La réponse de Drapeau au rapport Malouf sur les Jeux de Montréal

Jean Drapeau devant une maquette du parc olympique, le 17 juillet 1974. La facture olympique aura toujours jeté une ombre sur l’héritage de l’ancien maire de Montréal.
Photo: Alain Renaud Archives Le Devoir Jean Drapeau devant une maquette du parc olympique, le 17 juillet 1974. La facture olympique aura toujours jeté une ombre sur l’héritage de l’ancien maire de Montréal.

Décédé en 1999, Jean Drapeau n’a jamais répondu au rapport Malouf qui l’avait sévèrement blâmé pour le désastre financier des Jeux olympiques de 1976. Vingt ans après sa mort, on peut maintenant prendre connaissance de l’ébauche de sa réponse puisque les archives personnelles de l’ancien maire sont depuis vendredi accessibles au public. Comme il fallait s’y attendre, la Ville rejette l’une après l’autre les critiques qu’avait formulées la commission.

Les lettres, agendas, photos, rapports et notes manuscrites, qui étaient contenus dans plus de 700 boîtes et qui font 152 mètres lorsqu’on les met bout à bout, peuvent maintenant être consultés par le public en vertu de la convention de donation des archives personnelles du maire.

Dans cette masse de documents se retrouve l’ébauche de réponse rédigée par les services de la Ville pour répliquer au rapport lapidaire du juge Malouf.

Le document, qui compte 218 pages dactylographiées, est incomplet, mais il donne la mesure de l’exaspération du maire Drapeau par rapport aux multiples reproches que contenait le rapport Malouf à son endroit.

Rappelons qu’en 1980, la commission présidée par le juge Albert Malouf avait attribué l’explosion des coûts des installations olympiques à l’« irresponsabilité administrative des autorités de la Ville et du COJO [Comité d’organisation des Jeux olympiques] dans le choix d’un concept inédit et d’un architecte étranger ».

En 1972, les estimations préliminaires avaient fixé à 175 millions de dollars le coût de construction du Parc olympique. En 1976, on évoquait plutôt 851 millions. Il faudra 30 ans aux Québécois pour éponger la facture totale de 1,3 milliard qu’a coûté l’aventure olympique.

L’architecte « étranger »

Dans son projet de réplique, la Ville se porte à la défense de Roger Taillibert. Le choix du maire de recruter l’architecte français était « le plus judicieux que l’administration municipale pouvait faire pour l’aménagement du Parc olympique », fait-on valoir. Son projet qui comprenait le stade et le vélodrome répondait aux critères olympiques et assurait une vocation polyvalente et permanente du site, ajoute-t-on.

On qualifie de « gratuites » les accusations de la commission selon lesquelles Roger Taillibert aurait refusé de proposer des solutions « pratiques » pour réduire les coûts du projet.

Au passage, la Ville rejette les qualificatifs « extravagant », « superflu » et « luxueux » utilisés par la commission à l’égard des installations du Parc olympique. Ces jugements ne relevaient pas des compétences de la commission qui devait plutôt enquêter sur le coût de la réalisation de ces constructions, rappelle-t-on.

La Ville qualifie l’enquête Malouf d’« échec », en lui reprochant d’avoir mené ses travaux en fonction d’une « opinion formulée au préalable » et de s’être « embourbée dans un labyrinthe de spéculations » sur plusieurs aspects.

 
Photo: Archives Ville de Montréal Des notes manuscrites sur une carte de l’époque évoquent une future ligne de métro qui rappelle l’actuel projet de ligne rose.

Omissions ?

La commission a minimisé l’« inflation galopante », de même que les grèves et arrêts de travail qui ont perturbé le chantier, préférant s’acharner sur l’administration municipale, accuse la Ville. Et elle n’a pas tenu compte des retombées économiques des Jeux olympiques, ajoute-t-on.

« Nous sommes convaincus que l’histoire donnera tort à cette commission sur toute la ligne, car même l’ignorance des faits ne pourra constituer une justification à son rapport. »

La Ville signale aussi que la commission a omis un élément important dans le déroulement des travaux : la francophobie. « Le bon fonctionnement organisationnel du chantier olympique fut victime d’une attitude francophobe haineuse de la part d’importants intervenants au dossier envers l’architecte Taillibert et les autres professionnels français qui ont collaboré au projet », souligne-t-on.

