que, plutôt que de se concentrer sur les immeubles de grande hauteur, Montréal devrait mettre l’accent sur les terrains vacants ou d’anciens sites industriels avec un développement «à taille humaine», de hauteur moyenne, ce qui tend à créer des quartiers plus accessibles à pied et plus conviviaux, ont-ils dit.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les trois experts conviennent que, plutôt que de se concentrer sur les immeubles de grande hauteur, Montréal devrait mettre l’accent sur les terrains vacants ou d’anciens sites industriels avec un développement «à taille humaine», de hauteur moyenne, ce qui tend à créer des quartiers plus accessibles à pied et plus conviviaux, ont-ils dit.

Le mont Royal se dresse au-dessus de sa ville éponyme, avec la croix illuminée sur son sommet visible dans une grande partie de l’île et au-delà. Cette visibilité est voulue : le plan directeur de Montréal édicte que la hauteur des bâtiments doit être maintenue en dessous de la hauteur de la montagne de 232,5 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Mais dernièrement, une proposition de Denis Coderre, candidat à la mairie, d’abroger cette restriction suscite un débat qui non seulement révèle des visions concurrentes de la ville, mais soulève également des questions plus larges sur la densification, le développement et la place des gratte-ciel dans une ville mieux connue pour ses triplex à faible hauteur, avec leurs fameux escaliers en colimaçon.

La discussion a commencé après que l’ancien maire, qui tente de se faire réélire après sa défaite de 2017, a proposé de construire plus haut que la montagne afin de lutter contre l’étalement urbain et d’avoir un « centre-ville de classe mondiale ».

« Pour réduire le prix de l’habitation, il faut augmenter l’offre. Le parc immobilier est très étendu et les terrains manquent », a expliqué M. Coderre sur Twitter récemment.

« C’est pourquoi nous avançons l’idée de construire en hauteur. Il faut le faire intelligemment, avec une vraie consultation auprès des Montréalais et avec leur accord. »

En réponse, la mairesse actuelle, Valérie Plante, a soumis une déclaration au conseil municipal plus tôt cette semaine, promettant de maintenir des limites de hauteur qui respectent la vue sur le mont Royal et sa « présence emblématique dans l’identité de Montréal ».

Selon Mme Plante, la densification de la métropole doit se faire en protégeant l’importance du mont Royal, qui lui permet d’être admiré par tout le monde et pas seulement du haut de gratte-ciel qui lui porteraient ombrage, a-t-elle plaidé.

De « meilleures façons » de densifier

Trois experts consultés par La Presse canadienne ont exprimé leur scepticisme quant à la suggestion de M. Coderre selon laquelle les gratte-ciel pourraient être le meilleur moyen d’augmenter la densité des habitations. Ils n’avaient toutefois pas le même avis sur la possibilité que de tels bâtiments modifient fondamentalement le visage de la ville.

« Il existe de nombreuses et de meilleures façons de nous assurer de construire suffisamment de logements, avant de se concentrer le développement sur de gigantesques gratte-ciel », a souligné David Wachsmuth, professeur agrégé au département d’urbanisme de l’Université McGill.

Comme preuve, il a rappelé que Montréal est déjà plus densément peuplée que Toronto et Vancouver, qui ont toutes deux plus de gratte-ciel.

Mais s’il estime que la suppression de la limite de hauteur actuelle des bâtiments n’est pas nécessaire, il ne pense pas non plus que cela aurait un impact important sur la ville, car les règles existantes autorisent déjà les bâtiments de grande hauteur.

La décision revient à se demander si Montréal se contente de construire des immeubles de 50 étages comme il est maintenant permis ou souhaite plutôt des immeubles de 60 étages, a-t-il dit. « Ce n’est pas en soi une décision très significative. »

S’appuyer sur « ce que nous sommes déjà »

Mais Taika Baillargeon, directrice adjointe des politiques chez Héritage Montréal, croit que la décision d’autoriser des tours plus hautes aurait des conséquences importantes. « Si on autorise la construction de bâtiments plus haut que la montagne et qu’on ne peut plus voir la montagne, ce ne sera plus le drapeau urbain que nous apprécions aujourd’hui et que nous avons depuis des siècles », a-t-elle déclaré lors d’une entrevue téléphonique.

Bien que son organisation n’ait rien contre les gratte-ciel, elle soutient que l’architecture de Montréal se définit principalement par ses bâtiments historiques et sa vie de quartier animée.

« Nous pensons qu’il serait plus intéressant et plus unique de vraiment s’appuyer sur ce que nous sommes déjà, et ce que nous avons déjà, plutôt que d’essayer de donner une identité qui n’est pas vraiment la nôtre », a-t-elle indiqué.

Guillaume Éthier, professeur d’études urbaines à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), note que tout l’aménagement de Montréal est conçu autour de la montagne, que l’on peut voir de presque tous les quartiers.

Il se demande pourquoi le débat devrait être lancé à l’heure actuelle, alors que la COVID-19 a soulevé des questions sur l’avenir des gratte-ciel et des centres-villes en général.

Le problème de l’étalement

Les trois experts conviennent que, plutôt que de se concentrer sur les immeubles de grande hauteur, Montréal devrait mettre l’accent sur les terrains vacants ou d’anciens sites industriels à travers la ville avec un développement « à taille humaine », de hauteur moyenne, ce qui tend à créer des quartiers plus accessibles à pied et plus conviviaux, ont-ils dit.

« Si on regarde les zones où on a des logements résidentiels de très grande hauteur, elles n’ont pas tendance à être des zones très agréables pour aller marcher, faire vos courses, ce genre de choses », a mentionné M. Wachsmuth.

Cependant, M. Éthier admet que le débat n’est pas tout à fait noir ou blanc : s’il est opposé à la suppression des limites de hauteur, il accorde du mérite à l’argument avancé par le parti de M. Coderre, selon lequel les limites existantes pourraient encourager les promoteurs à quitter le centre-ville et à construire en banlieue, où il y a moins de restrictions.

MM. Éthier et Wachsmuth ont suggéré que le débat, en quelque sorte, résume les différents styles politiques de M. Coderre et Mme Plante : celui de l’ancien maire qui apprécie les grands projets et qui veut faire rayonner Montréal sur la scène internationale et celui de la mairesse actuelle qui adopte une approche plus centrée sur les quartiers.

Mais bien qu’ils prônent des remèdes différents, M. Wachsmuth a affirmé que les candidats semblent être d’accord sur le problème. « Cela pose de grandes questions, à savoir : voulons-nous intensifier et densifier la ville ? Et je pense qu’on voit un peu avec les deux partis qu’il n’y a peut-être pas beaucoup de désaccord à ce sujet », a-t-il souligné.