Montréal accusée de censure

«La croix du mont Royal», de Pierre Ayot, lors de l’événement Corridart (1976).
Photo: Gabor Szilasi Succession Pierre Ayot SODRAC «La croix du mont Royal», de Pierre Ayot, lors de l’événement Corridart (1976).

Quarante ans après le démantèlement de Corridart, la réplique de l’une des oeuvres de cette exposition fait des vagues. La copie de La croix du mont Royal de Pierre Ayot, qui devait être installée aux abords de l’avenue du Parc ces jours-ci, devra changer de lieu, l’administration Coderre ayant jugé que le site choisi n’était pas approprié et que l’oeuvre pourrait heurter des sensibilités religieuses.

Dans le cadre d’une rétrospective des oeuvres de l’artiste Pierre Ayot (1943-1995) présentée à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et dans plusieurs autres lieux de diffusion, la réplique de La croix du mont Royal devait être exposée jusqu’en décembre sur la pelouse du côté est de l’avenue du Parc, au nord de l’avenue des Pins. L’oeuvre présentant la croix du mont Royal couchée sur son flanc faisait partie de l’exposition Corridart dont l’ex-maire Jean Drapeau avait ordonné le démantèlement pendant la nuit du 13 juillet 1976, à quelques jours des Jeux olympiques de Montréal.

Or, l’administration Coderre estime que le site choisi pour exposer l’oeuvre, soit devant le mur du couvent des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, ne convient pas. « Il y a une question de sensibilité religieuse qu’on a vue comme potentielle », a indiqué au Devoir l’attaché de presse du maire Coderre, Marc-André Gosselin. La Ville reproche notamment aux promoteurs du projet d’avoir omis de consulter la Congrégation religieuse.

Censure ?

Au cabinet du maire, on se défend de vouloir censurer l’oeuvre ou les artistes derrière le projet, mais on avance n’avoir été informé du projet que tout récemment. « On a réalisé que la démarche de sensibilisation auprès des différents acteurs n’avait pas été faite. On n’est pas contre l’oeuvre ou contre les artistes, mais on a pris nos responsabilités », a expliqué M. Gosselin.

Selon l’administration, la proximité de l’oeuvre avec le couvent des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph est problématique. Même 40 ans plus tard, on estime que la croix du mont Royal couchée sur le côté pouvait potentiellement heurter certaines personnes dans le contexte du « vivre-ensemble ».

Le Bureau d’art public de la Ville de Montréal a pourtant donné son accord au projet, ayant même promis une aide financière de 10 000 $, tout comme le Conseil des arts de Montréal, qui a accordé une subvention de 5000 $. Même le ministère de la Culture a donné son autorisation puisque la croix sera installée dans le périmètre du Site patrimonial du mont Royal. Pour sa part, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal a déjà délivré un permis pour la tenue de l’événement.

Consultation

Les commissaires responsables du dossier, Nicolas Mavrikakis — qui est également critique d’art au Devoir — et Marthe Carrier, directrice de la galerie B-312, sont atterrés par la tournure des événements. Lors d’une rencontre d’urgence à l’hôtel de ville vendredi dernier, à quelques jours du début de l’installation de l’oeuvre, les fonctionnaires de la Ville auraient invoqué un problème d’acceptabilité sociale et demandé que les organisations et citoyens susceptibles d’être incommodés par l’oeuvre, dont l’Archevêché de Montréal et les Religieuses hospitalières, soient consultés dans le cadre d’une « médiation »

« Donc, ça veut dire que ce sont eux qui décident ? C’est l’Archevêché et les religieuses qui vont décider si on a le droit de montrer une oeuvre d’art public en 2016 à Montréal ? » s’indigne Nicolas Mavrikakis, qui travaille sur le projet depuis deux ans.

M. Mavrikakis affirme qu’il n’était pas dans son intention de remettre en question la religion. « Mon but, c’était de montrer la croix parce que personne ne l’a vue. Et c’était aussi de l’installer à côté de l’Hôtel-Dieu pour faire réfléchir sur la question du patrimoine religieux et de l’usage qu’on fera de l’Hôtel-Dieu », explique-t-il. Selon lui, la proximité du mont Royal est primordiale.

 

« C’est Corridart 2. On a l’impression de vivre une censure très claire parce que le sujet serait soi-disant sensible, mais ce n’est même pas notre but », ajoute-t-il.

