Climat de travail toxique et persistant dans Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce

Le rapport déposé en décembre 2019 détaille les conflits qui, au fil des ans, ont envenimé les relations de travail à la division de l’aqueduc et à celle de la voirie de l'arrondissement CDN-NDG.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le rapport déposé en décembre 2019 détaille les conflits qui, au fil des ans, ont envenimé les relations de travail à la division de l’aqueduc et à celle de la voirie de l'arrondissement CDN-NDG.

Des incivilités à répétition, des gestes d’intimidation et du favoritisme ont gangrené l’environnement de travail au Service des travaux publics de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, conclut une enquête réalisée l’an dernier par une firme indépendante. Dans son rapport, dont Le Devoir a obtenu copie, l’enquêtrice au dossier qualifie de « toxique » le climat de travail pour certains employés et presse l’équipe de gestion de l’arrondissement de prendre des mesures pour rétablir un environnement sain pour les travailleurs.

Le rapport déposé en décembre 2019 détaille les conflits qui, au fil des ans, ont envenimé les relations de travail à la division de l’aqueduc et à celle de la voirie. Son dépôt coïncide d’ailleurs avec celui, beaucoup plus médiatisé, de la Division du respect de la personne sur les allégations de harcèlement psychologique de la directrice de cabinet de la mairesse Sue Montgomery, Annalisa Harris, contre deux fonctionnaires, dont le directeur d’arrondissement, Stéphane Plante.

L’enquête sur le climat de travail au Service des travaux publics avait été lancée à la demande de la Division du respect de la personne de la Ville de Montréal à la suite d’une plainte d’un comité du Syndicat des cols bleus de Montréal. Pour réaliser son mandat, Severine Paladini, de la firme Expertise H2H, a rencontré 25 employés et membres de l’équipe de gestion.

Ses constats font état de relations tendues entre des employés et certains contremaîtres et gestionnaires. L’enquêtrice relate le cas d’un chef de section, Sylvain Turnblom, visé par de nombreuses critiques. « Les témoignages recueillis sont pratiquement tous négatifs le concernant. On lui reproche ses écarts de langage, ses façons inadéquates de parler aux gens et de l’abus de pouvoir », écrit-elle.

Le directeur des Travaux publics, Pierre Boutin, aurait tenté à plusieurs reprises d’excuser le comportement du cadre fautif en soutenant que l’employé « n’a pas dû comprendre », ont relaté des témoins. « Considérant la fonction de M. Turnblom et l’exemplarité attendue d’une personne occupant un tel poste, nous trouvons les témoignages d’incivilité entendus inquiétants et préoccupants quant à l’exemplarité donnée aux employés », indique l’enquêtrice dans son rapport.

L’attitude d’un contremaître, Yannick Girard, a aussi été dénoncée. Il est « directif et « autoritaire », « colérique » et il « sacre tout le temps », mentionnent des employés interrogés. Cecontremaître a finalement été retiré de la Division de l’aqueduc à sa demande.

L’enquêtrice reproche aux gestionnaires de l’arrondissement leur inaction à endiguer le problème et à assainir le climat de travail. Elle montre notamment du doigt le directeur des Travaux publics, Pierre Boutin, trop distant à l’égard des employés qui, même après cinq ans, ne le connaissent pas.

Joint au téléphone, Sylvain Turnblom n’a pas voulu faire de commentaires, invoquant la nature confidentielle du rapport. De son côté, Yannick Girard n’a pas rappelé Le Devoir.

Les révélations concernant le climat difficile à la Division des travaux publics s’ajoutent à la tourmente qui secoue déjà l’arrondissement de CDN-NDG depuis des mois. Rappelons que la mairesse, Sue Montgomery, est à couteaux tirés avec le directeur d’arrondissement, Stéphane Plante, en poste depuis 2008. Au cours des derniers mois, Mme Montgomery a suspendu à quatre reprises Stéphane Plante, l’accusant notamment d’insubordination. Chaque fois, ces décisions ont été annulées par les autres élus du conseil d’arrondissement.

