Le patrimoine de la rue Saint-Antoine menacé

«Le concept de “vieux Montréal” est très contemporain, avec sa frontière bien définie. En réalité, il y a des bâtiments à l’extérieur de ce périmètre qui sont tout aussi vieux et qui font partie, au fond, de ce qu’on appelle le Vieux-Montréal», explique l’architecte Jean Laberge.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le concept de “vieux Montréal” est très contemporain, avec sa frontière bien définie. En réalité, il y a des bâtiments à l’extérieur de ce périmètre qui sont tout aussi vieux et qui font partie, au fond, de ce qu’on appelle le Vieux-Montréal», explique l’architecte Jean Laberge.

L’expansion du Palais des congrès de Montréal devrait avaler, à la suite d’expropriations, quelques-uns des derniers bâtiments historiques qui jouxtent la vieille ville. Ces bâtisses de la rue Saint-Antoine constituent les dernières traces de la vie du faubourg Saint-Laurent, aux abords des anciennes fortifications.

À l’époque, l’actuelle rue Saint-Antoine, minée par la tranchée d’une autoroute, supplantait encore la rue Saint-Catherine comme principale artère commerciale de la ville.

Dans un « énoncé d’intérêt patrimonial », un groupe d’experts signalait en 2012, au sujet de ces édifices menacés de la rue Saint-Antoine, « la rareté de leur architecture typique du Vieux-Montréal ». Ces bâtiments typiques d’une architecture vernaculaire du XIXe siècle sont situés entre la rue Saint-Urbain et le boulevard Saint-Laurent.

Le rapport rédigé par l’architecte Jean Laberge, de la Direction de la culture et du patrimoine de la ville, notait que les experts avaient constaté « la qualité de composition de certaines façades de pierre et de leurs détails ».

Photo: Image Landsat / Copernicus Google Earth

Intérêt archéologique

Qui plus est, le groupe de travail mandaté par l’arrondissement avait conclu que les bâtiments étaient non seulement d’« intérêt patrimonial », mais qu’ils étaient situés dans un secteur d’intérêt archéologique à fort potentiel.

Le secteur a perdu de son lustre commercial à compter des années 1930, au profit de la rue Sainte-Catherine, avant d’être déstructuré à nouveau considérablement par la percée de la tranchée de l’autoroute.

En entrevue au Devoir, l’architecte Jean Laberge réitère aujourd’hui le fort intérêt patrimonial de ces bâtiments. « C’est à peu près tout ce qui reste de l’époque où cette rue Saint-Antoine, connue autrefois sous le nom de Craig, était commercialement florissante. »

Le spécialiste du patrimoine ajoute que ces bâtiments font effectivement partie du Vieux-Montréal. « Ce concept de “vieux Montréal” est très contemporain, avec sa frontière bien définie. En réalité, il y a des bâtiments à l’extérieur de ce périmètre qui sont tout aussi vieux et qui font partie, au fond, de ce qu’on appelle le Vieux-Montréal. »

Plusieurs immigrants d’origine juive s’étaient installés dans les commerces de la rue Saint-Antoine au début du XXe siècle. On trouvait, tout près, l’imposant terminus de tramway Craig. Plusieurs prêteurs sur gages y avaient pignon sur rue.

On vendait là de tout, pêle-mêle, comme chez Caméra Simon, avant que chacun de ces commerces se spécialise dans un champ particulier. Dans les années 1960, les marchands d’instruments de musique ont poussé comme des champignons à la suite de l’explosion de la musique rock.

Rien n’empêcherait que ces bâtiments soient intégrés, si ce n’est le peu de sensibilité des gens du Palais des congrès, comme ils l’ont démontré par le passé

 

Commerces touchés

Au nombre des établissements commerciaux touchés par une expropriation, on trouve le magasin de musique Steve’s. Gérant chez Steve’s depuis 34 ans, Sheldon Sazant assure que si les planchers usés de ces immeubles pouvaient parler, ils en auraient long à dire.

Sur les murs, des photos autographiées témoignent du passage de centaines de musiciens d’importance. « Des lieux comme ça, il est clair qu’il n’en existe plus, même à New York. »

Chez Jack’s Musique, un autre des commerces touchés, on trouve derrière le même comptoir Usher Greenbaum depuis 1967. Entouré de guitares, il affirme qu’« un projet de tour a été abandonné, mais on ne sait rien de précis ». Un des propriétaires du pâté de maisons, William Kirman, affirme ne pas encore savoir à quoi s’en tenir de la part du gouvernement.

Selon Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal, « rien n’empêcherait que ces bâtiments soient intégrés, si ce n’est le peu de sensibilité des gens du Palais des congrès, comme ils l’ont démontré par le passé ». Le défenseur du patrimoine montréalais observe au passage que le Palais des congrès actuel, lors de son édification, avait promis de remettre en valeur au moins la façade d’un bâtiment détruit qui arborait un bas-relief Art déco en pierres noires à la gloire de l’électricité.

Dinu Bumbaru se pose aussi la question éventuelle d’une obstruction d’un point de vue unique sur le Vieux-Montréal par l’édification d’un nouveau bâtiment du Palais des congrès. La perspective offerte aux piétons sur l’église Notre-Dame risque alors de disparaître.