Place Émilie-Gamelin

Marc-André Gosselin affirme que c’est d’un commun accord que Denis Coderre et le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez, ont convenu de déplacer l’oeuvre, l’arrondissement du Plateau ayant offert de l’installer dans un de ses parcs. « Ni le maire Ferrandez ni le maire de Montréal ne trouvent que la place originale est une bonne idée », a répété M. Gosselin au Devoir mercredi.

Luc Ferrandez dément catégoriquement cette affirmation. « On avait déjà accordé un permis. C’est par crainte de voir le projet ne pas se réaliser qu’on a suggéré de déplacer l’oeuvre dans un autre lieu », a-t-il expliqué.

Selon lui, il est inconcevable qu’en 2016, la Ville invoque des préoccupations d’ordre religieux pour bloquer le projet. S’il ne parle pas de censure, M. Ferrandez estime que l’administration Coderre fait de l’ingérence.

Le maire Denis Coderre propose maintenant que la place Émilie-Gamelin accueille l’oeuvre. « C’est le meilleur endroit pour ça. Ça concorde avec la stratégie d’art public. C’est au coeur du Quartier des spectacles et à côté de la Bibliothèque nationale qui va présenter une exposition sur Pierre Ayot », a expliqué M. Gosselin.

Le cabinet du maire Coderre assure que la promesse d’une subvention de 10 000 $ sera respectée malgré la controverse.

Des réticences

Joints par Le Devoir, l’Archevêché de Montréal et les Religieuses hospitalières ont indiqué ne pas avoir été informés du projet.

L’Archevêché de Montréal n’entend pas prendre position, mais les Religieuses hospitalières ont exprimé quelques réserves. « Comme Religieuses hospitalières dont la congrégation est liée à la fondation de cette ville, nous serions très mal à l’aise de voir cette oeuvre installée près de chez nous, masquant partiellement des immeubles porteurs d’une histoire culturelle et religieuse des origines de Montréal », a expliqué soeur Marie-Thérèse Laliberté, supérieure générale des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph.

De leur côté, les Amis de la montagne n’ont pas d’objection à la réalisation du projet au pied de la montagne.

22 commentaires
  • Louis Gagnon - Inscrit 22 septembre 2016 03 h 39

    il y aurait plus choquant

    Montréal réserve peut-être le lieu à une oeuvre plus choquante, un scène d'abus par example ?

  • Denis Paquette - Abonné 22 septembre 2016 06 h 25

    l'évolution de la société est toujours lente

    Ho! la,la, dans le fond c'est l'histoire du crucifix du parlement qui ne finit pas de nous harceler, selon les moeurs de l'époque, tous se faisait sous l'égide du roi et de l'église, meme si elle avait pour effets de galvoder l'histoire, que l'on le veuille ou pas, il est très difficile d'accélérer l'évolution d'une société, on parle de 70 ans pour le refus global, merci ,monsieur Ayotte, pour cette oeuvre, je l'aime bien, elle mérite de passer a l'histoire

  • Michèle Lévesque - Abonnée 22 septembre 2016 07 h 09

    L'imaginaire de l'objet

    Coucher une croix chrétienne sur le côté est un symbole aussi puissant que la croix elle-même et peut donc logiquement induire l’idée de profanation dont la croix renversée constitue un extrême. Il est donc normal que ce qu'on appelle ici "la sensibilité religieuse" des soeurs de l’Hôtel Dieu soit heurtée. Je mets l'expression entre guillemets car l’argument de réserve des religieuses - qui n'est d’ailleurs pas une censure du fait que l'Archevêché de Montréal, qui a autorité sur le territoire concerné, ne prend pas position - porte sur le caractère historique et non strictement religieux de l'emplacement. Reste que le symbole est puissant.

    Par analogie, si une autre projet artistique relevant d'une autre thématique avait pu, en termes d'espace disponible, présenter le symbole identitaire de l'Islam ou de la religion Juive ou autres devant un de leurs lieux de culte de manière jugée irrespectueuse par leurs croyant(e)s, est-ce que la question se poserait de la même façon dans le contexte qui est le nôtre actuellement ? Je ne crois pas. Et d’autant plus si on considère que pour l'Islam et la religion Juive, les interdits sur toute représentation en images sont toujours actifs (ce qui n'est pas le cas depuis le IXe siècle dans deux des trois grandes confessions chrétiennes) : le heurt aurait donc été encore plus grand. Qui aurait pris ce risque dans notre contexte actuel ?

