La pandémie a exacerbé le problème des armes à feu à Montréal

Valérie Plante estime que les armes illégales sont un «fléau» à Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Valérie Plante estime que les armes illégales sont un «fléau» à Montréal.

Davantage de jeunes se sont procuré des armes à feu depuis le début de la pandémie, s’alarment des intervenants qui travaillent dans des quartiers défavorisés de Montréal.

« C’est ce qu’on constate », déplore Sophie Laquerre-Duchesne, directrice du centre des jeunes L’Escale à Montréal-Nord.

La fermeture des écoles de mars à juin, combinée à la mise à l’arrêt de pratiquement toutes les activités, a laissé beaucoup de temps libre aux jeunes. Trop, certainement. « Ç’a eu un effet, estime-t-elle. Quand les jeunes sont à l’école, ils sont plus engagés, ils ont moins de temps libre pour aller sur Internet ou encore pour être exposés à certaines influences. »

Et sur les réseaux sociaux, dans les vidéoclips autant que dans la rue, les armes à feu ne sont plus simplement banalisées, mais bien valorisées. « C’est la culture du gangster rap, explique la criminologue Maria Mourani. C’est la valorisation des armes et de la drogue qui donne par ailleurs à la mort une certaine virtualité, en établissant une distance face à la réalité. »

Avec le confinement, les interactions problématiques entre les jeunes ont été exacerbées, note Pierreson Vaval, directeur de l’organisme Équipe RDP, qui offre des programmes d’intervention sociale et de loisirs aux jeunes et à leur famille à Rivière-des-Prairies. « Les jeunes n’avaient rien d’autre à faire que de penser à leurs conflits. Les peurs ont été décuplées. »

En raison de la facilité à acheter une arme à feu, plusieurs ont cherché à se faire respecter ou encore à se protéger, selon une logique propre à ce milieu. « On a vu les tensions s’accentuer pendant la pandémie, soutient Pierreson Vaval. On a remarqué que le recours aux armes à feu a été plus fréquent, ce qui a mené à une escalade à l’armement. »

Des mesures durables

Selon une compilation du Journal de Montréal, 33 fusillades ont été dénombrées dans les six derniers mois à Montréal, la plupart s’étant déroulées dans l’est de l’île. Les derniers coups de feu ont coûté la vie à une adolescente de 15 ans, dimanche, dans l’arrondissement Saint-Léonard.

Habituellement, ces flambées de violence à Montréal sont de courte durée, analyse Maria Mourani. « Contrairement à Toronto, ici, ce sont généralement des épiphénomènes liés à une instabilité dans le monde criminel. La particularité en ce moment, c’est que c’est constant depuis plusieurs mois. Il y a un sentiment d’impunité et de puissance chez ces jeunes. »

Ces jeunes en ce moment n’ont pas peur du système de justice. Ils ne croient pas en leur avenir, donc pour eux, c’est de vivre la minute, l’heure, la journée qui est devant eux, puisqu’ils n’ont aucun moyen de réintégrer réellement la société de façon digne.

Une situation qui inquiète Sophie Laquerre-Duchesne. « C’est complètement insoutenable de voir des jeunes qui perdent la vie, lance-t-elle. Ça devient trop difficile à porter. On a une responsabilité et on doit passer à l’action. »

Pour Pierreson Vaval, il est impératif de sortir ces jeunes de l’« indifférence systémique » dans laquelle ils sont plongés en combinant à la réponse policière des mesures d’intégration durables pour prévenir la marginalisation des jeunes racisés. « Ces jeunes en ce moment n’ont pas peur du système de justice, fait-il remarquer. Ils ne croient pas en leur avenir, donc pour eux, c’est de vivre la minute, l’heure, la journée qui est devant eux, puisqu’ils n’ont aucun moyen de réintégrer réellement la société de façon digne. »

La mairesse de Montréal-Nord, Christine Black, note pour sa part que, dans les derniers mois, les événements violents ne se sont pas limités à un secteur chaud, comme c’était le cas auparavant, mais sont survenus un peu partout dans l’arrondissement. « C’est sûr que ça inquiète des résidents qui étaient habitués à ce qu’il ne se passe pas grand-chose près de chez eux. C’est très atypique. »

Les citoyens demandent plus de policiers dans les rues, mais Mme Black croit qu’il faudra aller plus loin et adopter une stratégie globale. « Il y en a déjà beaucoup de policiers. Mais on n’a pas de centre sportif, il n’y a pas assez d’équipements pour les jeunes, il n’y a pas de médecins. Nos organismes sont moins bien soutenus qu’ailleurs et on est l’arrondissement avec le plus bas taux de parcs. Il y a beaucoup à faire », dit-elle en lançant un appel aux gouvernements supérieurs, à la Ville de Montréal et aux partenaires privés.

Contrôle des armes

Pour freiner la prolifération des armes de poing, la mairesse Valérie Plante a réclamé mercredi du gouvernement fédéral qu’il légifère à l’échelle du pays. « On est heureux que le gouvernement fédéral ait pris ses responsabilités concernant les armes d’assaut, mais je demande que ce soit également le cas pour les armes de poing parce que c’est un fléau en ce moment. Ça n’a pas de sens que ce soit les villes qui légifèrent une à la suite de l’autre, a-t-elle expliqué. Le trafic des armes ne s’arrête pas rendu au fleuve ou à la rivière des Prairies. Ça circule. »

Ce n’est pas la première fois que la Ville de Montréal fait cette demande. D’autres grandes villes canadiennes comme Toronto et Vancouver partagent d’ailleurs cette position. Le gouvernement Trudeau a toutefois évoqué l’opposition de certaines provinces, soit l’Ontario, la Saskatchewan et l’Alberta, pour expliquer sa décision de laisser aux villes le soin d’interdire ces armes sur leurs territoires.

En plus d’accroître la présence policière dans les quartiers chauds, la Ville devrait aussi envisager de mettre en place un système de rachat volontaire des armes à feu en attendant qu’Ottawa légifère, estime le chef d’Ensemble Montréal, Lionel Perez. « Si on avait pris le leadership, on aurait peut-être pu enlever des dizaines ou même des centaines d’armes à feu du territoire de Montréal. Ç’a été fait à New York avec un certain succès. »

De son côté, le chef adjoint du NPD, Alexandre Boulerice, croit que le temps est venu pour le gouvernement Trudeau de serrer la vis. « La mort de Meriem Boundaoui en est une de trop. Les libéraux promettent depuis des années d’agir sur le contrôle des armes de poing sans jamais poser des gestes concrets », a indiqué M. Boulerice par courriel. Selon lui, le gouvernement devra aussi augmenter les ressources à la frontière afin de lutter contre la circulation des armes importées illégalement des États-Unis.

La mairesse Valérie Plante et le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Sylvain Caron, comptent faire le point sur la situation jeudi matin à Rivière-des-Prairies.

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