Les agents de sécurité dans les refuges pour itinérants ont coûté des millions à Montréal

Des agents de sécurité de l’entreprise GardaWorld contrôlaient l’entrée de personnes en situation d’itinérance dans l’hôtel Place Dupuis à Montréal le 6 avril dernier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des agents de sécurité de l’entreprise GardaWorld contrôlaient l’entrée de personnes en situation d’itinérance dans l’hôtel Place Dupuis à Montréal le 6 avril dernier.

La Ville de Montréal a dépensé plusieurs millions de dollars depuis le début de la pandémie afin d’affecter des agents de sécurité à la supervision des refuges pour personnes en situation d’itinérance, une situation qu’elle associe à « la pénurie de main-d’œuvre » dans le milieu communautaire.

Le Devoir a épluché les contrats de la Ville pour avoir un aperçu des dépenses qu’elle a effectuées depuis le début de la crise sanitaire en affectant des agents de sécurité de l’entreprise montréalaise GardaWorld dans plusieurs refuges d’urgence aménagés pour les personnes en situation d’itinérance. La métropole a libéré en tout près de 1700 lits afin de répondre aux besoins grandissants de cette clientèle dans le contexte de la pandémie.

Les contrats recensés totalisent plus de 3,24 millions. Une somme d’environ 1,2 million a notamment servi à embaucher pendant trois mois et demi des agents de sécurité à l’hôtel Place Dupuis, situé au centre-ville. Depuis novembre, l’établissement accueille chaque soir jusqu’à 370 itinérants. Dans les derniers mois, la Ville a aussi déployé des agents de sécurité à l’hôtel Universel, dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, à l’hôtel Chrome et à la halte-chaleur du Grand Quai du Vieux-Port de Montréal, entre autres.

« Il fallait assurer la sécurité de ces grandes ressources qu’on a ouvertes dans le contexte de la crise », justifie la responsable de l’itinérance au comité exécutif, Nathalie Goulet.

« Une dérive »

« L’urgence ne devrait pas excuser le recours à des mesures inhumaines et qui s’éloignent des principes qu’on a développés dans la politique [nationale] de lutte contre l’itinérance », lance la directrice générale du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), Annie Savage. Le RAPSIM entend d’ailleurs dresser « un portrait de la situation » en sondant certains de ses membres.

« On a été mis au courant de toutes sortes de situations inacceptables impliquant des agents de sécurité », affirme Mme Savage, qui fait entre autres état de « cas d’intimidation » à l’égard d’itinérants. Lors du passage du Devoir à l’immense chapiteau blanc érigé à la place Émilie-Gamelin, quelques usagers de cette ressource ont d’ailleurs fait part mardi de leurs relations tendues avec les agents de sécurité présents.

Manque d’intervenants

Dans ce contexte, le porte-parole d’Ensemble Montréal en matière d’itinérance, Benoit Langevin, déplore que la Ville n’ait pas misé en priorité sur des intervenants communautaires pour superviser les refuges d’urgence en itinérance.

Or, le milieu communautaire fait face à une « pénurie de main-d’œuvre », rétorque Nathalie Goulet, ce qu’ont confirmé plusieurs organismes consultés. Une situation en partie liée au départ de plusieurs employés spécialisés vers le réseau de la santé, qui offre un milieu de travail « beaucoup plus souhaitable », constate le président-directeur général de la Mission Bon Accueil, Samuel Watts. Difficile, donc, de miser sur des intervenants spécialisés pour répondre aux besoins grandissants dans le milieu de l’itinérance à Montréal.

« Il y a des risques de dérapage importants parce qu’on se dit que, sous prétexte de pénurie, on va travailler avec des agents de sécurité plutôt qu’avec des travailleurs communautaires », s’inquiète la professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université de Montréal Céline Bellot.

Devant cette situation, la Ville de Montréal presse Québec d’augmenter le financement des organismes communautaires afin qu’ils puissent assurer une meilleure rétention de leur main-d’œuvre.

« Évidemment, ce sont les intervenants sociaux qui sont les mieux placés pour intervenir auprès des personnes [en situation d’itinérance]. C’est sûr et certain », reconnaît Mme Goulet.

La Ville, pour sa part, prévoit de dépenser 3 millions cette année pour financer les projets de dizaines d’organismes qui œuvrent dans le milieu de l’itinérance. Elle a ainsi reconduit le financement des groupes communautaires dans ce milieu, sans le rehausser.

L’entreprise GardaWorld a décliné la demande d’entrevue du Devoir, se refusant à tout commentaire.

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