La méfiance est telle que des employés du Service des travaux publics soupçonnent les gestionnaires d’enregistrer leurs conversations, souligne Severine Paladini dans son rapport. « Des propos tenus dans un bureau entre deux contremaîtres, par exemple, auraient refait surface, à plus d’une reprise, dans des commentaires ou des actions de M. Boutin », note l’enquêtrice. « Que ces écoutes de la part de la direction soient avérées ou non, le simple fait qu’une telle suspicion existe démontre que le climat de travail est affecté. »

Le rapport relate aussi le cas d’un employé qui s’est plaint d’avoir trouvé un micro dans le camion qui lui a été attribué pendant plus de trois semaines — ce qui est inhabituel. La direction affirme qu’il s’agit plutôt d’un équipement Bluetooth installé dans le camion par le fabricant, mais selon Severine Paladini, l’événement témoigne d’un climat de méfiance malsain. « Savoir s’il s’agit réellement d’un micro installé dans un camion pour écouter un employé en particulier dépassait notre mandat. Cependant, la suspicion qu’ont provoquée la découverte de ce “ micro ” et le fait qu’un répartiteur ait attitré le même véhicule au même employé durant trois semaines ont eu un impact sur le climat de travail », écrit-elle dans son rapport.

Que ces écoutes de la part de la direction soient avérées ou non, le simple fait qu’une telle suspicion existe démontre que le climat de travail est affecté

 

Cas de harcèlement

Au fil des ans, des plaintes de la part d’employés du Service des travaux publics ont été déposées auprès de plusieurs instances, dont les Ressources humaines de la Ville et la Commission des relations de travail (CRT). En 2015, la CRT a d’ailleurs reconnu que deux contremaîtres, Daniel Lafond et Nicolas Roberge, avaient été victimes de harcèlement psychologique et que la Ville avait manqué à son obligation de fournir un milieu de travail exempt de harcèlement.

Le rapport de Severine Paladini souligne que plusieurs employés auraient pris leur retraite prématurément en raison du climat de travail, voyant ainsi leur pension réduite.

Des employés avec qui Le Devoir s’est entretenu — et qui ont demandé l’anonymat par crainte de représailles — parlent d’un climat toxique qui persiste depuis des années. Ils mentionnent le « ton arrogant » de certains gestionnaires et font état de propos discriminatoires et d’intimidation qui ont entraîné une détresse psychologique chez certains d’entre eux. « Il n’y a pas de conséquences. Le grand boss les protège », a déploré l’un d’eux en parlant du directeur d’arrondissement, Stéphane Plante. Deux employés ont mentionné les menaces formulées par leur supérieur selon lesquelles ils perdraient leur emploi s’ils continuaient de remettre en question certaines façons de faire au travail.

Malgré des plaintes déposées, rien ne change, soutiennent-ils. Un employé a toutefois signalé que, depuis le dépôt du rapport Paladini, les incidents étaient moins fréquents.

Le manque de directives claires de la part du directeur des travaux publics, Pierre Boutin, « afin de faire cesser des pratiques problématiques » est aussi soulevé dans le rapport.

La division des ressources humaines n’est pas épargnée non plus. Son impartialité est remise en cause par des employés qui lui reprochent son manque de diligence et de rigueur dans la gestion des dossiers. « Il semble exister une perte de confiance généralisée », écrit Severine Paladini. « Nous pouvons qualifier le climat de toxique pour certains employés. »

Des recommandations

Severine Paladini formule 16 recommandations. Elle suggère notamment que l’ensemble de l’équipe de gestion suive une formation spécifique en matière de civilité et de prévention des conflits entre employés et gestionnaires. Le directeur des travaux publics, Pierre Boutin, devrait aussi modifier son style de gestion : « Il serait pertinent de donner moins d’importance à la gestion disciplinaire dans le but de se débarrasser de certains employés. Peut-être faudrait-il envisager un coaching du directeur des travaux publics ou un changement de fonction », souligne-t-elle.

La haute direction de l’arrondissement doit agir, estime l’enquêtrice : « Si aucun changement significatif n’est opéré, le statu quo est impossible. Il serait pertinent d’envisager, par exemple, des déplacements de certaines ressources, voire le départ de certaines si elles ne sont pas prêtes à modifier leur style de gestion. » L’incivilité et l’intimidation, notamment à la cour de voirie Madison, ne devraient pas être tolérées, souligne-t-elle.

