À Montréal, le gazon en arrache

À plus long terme, la Ville de Montréal envisage d’éliminer le gazon de ses terre-pleins et de ses plates-bandes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À plus long terme, la Ville de Montréal envisage d’éliminer le gazon de ses terre-pleins et de ses plates-bandes.

Les tondeuses seront moins actives dans les parcs de Rosemont–La Petite-Patrie l’an prochain. L’arrondissement a décidé de réduire la tonte du gazon dans l’ensemble de ses espaces verts afin de laisser plus de place aux fleurs sauvages et aux plantes indigènes. Petit à petit, le gazon perd du terrain à Montréal.

Plus tôt cette année, François Croteau circulait à vélo sur la piste cyclable de la rue des Carrières pour se rendre à son bureau. Le maire de Rosemont–La Petite-Patrie croise alors des employés de la Ville affairés à tondre les abords de la voie ferrée. « Je me suis dit : quelle énergie dépensée pour un espace qui, ma foi, n’est pas très large et où il y a un problème d’herbe à poux. Pourquoi ne pas appliquer à cet endroit notre politique de biodiversité ? » raconte-t-il.

Le lendemain, les panneaux étaient installés. Ceux-ci indiquent aux passants qu’aucune tonte n’est désormais effectuée sur cette bande de terrain.

Plusieurs arrondissements montréalais expérimentent depuis des années la « gestion différenciée », qui consiste à réduire les interventions dans certaines zones gazonnées de manière à laisser d’autres plantes s’installer.

Les canicules vont être de plus en plus présentes. Les changements climatiques sont vraiment une réalité. Les gens comprennent qu’il faut des changements dans la gestion des espaces verts et qu’il faut lutter contre les îlots de chaleur.

L’arrondissement de Saint-Laurent a renaturalisé le parc Marcel-Laurin et prévoit aménager un corridor de biodiversité au cours des 10 prochaines années, sur 450 hectares. Depuis 2016, l’arrondissement de Verdun a limité l’entretien sur quelque 58 000 mètres carrés, répartis dans plusieurs de ses parcs. Le Plateau-Mont-Royal laisse la nature faire son oeuvre à plusieurs endroits, dont sur le terre-plein du boulevard Saint-Joseph.

Pas si écolo, la pelouse

Le gazon résiste mal à la sécheresse, requiert beaucoup d’eau, nécessite une tonte fréquente et sa valeur écologique est limitée.

Dans le cadre d’une étude publiée en novembre dernier, quatre chercheurs de l’Université du Québec à Montréal, de l’Université du Québec en Outaouais et de l’Université de Montréal ont comparé quatre types de végétation basse. Ils ont notamment constaté que le gazon dissipait moins bien la chaleur que les autres surfaces végétales, la température y étant supérieure de cinq degrés Celsius en moyenne, et que sa tonte avait pour effet d’éliminer la presque totalité des invertébrés, dont les insectes pollinisateurs. Après quatre semaines, la recolonisation était faible, ont-ils observé.

La diversification des espèces végétales permet aussi un meilleur contrôle des plantes exotiques et envahissantes, en plus de réduire les coûts d’entretien, avance François Croteau. En 2017, Rosemont–La Petite-Patrie a ciblé deux zones des parcs Étienne-Desmarteaux et Rosemont où la tondeuse ne passerait plus. « Après deux ans, il n’y a plus aucune plante envahissante visible dans la butte. On voit les espèces indigènes reprendre leur place », constate François Croteau. « Mais certains citoyens trouvaient que ça avait l’air abandonné et sale. On a rapidement pris conscience que ça prenait des outils de communication pour que les gens comprennent pourquoi on ne tondait pas le gazon. »

Son administration compte aller plus loin l’an prochain et étendre ces mesures à l’ensemble des parcs de l’arrondissement et aux terrains entre les trottoirs et la chaussée. « On pense à des espaces qui ne sont pas nécessairement utilisés pour la détente ou le loisir. On pourrait réintroduire manuellement des plantes indigènes afin qu’elles prolifèrent par elles-mêmes par la suite », explique François Croteau.

« Les canicules vont être de plus en plus présentes. Les changements climatiques sont vraiment une réalité. Les gens comprennent qu’il faut des changements dans la gestion des espaces verts et qu’il faut lutter contre les îlots de chaleur », croit l’élu.

Écosystèmes urbains

À plus long terme, la Ville de Montréal envisage d’éliminer le gazon de ses terre-pleins et de ses plates-bandes. Depuis le printemps, un projet-pilote est en cours dans Ahuntsic-Cartierville afin de créer des aménagements de vivaces, sans gazon. Le Laboratoire d’intégration d’écologie urbaine (LIEU), qui a été mandaté par la Ville pour réaliser ce projet, s’affaire à créer des écosystèmes comportant des plantes susceptibles de résister à la vie urbaine et de fertiliser le sol.

« Il fallait trouver des plantes qui durent au-delà d’un an et résistent au sel de voirie et au stress de la vie urbaine, tout en prenant en considération l’aspect esthétique », indique Alison Munson, professeure en écologie forestière à l’Université Laval, qui codirige le projet. « On a plusieurs objectifs, notamment d’augmenter la diversité des plantes en ville pour les insectes et les animaux et augmenter le carbone dans l’aménagement. »

Le projet s’échelonnera sur deux ans et demi et les résultats pourraient guider la stratégie d’aménagement à l’échelle de la ville. Le LIEU entend élaborer un protocole et une liste de végétaux adaptés aux conditions urbaines.

L’organisme travaille aussi sur d’autres projets au Québec, notamment sur les terrains de l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec et au CHSLD Rousselot. « On a vu des cas où le sol était vraiment compacté après 50 ans de gazon. Les aménagements qu’on fait avec des fleurs sont plus intéressants pour les marcheurs que les grandes pelouses vides », explique Alison Munson.

La gestion différenciée gagne du terrain ici et ailleurs. Depuis le début des années 2000, le ministère des Transports du Québec a cessé de tondre systématiquement les terrains longeant les autoroutes, à l’exception des deux premiers mètres. En Angleterre, en France et en Suisse, la nature reprend tranquillement ses droits en milieu urbain et le long des routes. Genève s’est d’ailleurs fixé pour objectif d’adopter la gestion différenciée pour la totalité de ses espaces verts en 2020.