Appelez-les des «valoristes»

Les valoristes récupèrent les contenants consignés, qu’ils peuvent ensuite rapporter aux dépanneurs et aux supermarchés contre quelques dollars.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Les valoristes récupèrent les contenants consignés, qu’ils peuvent ensuite rapporter aux dépanneurs et aux supermarchés contre quelques dollars.

Emboîtant le pas à l’arrondissement de Ville-Marie, le Plateau-Mont-Royal a entrepris d’installer sur ses artères commerciales des poubelles de rue munies d’un anneau pour permettre de séparer les contenants consignés des déchets ordinaires.

L’objet paraît anodin, mais il ne l’est pas pour les « valoristes », ces agents de l’ombre qui récoltent les canettes et les bouteilles pour se faire un revenu d’appoint.

« Les déchets ne devraient pas exister. Tout devrait être réutilisable ou recyclé. Ça, c’est mon idéal », explique Marica Vazquez Tagliero, Brésilienne d’origine qui, en 2012, a cofondé la coopérative d’économie sociale Les Valoristes.

Bien qu’elles fassent l’objet d’une consigne, des centaines de bouteilles et de canettes se retrouvent chaque jour dans les poubelles de rue à Montréal, quand elles ne sont pas carrément abandonnées par terre.

Écumant la ville, les valoristes — à la situation financière difficile dans bien des cas — récupèrent ces contenants, qu’ils peuvent ensuite rapporter aux dépanneurs et aux supermarchés contre quelques dollars. « C’est un travail difficile. On a besoin de l’améliorer pour le rendre moins difficile pour eux », explique Marica. « On ne veut pas voir les déchets. On ne veut pas voir qui travaille avec les déchets. »

C’est justement pour faciliter le travail des valoristes que les arrondissements de Ville-Marie et du Plateau-Mont-Royal ont décidé de se doter de « poubelles participatives ».

La conseillère du district de Jeanne-Mance, Maeva Vilain, dit avoir pris connaissance de l’existence de la coop après qu’une citoyenne l’eut interpellée au sujet des sacs de recyclage percés par les valoristes. « On a vu tout de suite les bienfaits environnementaux et sociaux des valoristes », explique-t-elle.

On ne veut pas voir les déchets. On ne veut pas voir qui travaille avec les déchets.

L’arrondissement a donc entrepris de doter trente-cinq poubelles publiques de dispositifs pour faciliter la cueillette des contenants consignés. Il y en aura quinze sur le boulevard Saint-Laurent, quinze sur l’avenue du Mont-Royal et cinq sur l’avenue du Parc.

Marica Vazquez Tagliero travaillait à l’écoquartier du centre-ville en 2003 lorsqu’elle a commencé à recevoir des appels d’entreprises occupant des tours de bureaux qui se plaignaient de l’absence de recyclage pour le verre, le métal et le plastique. Elle a alors recruté une « valoriste » qui ramassait des canettes et bouteilles consignées dans une poubelle publique de la rue Sainte-Catherine Ouest. C’est ainsi qu’est né le Projet Consigne, un service de collecte offert aux entreprises.

Le début de l’aventure

Marica n’a pas mis de temps à voir le potentiel de ce modèle. Inspirée par le travail de Ken Lyotier, qui a créé l’entreprise d’économie sociale United We Can à Vancouver, elle a cofondé la coopérative Les Valoristes il y a sept ans.

Depuis 2014, la coop installe un service de dépôt estival à l’ombre du pont Jacques-Cartier. Les valoristes provenant des quatre coins de la ville peuvent aller porter leur récolte quotidienne pendant la belle saison sans devoir passer par les machines de supermarchés et les dépanneurs, qui ne sont pas toujours accueillants.

L’an dernier, la coop a ainsi pu récupérer des valoristes 20 000 contenants consignés par jour. Elle s’occupe ensuite de retourner les contenants consignés aux embouteilleurs et aux brasseurs.

L’organisme aimerait bien disposer d’un site qui lui permettrait d’avoir un dépôt permanent ouvert toute l’année. Le Plateau travaille sur le projet avec l’arrondissement de Ville-Marie, indique la conseillère Maeva Vilain.

Top Chrono

Denis, 58 ans, est devenu « client » et bénévole de la coop Les Valoristes en 2014. « Je compte 288 canettes en 2 minutes et 19 secondes. Plus vite qu’une machine ! » explique-t-il fièrement.

Ancien militaire, il a travaillé dans le domaine de la construction pendant 25 ans avant de se retrouver à la rue pendant quelques mois. « Mais je n’ai pas aimé ça », tient-il à préciser.

Quelqu’un lui suggère alors de ramasser des canettes pour faire un peu d’argent et d’aller les porter « en dessous du pont », comme on surnomme la coop Les Valoristes. Il finit par s’y rendre et découvre tout un réseau d’entraide.

« Top Chrono » — tel est son surnom — connaît toutes les ficelles du travail de valoriste. Il dit pouvoir prédire à quel moment de la journée il faut passer à tel endroit du centre-ville pour faire une bonne récolte. Mais il se garde bien de révéler le montant qu’il peut faire chaque jour. « Il se jette 1,3 million de bouteilles et de canettes par jour au Québec ! » dit-il pour illustrer la valeur qui pourrait se perdre si les valoristes ne veillaient pas au grain.

Depuis des années, de nombreuses voix s’élèvent au Québec pour demander l’élargissement de la consigne aux bouteilles de vin. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, a d’ailleurs promis de prendre une décision à cet égard au cours des prochains mois.

Quant aux bouteilles d’eau, Marica Vazquez Tagliero continue de croire qu’elles ne devraient pas exister. « Pour les abolir, il faudrait changer les mentalités. Mais on devrait absolument les consigner », dit-elle.

Elle demeure toutefois optimiste, car le mouvement zéro déchet gagne du terrain au Québec : « Il y a des choses qui se passent en ce moment. »