Montréal-Nord en zone rouge

L’arrondissement de Montréal-Nord est devenu l’épicentre de la pandémie dans l’île de Montréal. La Direction de la santé publique s’apprête à ouvrir une clinique de dépistage dans le quartier dans l’espoir de freiner la propagation du virus, qui sème l’inquiétude dans la population.

Deux autres quartiers du nord-est de l’île — Saint-Michel et Rivière-des-Prairies —, sont parmi les plus touchés par la pandémie. La directrice régionale de la santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, a dit être « inquiète » de la percée tardive du coronavirus dans ce secteur.

Les gens se sentent insécures à Montréal-Nord. On sait que le virus se répand dans la population, mais on ignore à quel endroit, parce qu’on n’a pas de clinique de dépistage.

 

La progression du nombre de cas dans ces quartiers est apparue autour du 8 avril et n’est pas associée à la première vague de contamination liés aux voyageurs, a-t-elle souligné, mardi, lors d’une conférence de presse en compagnie de la mairesse, Valérie Plante.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension fait partie des plus touchés par la pandémie.

« Les gens se sentent insécures à Montréal-Nord. On sait que le virus se répand dans la population, mais on ignore à quel endroit, parce qu’on n’a pas de clinique de dépistage », dit Ousseynou Ndiaye, un comptable établi depuis sept ans dans le quartier. Il dirige aussi l’organisme Un itinéraire pour tous, qui offre une série de programmes d’aide à la population de l’arrondissement.

En marchant dans le nord-est du quartier, près de la rue Pascal et du boulevard Rolland — à deux pas de l’endroit où le jeune Fredy Villanueva a été abattu par la police en 2008 —, on voit le défi de vivre en confinement dans ce secteur parmi les plus densément peuplés de l’île. Le quartier est aussi parmi les plus multi-ethniques : près de deux résidants sur trois sont nés à l’étranger ou ont un parent né à l’extérieur du pays.

Des immeubles de logements de trois ou quatre étages s’étirent de part et d’autre des rues. Certains appartements ont un petit balcon. D’autres n’en ont pas. Des familles parfois nombreuses vivent dans ces logements, explique Ousseynou Ndiaye.

« Les gens ont besoin de sortir pour prendre l’air. Les enfants vont dans les parcs pour jouer. Avec le beau temps qui s’en vient, il sera plus difficile de faire respecter la distanciation », dit-il.

Des files d’attente se forment à l’entrée des commerces du secteur — petites épiceries, boucherie. La moitié des clients portent un masque de protection. Le respect de la consigne de distanciation — deux mètres entre chaque personne — semble plutôt aléatoire.

Les causes de la courbe

« Il y a des enjeux sur la capacité de maintenir la distanciation sociale. Il y a une densité urbaine importante. Il y a moins de parcs. On nous a aussi dit que dans certains commerces, c’était difficile de respecter les mesures de distanciation », a confirmé Mylène Drouin.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vivre en confinement dans ce secteur parmi les plus densément peuplés de l’île est un défi.

La responsable de la santé publique estime que la présence d’un grand nombre de travailleurs de la santé à Montréal-Nord peut gonfler les statistiques — notamment parce que ces travailleurs ont droit à des tests de dépistage. Les secteurs de l’alimentation et de la transformation alimentaire emploient aussi beaucoup de monde dans le quartier.

« Selon nous, c’est multifactoriel, mais ça doit se travailler avec plusieurs stratégies de front pour permettre aux gens d’infléchir la courbe qui, malheureusement, se démarque des autres quartiers », a précisé Mylène Drouin.

Une part de plus de 40 % des 1153 cas à Montréal-Nord serait liée aux éclosions dans les CHSLD et autres résidences pour personnes âgées (206 infections) et parmi les travailleurs de la santé (253 infections). Les personnes contaminées seraient également plus jeunes que dans d’autres secteurs de la ville, a précisé la Dre Drouin.

Les autorités en santé publique entendent intensifier leurs investigations afin de déterminer s’il s’agit d’une contamination communautaire soutenue qu’il faudra contrôler. Dans les prochains jours, elles comptent instaurer une nouvelle stratégie de dépistage auprès des citoyens présentant des symptômes dans ces quartiers.

« Ça ne va pas très bien »

Paule Robitaille, députée libérale de Bourassa-Sauvé, réclame depuis plusieurs jours cette accélération des tests. « Les pays comme l’Allemagne et le Danemark s’en tirent bien à cause du dépistage de masse, dit-elle. Il faut augmenter le dépistage pour savoir qui est infecté et comment les isoler. Le Dr [Horacio] Arruda a déjà dit qu’il veut multiplier les tests. Qu’ils en fassent à Montréal-Nord, c’est ici que ça va mal. »

« Ça va mal. » Cette phrase, on l’entend souvent dans le quartier. Wissam Mansour, qui a toujours vécu à Montréal-Nord, est lassée d’entendre le slogan « ça va bien aller ». « Ça ne va pas très bien à Montréal-Nord en ce moment. Le quartier fait face à une crise dans la crise », dit la jeune femme, adjointe à la coordination dans un institut de recherche. Elle siège à plusieurs conseils d’administration dans l’arrondissement.

Wissam Mansour fait partie d’un groupe de citoyens qui réclame une série de mesures, dont une clinique de dépistage locale, avant de mettre en place le déconfinement des commerces et des écoles.

La mairesse de l’arrondissement, Christine Black, reconnaît que la hausse des infections dans le quartier est « préoccupante ». Elle se donne comme priorité d’aider la population à respecter la distanciation. « On a une forte densité de population. La crise vient exacerber les défis qu’on connaît au quotidien », dit-elle.

L’arrondissement compte aménager une série de « corridors sanitaires » — en installant des barricades pour permettre aux piétons de marcher dans la rue. De tels espaces seront aussi aménagés près des écoles primaires à compter de la semaine prochaine, en prévision de la réouverture progressive.

« Les parents ont besoin d’être rassurés, dit Ousseynou Ndiaye, de l’organisme Un itinéraire pour tous. Ils nous disent qu’ils craignent d’envoyer leurs enfants à l’école. Ces élèves ont pourtant tout à gagner à se trouver en classe en temps normal. »

À voir en vidéo