L’ouverture d’un nouveau refuge inquiète les commerçants du Village

Le refuge de l’hôtel Place Dupuis pourra héberger jusqu’à 380 sans-abri.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le refuge de l’hôtel Place Dupuis pourra héberger jusqu’à 380 sans-abri.

L’ouverture d’un refuge pour itinérants à l’hôtel Place Dupuis, à proximité de la station de métro Berri-UQAM, inquiète les commerçants du Village qui appréhendent une hausse des incivilités et des actes de violence dans ce secteur déjà aux prises avec des problèmes importants d’itinérance et de toxicomanie.

Directeur général de Village Montréal, la société de développement commercial (SDC) de la rue Sainte-Catherine Est, Yannick Brouillette est préoccupé. Le refuge qui ouvre ses portes mardi soir à l’hôtel Place Dupuis dans le cadre d’un plan d’urgence pour l’itinérance de la Ville de Montréal, fait craindre le pire aux commerçants.

« On a vu la situation de l’aréna [Camillien-Houde, converti en refuge temporaire pour itinérants] qui avait été ouvert pour la saison estivale et ç’a créé une situation catastrophique pour la vitalité socio-économique du secteur. Il y a eu beaucoup d’incivilités sur la rue cet été, beaucoup plus que les années précédentes », explique M. Brouillette. « Avec la nouvelle ressource, on a l’impression que les mois d’hiver vont être très difficiles. »

Drogue et agressions

Le refuge de l’hôtel Place Dupuis pourra héberger jusqu’à 380 sans-abri. Yannick Brouillette estime que sans ressources communautaires supplémentaires pour venir en aide aux itinérants qui se retrouveront nombreux dans le secteur, la situation sera très pénible pour les commerçants. Ceux-ci sont déjà témoins tous les jours de scènes difficiles, dit-il : sans-abri qui dorment devant le commerce à l’ouverture de celui-ci, déjections humaines non ramassées sur le domaine public, transactions de drogue en plein jour, seringues laissées au sol et agressions parfois physiques.

« Toutes ces situations mises ensemble diminuent le sentiment de sécurité de la clientèle, mais aussi des commerçants et des travailleurs », soutient M. Brouillette qui réclame une présence accrue des policiers et des organismes d’aide aux itinérants.

Déjà, les affaires sont difficiles sur la rue Sainte-Catherine Est en raison de la pandémie de COVID-19, d’autant que les restaurants et des bars, qui composent 52 % de l’offre commerciale, sont fermés. « Même les clients habituels ont peur de venir dans le Village », soutient M. Brouillette.

Un quartier sacrifié ?

Directeur de la Mission Bon Accueil qui gère le nouveau refuge, Samuel Watts comprend les appréhensions des commerçants. « C’est une préoccupation que nous avons. […] On a eu des réunions avec la communauté et on va continuer à en avoir. Il faut dire que ce n’est pas facile de savoir exactement comment ça va se dérouler », reconnaît-il.

Propriétaire d’un commerce de la rue Sainte-Catherine et résident du secteur, Sébastien Caron ne comprend pas que les autorités aient choisi d’installer un refuge dans ce quartier où les problèmes d’itinérance, de toxicomanie et d’incivilités sont déjà nombreux. « C’est sûr qu’il faut venir en aide à ces gens-là, personne ne conteste ça, mais ça devrait être mieux réparti [dans la ville] », croit-il.

Selon lui, la concentration des services aux itinérants dans le secteur ne fera qu’aggraver la situation et donne l’impression que les autorités ont décidé de « sacrifier » le Village pour en faire un Downtown Eastside, comme à Vancouver. « Si c’est l’intention de faire un Downtown Eastside du Village, les décideurs devraient être honnêtes avec nous et nous le dire parce que c’est ce qui est en train de se passer », dit-il.

D’autres commerçants rencontrés par Le Devoir mardi après-midi n’avaient pas les mêmes craintes. « C’est mieux pour les itinérants d’être encadrés que d’être dans la rue », a dit l’un d’eux sans vouloir que son identité soit dévoilée. « Ça ne me dérange pas. On est habitués. Ça fait 15 ans qu’on est ici », a-t-il ajouté, tout en admettant que la vue de trafiquants de drogues ou de gens qui se piquent faisait peur à certains clients.

Campement de la rue Notre-Dame

À l’origine, le refuge devait accueillir les premiers sans-abri le 15 novembre, mais la Mission Bon Accueil a finalement décidé de devancer la date d’ouverture pour un déploiement progressif, étage par étage. Samuel Watts s’attendait à ce qu’entre 50 et 100 itinérants soient hébergés mardi soir.

Les autorités souhaitent notamment que les personnes qui occupent le campement de la rue Notre-Dame viennent au refuge. Des autobus seront d’ailleurs mis à leur disposition pour qu’ils puissent s’y rendre. « Mais c’est toujours un défi de convaincre quelqu’un qui est bien installé que nous avons quelque chose de mieux, reconnaît M. Watts. C’est à nous et nos équipes de bâtir des liens de confiance et de leur assurer d’un suivi. »

L’objectif de la Mission Bon Accueil est d’accompagner les itinérants dans leurs démarches afin qu’ils puissent, à terme, se trouver un logement permanent. « C’est certain qu’avec la réalité de la COVID, on doit offrir des mesures d’urgence. Mais si les organismes et les gouvernements sont toujours en mode d’urgence, on ne va jamais s’en sortir. La réponse, selon moi, c’est de trouver des réponses plus permanentes », dit-il.

Effectifs policiers

Le cabinet de la mairesse Valérie Plante assure qu’un plan d’intervention en cohabitation sociale est en cours d’élaboration afin d’assurer la sécurité autour de l’hôtel Place Dupuis, la circulation des personnes qui y logent et la communication avec les commerçants et les résidents. Une rencontre de travail avec les partenaires aura d’ailleurs lieu jeudi avec la participation de la SDC du Village. Une séance d’information publique est aussi prévue la semaine prochaine.

« Le SPVM évalue actuellement comment adapter les effectifs policiers pour s’ajuster à la venue de cette ressource dans le quartier. Une rencontre est prévue demain [mercredi] à cet effet », a précisé Catherine Cadotte, attachée de presse au cabinet de la mairesse.

Un centre de jour doté d’un service d’aide alimentaire ouvrira bientôt ses portes au Grand Quai du Port de Montréal afin d’accueillir les personnes qui fréquentent le refuge de l’hôtel Place Dupuis, a-t-elle indiqué.