La Ville blâme également les médias qui, dit-elle, ont laissé planer un doute constant quant à l’issue de l’opération : « L’aspect psychologique est un élément important dans l’accomplissement efficace d’un grand projet ».

Les grands projets

Les archives personnelles de Jean Drapeau comprennent notamment des documents liés au fonctionnement du conseil municipal de Montréal de 1966 à 1986 et des milliers de photos. Une section s’attarde à l’émeute au Forum de Montréal à la suite de la suspension de Maurice Richard en 1955 et une autre au passage de Charles de Gaulle à l’hôtel de ville en 1967.

On y retrouve aussi des documents et des plans relatifs aux grands projets comme la Place des Arts, le métro, Expo 67 en plus des Jeux olympiques de 1976. D’autres concernent le restaurant Le Vaisseau d’or, dont l’ancien maire était propriétaire, ou relatent l’époque où M. Drapeau était avocat au sein de l’enquête Caron.

Le public peut consulter certains documents numérisés en ligne sur le site Internet des Archives de Montréal. Il est également possible de consulter les archives en se rendant sur place sur rendez-vous.

Une ébauche de la ligne rose datée des années 1960 ?

Une section des archives personnelles du maire Jean Drapeau s’attarde aux documents relatifs au transport en commun et à la planification du métro de Montréal à la fin des années 1960. On peut y trouver une carte sur laquelle est esquissé le réseau du métro avec des prolongements. On y voit notamment une ligne qui croise la ligne orange actuelle dans le secteur de la station Mont-Royal, dans l’axe de la rue Marie-Anne, et qui remonte le boulevard Saint-Michel vers le nord. Ce projet n’est pas sans rappeler la ligne rose si chère à la mairesse Valérie Plante.

La tour Eiffel

Jean Drapeau rêvait d’emprunter la tour Eiffel de Paris pour la déménager à Montréal le temps d’Expo 67. Dans une lettre datée du 14 mars 1963, Marcel Tordo, directeur général de Métrobus-Publicité, explique poliment à M. Drapeau que l’opération n’est pas techniquement impossible, mais qu’elle pourrait être très coûteuse. En 1889, la construction de la tour a coûté 7,5 millions de francs-or. Son déménagement coûterait 23 millions de francs, explique-t-il, dont 3,2 millions pour son démontage et 6,4 millions pour son montage, opération qu’il faudra réaliser deux fois. Le projet a été abandonné.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 26 octobre 2019 12 h 05

    La petite histoire du projet de démantèlement de la tour Eiffel

    Lorsqu’en 1962 Moscou renonce à tenir l’exposition universelle de 1967, Montréal accepte de prendre la relève. Ce qui donnera l’Expo67.

    Le maire d’alors, Jean Drapeau, est un geyser d’idées. Il prend l’initiative d’écrire au président de la République française pour lui demander s’il ne serait pas possible de démanteler la tour Eiffel pour l’installer à Montréal durant l’exposition.

    Dans l’entourage du président du général de Gaulle, on croit d’abord à une plaisanterie. Et lorsqu’on se rend compte que la requête est authentique, on la transmet au général en anticipant un rire sonore du général, pourtant peu extraverti.

    Mais à la surprise de tous, le général se dit favorable à la demande de Montréal.

    À la mairie de Paris, c’est la consternation. On voit déjà les barricades des insurgés parisiens s’élever contre un démantèlement que les Nazis eux-mêmes n’ont pas osé exiger.

    Mais la diplomatie française étant ce qu’elle est, on répond au maire de Montréal que l’idée est excellente, que le président de la République est heureux d’accéder à sa demande… à la seule condition que Montréal garantisse l’intégralité des soixante tonnes de peinture, des 18 038 pièces de métal, des 2,5 millions de rivets, et que les ouvriers montréalais déménagent cela et reconstruise le tout parfaitement à l’identique après l’Expo67.

    Comme un séduisant bonbon acidulé, la réponse ‘favorable’ de la France sortit le maire de sa rêverie.