Le rodéo fait un retour à Montréal dans la controverse

Rodéo au stade Delorimier en 1946
Photo: Fonds Conrad Poirier, BAnQ, P48S1P12747 Rodéo au stade Delorimier en 1946

Le Vieux-Port de Montréal accueillera en août prochain un rodéo dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de la métropole. Depuis l’annonce de la tenue de l’événement, les critiques fusent : ce « sport sanguinaire » qui exploite les réactions des animaux à la douleur et à la peur n’a pas sa place à Montréal, soutiennent les opposants. Pourtant, les cow-boys et les rodéos font partie de l’histoire de Montréal.

Depuis des mois, le maire Denis Coderre est fréquemment interpellé par des citoyens au sujet du rodéo qui se tiendra dans la métropole du 24 au 27 août 2017. Organisé par le Festival western de Saint-Tite, le rodéo NomadFest présentera des cavaliers enfourchant des chevaux et des taureaux indociles, des courses entre barils et des démonstrations d’habileté. La programmation sera d’ailleurs dévoilée ce jeudi matin.

Les opposants n’en démordent pas : certaines épreuves du rodéo exploitent la souffrance des animaux à des fins de divertissement et peuvent causer des blessures graves aux bêtes. L’administration Coderre demeure inébranlable : « Il y a toujours deux côtés à une médaille et nous, les élus, on doit trancher. Alors, on a tranché pour avoir le rodéo », a expliqué le mois dernier Anie Samson, vice-présidente du comité exécutif, en insistant sur l’ambiance familiale qui marquera l’événement. « Il y a des citoyens qui n’aiment pas ce type d’activité. Qu’ils ne viennent pas. Il y en a d’autres qui vont aimer. »

La chef de l’opposition, Valérie Plante, n’appuie pas le projet : « Les rodéos n’ont jamais fait partie de l’histoire de Montréal, donc, ça n’a absolument pas sa place dans les célébrations du 375e. »

Des cow-boys d’ici

Montréal entretient pourtant un rapport de longue date avec l’univers du western en général et des rodéos en particulier. Il n’en est d’ailleurs pas le témoin passif, mais souvent un contributeur négligé dans cette histoire en jachère qui attend encore d’être écrite.

Le Québécois Ernest Dufault, qui se fera connaître comme écrivain sous le nom de Will James aux États-Unis, est un de ceux qui participent le plus à l’édification théâtralisée de cet univers au début du XXe siècle, après y avoir joué un vrai rôle entre 1907 et la fin de la Première Guerre mondiale.

La migration vers l’Ouest canadien et américain se fait en partie à partir de la gare Viger, à Montréal. « Beaucoup de Québécois se rendent dans l’Ouest. Et beaucoup vont faire du rodéo », explique le cinéaste Claude Gagnon. Une fois parvenus dans l’Ouest, plusieurs se rendent aux États-Unis. Et leur image revient façonner celle que les Québécois se font d’eux-mêmes.

Selon l’anthropologue Serge Bouchard, le côté cow-boy du Canadien français ne tombe pas du ciel. « Il faut arrêter de penser que les ancêtres ne sont que des coureurs des bois, au temps de la Nouvelle-France. Ce sont aussi des cow-boys. » Ils appartiennent de plain-pied à l’histoire du continent. « Ça peut paraître bizarre, mais c’est parfaitement vrai que les liens du Québec avec cette histoire existent. Il faut arrêter de se concevoir comme étranger avec l’histoire de ce territoire ! »

Prenons le cas de François-Xavier Aubry, né non loin d’où se tient aujourd’hui le Festival western de Saint-Tite. « C’est lui qui ouvre la piste de Santa Fe », rappelle Serge Bouchard. « L’image qui est devenue le logo du Pony Express, c’est lui. » Bouchard cite aussi le cas de Jean-Baptiste Chalifoux, un véritable cow-boy en son genre venu de Charlesbourg et qui parcourt les États-Unis.

