Des lampadaires à DEL contestés

Jusqu’à maintenant, environ 78 000 luminaires à DEL ont été installés à travers la ville, sur un total de 132 000. Le projet de conversion devrait être terminé en 2022, tel que prévu.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jusqu’à maintenant, environ 78 000 luminaires à DEL ont été installés à travers la ville, sur un total de 132 000. Le projet de conversion devrait être terminé en 2022, tel que prévu.

Le déploiement des 132 000 nouveaux lampadaires à DEL (diodes électroluminescentes) est bien amorcé sur le territoire montréalais, mais l’inquiétude à l’égard de ces luminaires ne se dissipe pas. Un groupe de citoyens réclame même la suspension du projet de 110 millions de dollars en invoquant les risques que ces lampadaires représentent pour la santé humaine. La Ville, elle, maintient le cap.

Montréal avait entrepris, il y a quatre ans, de remplacer les anciennes ampoules au sodium haute pression de l’éclairage de rue par des lumières DEL afin, notamment, de réaliser des économies d’énergie et de profiter de la plus grande durabilité de ces luminaires.

Le groupe citoyen Montréal pour tous est loin d’être convaincu des vertus des DEL choisies. Plusieurs études ont démontré que ces luminaires ont des répercussions non négligeables sur la santé, rappelle Johanne Dion, membre du groupe citoyen. La lumière bleue qu’ils émettent perturbe la production de mélatonine et du même coup le cycle du sommeil. Bien que les faisceaux soient dirigés vers le sol, les citoyens peuvent être exposés à la lumière bleue à l’intérieur même de leur maison, dit-elle.

Compromis

À l’origine, la Ville de Montréal entendait remplacer les 132 000 lampadaires de son territoire par des DEL de 4000 kelvins (K). Mais confronté à de vives critiques, le maire Denis Coderre avait suspendu le projet avant d’opter, en 2016, pour des DEL moins éblouissantes à 3000 K. À l’époque, la Direction de la santé publique de Montréal avait tout de même jugé que les luminaires à 4000 K ne présentaient pas de risque pour la santé des Montréalais.

Dans le Vieux-Montréal et aux abords des parcs, la Ville a privilégié les DEL 2200 K qui émettent une lumière plus douce.

Quatre ans plus tard, Johanne Dion n’en démord pas. Les nouveaux luminaires mettent en danger la santé des Montréalais. Même si les lampadaires à DEL à 3000 K sont préférables à ceux à 4000 K, ils contiennent tout de même 20 % de lumière bleue, ce qui est excessif, fait-elle valoir.

Selon elle, la Ville aurait dû se conformer aux recommandations du Bureau de normalisation du Québec (BNQ) qui recommande plutôt les DEL à 1800 K à 5 % de couleur bleue pour les quartiers résidentiels.

De plus, les nouveaux lampadaires seront assortis d’un système intelligent de gestion de l’éclairage de rue à l’aide d’un réseau de communication par radiofréquences, une autre source d’inquiétude pour le groupe de Johanne Dion. « La lumière bleue a des incidences sur la mélatonine et sur les cycles circadiens. […] Il y a concurremment deux nouveaux éléments qui ne contribuent pas à un meilleur sommeil, explique-t-elle. Comme citoyenne, je pense que la finalité première de l’éclairage n’est pas de sauver de l’énergie, mais c’est vraiment d’assurer la sécurité et la qualité de la nuit. »

Éclairage et cancer

Professeur au département de physique au Cégep de Sherbrooke, Martin Aubé s’intéresse depuis des années aux effets de la pollution lumineuse sur la santé. Le passage de 4000 à 3000 K signifie que la lumière émise contient deux fois moins de bleu. « Mais c’est quand même deux fois plus de bleu qu’avec les anciennes ampoules au sodium », fait-il remarquer.

Or, les effets de la lumière bleue sur la santé ne sont pas anodins, selon lui. Outre les enjeux liés aux cycles du sommeil, une étude publiée en 2018 et à laquelle il a participé à Madrid et à Barcelone a établi un lien entre l’éclairage artificiel extérieur et les cancers du sein et de la prostate. Les personnes exposées à la lumière bleue des lampadaires devant leur demeure avaient 1,5 fois plus de risques de souffrir d’un cancer du sein et 2 fois plus de risques d’être atteint d’un cancer de la prostate, ont constaté les chercheurs.

Mais il n’y a pas que les humains qui peuvent être affectés par l’éclairage artificiel. Les insectes étaient déjà attirés par les lampadaires au sodium, ce qui cause la mort d’environ 150 insectes par nuit par lampadaire, indique le chercheur. Ils le seront encore davantage par les lampadaires à DEL, ce qui risque d’accélérer leur déclin et du même coup celui des oiseaux qui s’en nourrissent, prévient Martin Aubé.

Comme citoyenne, je pense que la finalité première de l’éclairage n’est pas de sauver de l’énergie, mais c’est vraiment d’assurer la sécurité et la qualité de la nuit

 

En milieu urbain, les mammifères sont aussi en danger d’autant que les deux tiers d’entre eux sont nocturnes. L’éclairage des lampadaires est susceptible de perturber leur reproduction et leur capacité à s’alimenter.

Même la flore peut souffrir de l’éclairage artificiel. Les arbres situés près des lampadaires gardent leurs feuilles une semaine de plus que les autres quand l’automne arrive, souligne le chercheur.

Martin Aubé reconnaît que les luminaires DEL, moins énergivores, ont une durée de vie plus longue que les ampoules au sodium, un avantage sur lequel la Ville de Montréal mise pour réaliser des économies.

Le luminaire DEL présente toutefois un désavantage. Lorsqu’il est devenu inutilisable, c’est toute la tête de lampadaire qu’il faut changer, et pas seulement l’ampoule. L’opération est alors plus coûteuse.

Martin Aubé estime que la Ville de Montréal aurait dû opter pour des DEL ambrées de 1800 K, comme l’a fait la Ville de Sherbrooke. L’arrivée au pouvoir de l’administration Plante, qui se dit préoccupée par la biodiversité, aurait dû mener au choix des DEL ambrées, avance-t-il : « Ça me paraît incohérent que ce ne soit pas fait ».

Cap sur 2022

Jusqu’à maintenant, environ 78 000 luminaires à DEL ont été installés à travers la ville, sur un total de 132 000. Le projet de conversion devrait être terminé en 2022, tel que prévu.

Malgré les préoccupations soulevées par le groupe citoyen et par Martin Aubé, l’administration Plante n’entend pas déroger du plan initial, a indiqué au Devoir Laurence Houde-Roy, attachée de presse au comité exécutif. Le cabinet a toutefois décliné notre demande d’entrevue avec le responsable du dossier au comité exécutif, Éric Alan Caldwell.

M. Caldwell a déjà rencontré les représentants du groupe Montréal pour tous afin de discuter du dossier. « Il pourrait les rencontrer à nouveau s’ils le souhaitent », dit Mme Houde-Roy.