Coderre s’attire les critiques des défenseurs du patrimoine

La fondatrice du Centre canadien d’architecture, Phyllis Lambert, juge défavorablement les propositions décrites par Denis Coderre dans son livre «Retrouver Montréal».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La fondatrice du Centre canadien d’architecture, Phyllis Lambert, juge défavorablement les propositions décrites par Denis Coderre dans son livre «Retrouver Montréal».

La proposition de Denis Coderre de densifier le centre-ville en autorisant des gratte-ciel plus grands que le mont Royal et sa suggestion de faire passer un train léger dans le Vieux-Montréal font bondir les défenseurs du patrimoine. Le candidat à la mairie de Montréal aura fort à faire pour espérer les rallier à ses idées.

« Le mont Royal est un joyau de Montréal, tout comme le fleuve Saint-Laurent et le Vieux-Montréal. Dans notre histoire, ce sont les fondations de Montréal. Pourquoi nier ça ? Et veut-on vraiment être comme Toronto et New York ? » demande Phyllis Lambert, fondatrice du Centre canadien d’architecture. Selon elle, les gratte-ciel génériques ne font pas partie de l’ADN de Montréal.

« Il propose de transformer Montréal en ce qu’elle n’est pas. Il faut plutôt renforcer ce que nous avons d’unique, pas essayer de mettre quelque chose d’autre », dit-elle en évoquant la richesse culturelle et historique de Montréal et sa qualité de vie.

Phyllis Lambert est très critique à l’endroit des propositions de Denis Coderre et elle n’est pas la seule. Taika Baillargeon, directrice adjointe des politiques à Héritage Montréal, abonde dans son sens. « Il y a de très beaux gratte-ciel qui ont été construits par des architectes de grand talent dans notre centre-ville. Par contre, Montréal n’est pas particulièrement connue pour ses gratte-ciel, alors que la montagne fait partie de l’identité propre de Montréal, explique-t-elle. On s’est battus pendant des années pour protéger le mont Royal. Les Montréalais s’y retrouvent aujourd’hui plus que jamais. Je trouve que c’est un peu un affront à cette réalité montréalaise. […] Pour moi, ça n’a aucun sens. »

Il propose de transformer Montréal en ce qu’elle n’est pas. Il faut plutôt renforcer ce que nous avons d’unique, pas essayer de mettre quelque chose d’autre. 

 

Sans compter, poursuit-elle, que le centre-ville s’est vidé de ses travailleurs pendant la crise sanitaire. Quand la pandémie sera passée, de nombreux locaux risquent de rester vacants au centre-ville. « À notre avis, il y a une réflexion à faire sur le centre-ville en fonction des besoins réels avant d’entamer une densification. »

Toujours plus haut

Dans son livre Retrouver Montréal, qui résume sa vision pour Montréal, Denis Coderre suggérait de « réfléchir à la verticale plutôt qu’à l’horizontale » pour densifier la ville. « Si nous souhaitons un centre-ville de classe mondiale, grandissant d’année en année, nous devrons dépasser la hauteur de la croix du mont Royal avec nos gratte-ciel », écrivait-il, tout en reconnaissant qu’il s’agit là d’une question très délicate.

Rappelons que, dès 1992, le Plan d’urbanisme de la Ville évoquait l’importance de protéger la visibilité de la montagne. À Montréal, aucun immeuble ne peut dépasser le mont Royal.

Pour l’urbaniste Gérard Beaudet, cet appétit pour les grandeurs relève de l’« enfantillage » et du « fantasme à l’état pur ». Dans les grandes villes d’Asie et dans le monde arabe, les gratte-ciel rivalisent d’originalité et ne répondent pas nécessairement à des besoins économiques, explique-t-il. « Ce n’est pas le marché qui dicte le besoin en matière de gratte-ciel, c’est du fantasme, du fantasme de promoteur », dit-il.

Selon lui, il y a aussi un risque de surenchère puisque accorder une surhauteur à un promoteur incitera son voisin à réclamer le même privilège. « L’autre problème, c’est que ça crée des pressions sur le patrimoine. Les surhauteurs condamnent les bâtiments à disparaître. Au mieux, on garde un morceau de façade pour nous faire plaisir, mais ça crée des survalorisations du foncier au détriment du cadre bâti existant. »

Denis Coderre peut bien remettre en question la règle limitant les hauteurs, mais il existe un consensus sur le fait que la montagne et sa croix font partie du patrimoine de la ville, rappelle Sylvain Gariépy, président de l’Ordre des urbanistes du Québec. « S’il veut rouvrir le débat, qu’il le fasse. Mais une démarche d’acceptabilité sociale sera nécessaire et j’ai l’impression qu’on va revenir au consensus d’origine. »

Les Amis de la montagne n’ont pas voulu commenter les propos de M. Coderre. Dans un courriel, l’organisme a toutefois exprimé le souhait que les candidats à l’élection et les élus s’engagent à réviser et à définir les limites de hauteurs des édifices au centre-ville et à protéger les vues vers et depuis le mont Royal. « La présence de la montagne, comme repère visuel, doit demeurer un élément distinctif et essentiel du paysage de la ville et de la métropole », affirment les Amis de la montagne.

S’il veut rouvrir le débat, qu’il le fasse. Mais une démarche d’acceptabilité sociale sera nécessaire et j’ai l’impression qu’on va revenir au consensus d’origine.

 

Un train dans le Vieux-Montréal

Dans sa vision du réseau de transport de 2040 qu’il expose dans son livre, Denis Coderre laissait aussi entendre que des trains du Réseau express métropolitain (REM) pourraient circuler dans le Vieux-Montréal. En entrevue au Devoir lundi, le candidat à la mairie a fait valoir que le développement de la Cité du Havre et du bassin Peel commanderait des infrastructures de transport efficaces dans les prochaines décennies. « Mais il n’est pas question d’avoir quelque chose de surélevé », a-t-il affirmé. « Ça pourrait être souterrain. Ou est-ce qu’on pourrait utiliser les rails déjà existants ? »

La proposition de Denis Coderre donne des sueurs froides aux défenseurs du patrimoine. « Si vous commencez à creuser des tunnels sous le Vieux-Montréal, vous allez faire craquer tous les bâtiments. Et ça coûterait très cher », estime Phyllis Lambert. « Je crois que ce sont des idées qui sont lancées comme ça, mais qui ne sont pas fondées sur des études. »

« On s’entend que le Vieux-Montréal, on n’y touche pas, lance pour sa part Taika Baillargeon. Si ça fragilise les bâtiments — ce qui est fort probable —, ce n’est pas une possibilité. »

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