Ernest Dufault fait du rodéo à partir de 1907, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale environ. Dans les années 1920, désormais très connu comme écrivain américain, il va considérablement contribuer à populariser le rodéo. « Ses livres ne seront pas traduits en français, mais on ne peut pas s’intéresser alors à l’univers des cow-boys sans passer par lui. » Et Dufault reviendra à cette époque au moins à trois reprises à Montréal.

À Montréal, une forte tradition de représentations publique de l’univers mythique de l’Ouest est déjà solidement implantée. Des troupes d’amuseurs publics ambulants en font la promotion. La plus célèbre d’entre elles est de loin celle de William F. Cody, connu sous le nom de Buffalo Bill. Son Wild West Show, avec des bêtes sauvages, ses luttes à mort chorégraphiées et ses costumes typés, s’arrête à plusieurs reprises à Montréal et ailleurs au Québec. Des foules nombreuses se pressent pour voir ces scènes ritualisées qui font la mythologie de l’Ouest américain. D’autres troupes de moindre envergure que celle de Buffalo Bill sillonnent aussi l’Amérique du Nord avec leur lot de rodéos. Contrairement à l’image communément retenue, on trouve aussi des femmes qui, dans cette vaste ronde de spectacles, chevauchent des bêtes sauvages sous les regards ébahis des spectateurs.

Des rodéos au stade Delorimier

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Forum de Montréal accueille une troupe du genre, le Wild West, qui présente des « chevaux sauvages » et des cow-boys voués à les dominer.

En 1946, en plein air, les gradins du stade Delorimier se remplissent pour assister aux manoeuvres périlleuses de cow-boys. On a transporté dans cette enceinte multifonctions 46 chevaux sauvages pour l’occasion. Au spectateur qui sera assez fou pour tenter de tenir dix secondes sur un taureau nommé Brahma Big Sid, les organisateurs promettent la rondelette somme de 1000 $. C’est environ 15 000 $ en 2017.

Montréal s’est passionné pour les chevaux, les courses, leur dressage, leurs usages. Les pistes de course abondent. Les hommes de chevaux sont nombreux. Mais on oublie souvent que Montréal est aussi une ville d’abattoirs de gros animaux. Le bétail, souvent peu commode parce qu’énervé, est amené en train. Il faut de véritables cow-boys locaux pour le conduire jusqu’à son dernier repos. Les gros animaux sont très nombreux dans les vastes installations des abattoirs de l’Est. Dans ces espaces, il arrive même que des bêtes s’échappent. On doit courir pour les rattraper. Encore dans les années 1960, à l’occasion d’un documentaire sur la ville de Montréal, Pierre Perrault observe des bovins courir, affolés, sous le pont Jacques-Cartier.

Une pétition

En 2017, la question du bien-être des animaux est devenue omniprésente. Les organisateurs du rodéo NomadFest assurent que les athlètes équins et bovins sont dans un « état physique parfait » et qu’une équipe de vétérinaires sera présente sur les lieux en tout temps.

Bien que le rodéo de Montréal ne comporte pas les épreuves jugées les plus cruelles et dangereuses par les opposants — comme la prise des veaux au lasso ou le terrassement de bouvillons —, le vétérinaire Jean-Jacques Kona-Boun juge inacceptable de tenir cet événement.

Le 28 mars dernier, il a d’ailleurs déposé à la Ville une pétition de plus de 600 signatures de vétérinaires et de techniciens en santé animale demandant à l’administration Coderre de renoncer au projet. « Le rodéo repose sur la réponse de fuite à la douleur et à la peur », rappelle le Dr Kona-Boun. « On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de souffrance physique et psychologique pendant les épreuves. Qu’est-ce que ça change que les animaux soient bien traités avant si c’est pour les maltraiter pendant l’épreuve ? »

L’opposition à la tenue de l’événement ira croissante, croit-il. « On n’espère pas seulement interdire le rodéo de Montréal, mais aussi le rodéo en général tel qu’il existe actuellement. » Et pour y parvenir, les opposants n’écartent pas la possibilité de s’adresser aux tribunaux si la Ville ne change pas d’idée.

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