Montréal: le nom d’Amherst rayé de la carte

L’annonce a été faite par la mairesse Valérie Plante, en compagnie du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, entre autres.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’annonce a été faite par la mairesse Valérie Plante, en compagnie du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, entre autres.

Le général Amherst sera rayé de la carte du centre-ville de Montréal. L’artère reliant le fleuve Saint-Laurent et le parc Lafontaine portera le nom « Atateken » dès l’automne prochain, a annoncé la mairesse Valérie Plante vendredi.

Les chefs autochtones, qui l’entouraient durant la conférence de presse, étaient ravis. Il s’agit d’un « moment historique » survenant quelque 255 années après un « moment hystérique », soit celui où Jeffery Amherst suggère de distribuer des couvertures infectées par la variole pour mater des nations amérindiennes de la région des Grands Lacs, a rappelé le grand chef de Kahnawake, Joseph Tokwiroh Norton.

« C’est la première guerre bactériologique recensée. […] C’est arrivé dans notre cour », a-t-il déclaré avant de « célébrer » le changement de nom de la rue.

Ce changement toponymique s’inscrit dans la « démarche de réconciliation » entre les allochtones et les Autochtones amorcée par l’administration municipale, a mentionné Mme Plante en marge de la Journée nationale des peuples autochtones.

« Atateken », mot tiré de la langue kanien’kéha (mohawk), signifie fraternité et sororité. « Le rapprochement, l’inclusion, le partage, la paix », a poursuivi la mairesse. Des passants intrigués par la présence de Mme Plante, de chefs autochtones, de la ministre Sylvie D’amours, de la députée Manon Massé ainsi que de plusieurs photographes et cameramans s’étaient arrêtés devant le parc Miville-Couture, à l’intersection du boulevard René-Lévesque et de la rue Amherst. À l’annonce du nouveau nom, « Atateken », plusieurs d’entre eux ont spontanément applaudi.

Ce choix toponymique s’inscrit dans la « démarche de réconciliation » entre les allochtones et autochtones amorcée par l’administration municipale, a mentionné Mme Plante.

C’était un moment de réjouissance pour Hilda Nicholas. Pour cause, la directrice du Centre culturel mohawk de Kanesatake travaille sans relâche pour préserver et promouvoir la langue et la culture mohawk, qui sont « au bord de l’extinction ». Elle espère que tous les Montréalais s’approprieront le nouveau toponyme.

« Faut juste se souvenir qu’en mohawk le “k” est prononcé comme un “g” », a ajouté le grand chef de Kanesatake, Serge Simon. Il est d’avis que Mme Plante a sélectionné le mot mohawk « le plus condensé, mais qui a le plus de valeur sur le plan du message ».

« [En mohawk, souvent], les noms ont comme huit pouces de long. Essayez de les prononcer ! On ne peut pas mettre ça sur une pancarte. »

La mairesse a retenu la recommandation du Comité de toponymie autochtone, qui avait été chargé de trouver une solution de rechange à Amherst.

Les Montréalais éprouvaient un « malaise » à l’égard d’Amherst : un personnage dont la présence était maintenue dans le paysage montréalais par une rue « très, très contestée » et « polémique », selon elle. L’élue demandera au conseil municipal d’avaliser sa décision au mois d’août, après quoi des plaques toponymiques portant l’inscription « Atateken » cohabiteront pendant quelques mois avec celles qui affichent « Amherst », qui seront rayées d’un trait.

L’opération menée par la Ville ne consiste pas à « effacer tous les noms de gens qui ont eu des gestes que, aujourd’hui, dans le contexte contemporain, l’on trouve répréhensibles, mais à l’époque s’inscrivaient dans une autre logique », a expliqué Mme Plante, tout en mentionnant que Montréal maintiendra une place Amherst sur son territoire afin d’assurer un « dialogue avec le passé qu’on veut expliquer ».

Contrairement à Amherst, le général James Wolfe conservera son artère montréalaise, située à une cinquantaine de mètres à l’est de la future rue Atateken. Il s’y maintient en dépit de la dévastation de Québec et des fermes environnantes à l’été de 1759.

« Je propose d’incendier la ville avec nos canons, de détruire les récoltes, les maisons et le bétail, en amont comme en aval, d’expédier autant de Canadiens que possible en Europe et de ne laisser derrière moi que la famine et la désolation », écrivait Wolfe avant le début du siège de Québec, dans une lettre adressée à nul autre que Jeffery Amherst.

Et que doit-il advenir de Jacques Cartier, à qui on reproche d’avoir enlevé le chef autochtone Donnacona et ses deux fils ?

« J’aimerais mieux ne pas voir le nom Cartier, mais on ne peut pas juste effacer notre histoire comme ça », a répondu le grand chef Serge Simon tout en claquant des doigts. La société doit convenir de ce qui est « acceptable » ou non à ses yeux, a-t-il poursuivi.

Et de la statue de John A. Macdonald ? Le premier premier ministre canadien a créé un système de pensionnats visant à assimiler les Autochtones. L’ancienne juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, y voyait une tentative de « génocide culturel ».

« [La déboulonner] n’est pas dans les plans », a mentionné la mairesse Plante vendredi.

La statue de Macdonald demeure tout de même dans la mire de M. Simon.

« Pour le moment, j’ai de la pauvreté, j’ai des suicides, j’ai du cannabis illégal chez nous. J’ai toutes sortes d’enjeux plus importants que la statue de Macdonald. Mais dès que j’ai le temps, lui, je vais m’en occuper », a-t-il lâché.

Qui est Jeffery Amherst?

Jeffery Amherst (1717-1797) s'est fait un nom au cours de la guerre de la Conquête qui mène à la chute de la Nouvelle-France. En 1758, il est nommé commandant en chef des armées britanniques de l'Amérique après avoir pris la ville fortifiée de Louisbourg, sur l'île du Cap-Breton. L'année suivante, il mène ses troupes dans la vallée du lac Champlain tandis que son subordonné, James Wolfe, supervise le siège de Québec qui capitule après la bataille des plaines d'Abraham. Amherst achève la conquête du Canada au début de septembre 1760 en prenant Montréal.

À l'été de 1763, il réagit au soulèvement des nations amérindiennes des Grands Lacs en suggérant de leur distribuer des couvertures infectées par la variole. Il repart ensuite pour l'Angleterre, où il cumule les honneurs jusqu'à sa mort à la toute fin du XVIIIe siècle.

Son patronyme désigne toujours une dizaine de lieux au Québec, incluant la municipalité d'Amherst, dans les Laurentides. On retrouve également des rues Amherst à Gatineau, Sherbrooke et Trois-Rivières.
Dave Noël