Le directeur de l’arrondissement, Stéphane Plante, de même que le directeur des Travaux publics, Pierre Boutin, ont décliné les demandes d’entrevue du Devoir.

Des élus divisés

Lors d’un entretien téléphonique, Sue Montgomery a qualifié de « troublants » les lacunes et les comportements soulevés dans le rapport dont elle a appris l’existence en mai dernier : « J’ai été choquée. Je suis très préoccupée parce qu’il y a des employés qui souffrent depuis longtemps, depuis 2013, même avant que je sois élue. »

Elle reproche à Stéphane Plante, avec qui elle entretient des relations difficiles, de lui avoir fourni un plan d’action insuffisant pour corriger la situation et rétablir un climat de travail sain.

Sue Montgomery soutient avoir alerté les autres élus de l’arrondissement des conclusions du rapport Paladini, mais que ceux-ci n’ont pas voulu s’immiscer dans le dossier. « On a un devoir moral d’agir quand il y a des allégations précises d’abus d’autorité, de harcèlement et congédiement injustifié qui sont portées à notre attention », explique-t-elle. « Si ce n’est pas nous, qui le fera ? C’est notre devoir de surveiller [la situation] et de nous assurer du bon fonctionnement de l’arrondissement. »

Des cinq autres conseillers de l’arrondissement, seul Marvin Rotrand a accepté de se prononcer sur le dossier. L’élu soulève toutefois des doutes quant au bien-fondé de certains éléments soulevés dans le rapport. Il dit avoir sursauté à la mention de rumeurs concernant une relation alléguée entre deux gestionnaires. « La vie privée ne concerne pas les autres et ne doit pas être utilisée. Il y a plein de ouï-dire et d’accusations comme à l’école secondaire : quelqu’un est accusé de coucher avec quelqu’un d’autre. Quelqu’un a joué un tour à quelqu’un d’autre », fait-il valoir.

Selon lui, les problèmes de relations de travail rapportés dans le document relèvent des instances administratives, et non des élus. « Cela dit, on n’accepte ni harcèlement ni intimidation. Il y a des allégations qui doivent être prises au sérieux, mais selon ma compréhension, il y a des mesures qui ont déjà été prises », poursuit-il.

À la Ville de Montréal, on précise que les gestionnaires mis en cause ont été rencontrés par l’arrondissement. « Ils ont été informés de la teneur du rapport, et des attentes claires leur ont été présentées », a indiqué par courriel la relationniste Gabrielle Fontaine-Giroux.

La Division du respect de la personne a aussi fait appel à deux consultants spécialisés en comportement organisationnel afin d’accompagner l’arrondissement, et un plan d’action a été mis en place, soutient-on.

Chronologie

5 novembre 2017 — Élection de Sue Montgomery à la mairie de CDN-NDG.

19 décembre 2018 — Dépôt de plaintes sur le climat de travail au Service des travaux publics par le Comité d’accès à l’égalité du Syndicat des cols bleus au nom de plusieurs employés.

Juin 2019 — Embauche de la directrice de cabinet de Sue Montgomery, Annalisa Harris.

Décembre 2019 — Dépôt du rapport de Severine Paladini sur le climat de travail au Service des travaux publics.

6 décembre 2019 — Présentation à Sue Montgomery d’une enquête faisant état d’allégations de harcèlement psychologie de la part d’Annalisa Harris contre deux employés, parmi lesquels Stéphane Plante.

24 janvier 2020 — Sue Montgomery est expulsée du caucus de Projet Montréal.

14 février 2020 — Le contrôleur général dépose une plainte à la Commission municipale du Québec contre Sue Montgomery à qui il reproche de ne pas avoir mis fin au harcèlement.

27 février au 27 août 2020 — Le directeur d’arrondissement Stéphane Plante est suspendu à quatre reprises par Sue Montgomery et réintégré à chaque fois par le conseil d’arrondissement.


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