    Les symboles ne sont pas neutres. La liberté artistique et ses questionnements légitimes ne suffisent pas à problématiser ce qui est en jeu ici, incluant le risque bien réel pour "l'acceptabilité sociale".

    L'art non plus n'est jamais neutre. Même le plus anti-conceptuel des arts porte un message. Pour éviter des procès d'intention et les simplifications stériles, il sera sage de revenir sur le terrain même de l'art (imaginaire de l'objet) pour se demander : 1) quel est le message que l’objet dans sa mise en scène donne de / et par lui-même ; 2) imaginons ses réceptions.

    • Paul D'Amour - Abonné 22 septembre 2016 14 h 16

      Une excellente définition de "l'imaginaire de l'objet". Un texte bien structuré et bien documenté. On se questionne même sur la signification de l'oeuvre en considérant "sa mise en scène"; tout est magnifique... sauf qu'il vous faudra un jour vous prononcer sur la position du maire de Montréal, ou encore sur la pertinence de l'endroit choisi. En définitive, je crois que le maire de Montréal, en bon politicien, cherche à ne pas déplaire à la population plutôt que de prendre le risque de faire connaître son opinion.
      Paul D'Amour, abonnée

    • Michèle Lévesque - Abonnée 22 septembre 2016 15 h 33

      Vous avez raison et je me suis prononcée à 12 h 10 en réaction au commentaire de M. Guillotte (07 h 50).

      Est-ce par peur du risque que le maire va dans la direction annoncée dans l'article ou par prudence élémentaire ? Je suis spontanément portée à lui faire confiance en ce qui a trait à la préoccupation générale de ne pas créer de chaos inutile, tout en restant sur mes gardes quant à la manière de prendre et de faire appliquer la décision, quelle qu'elle soit, parce que dans tous les cas, il y aura des heurts. Ils sont inévitables, mais la sagesse requiet qu'on ne les accentue pas par braquage ou plaisir de provoquer, d'un côté comme de l'autre, en polarisant, par exemple, une vision dite conservatrice à une vision dite progressiste. Nous n’avons rien à gagner à nous figer dans des positions manichéennes. Plus que jamais un dialogue 'genuine' est requis. Mais décision il faudra bien prendre, c'est certain.

      En résumé, je suis d'avis qu'il serait sage de déplacer l'oeuvre pour les raisons que je mentionne dans mon commentaire de midi 10, surtout si elle est appelée à rester en permanence sur le Mont-Royal. Je vois un sens fécond dans la lecture de M. Guillotte même si je ne partage pas tout de ses conclusions, mais je suis aussi très soucieuse de ne pas renier notre patrimoine au nom, par exemple, d'un principe multiculturaliste auquel je ne crois pas du tout... Ou encore pour simplement débouter, voire abattre 'la religion' au nom de la laïcité (qui est mon choix). Idem pour éviter de générer ou d'accentuer une gueguerre des religions sur notre territoire.

      Je suis surtout soucieuse de ne pas faire dégringoler la croix sur la tête des Hospitalières car c'est une charge qu'elles ne méritent pas. L’Hôtel-Dieu, les Sœurs soignantes et la Croix historique, ce sont des dossiers reliés, mais qu’il ne donne rien de confondre. Ni de marcher sur les sensibilités quand on peut l'éviter.

      Voilà où j'en suis dans ma réflexion... pour l'instant.

  • Luciano Buono - Abonné 22 septembre 2016 07 h 17

    Le rôle de l'art

    Je croyais qu'un des buts de créer/présenter une oeuvre d'art était de susciter une réflexion chez la personne qui en fait l'expérience. Mais en plus, toute personne peut interpréter l'oeuvre d'art à sa façon. Quand j'ai vu la photo de la croix, je n'ai pas pensé à quelques chose de choquant pour les catholiques, ce n'est qu'en lisant le texte que j'ai saisi ce point de vue. Une vrai oeuvre d'art est souvent subversive, mais rien n'empêche les gens de détourner le sens perçu à leur avantage. Je dirai donc aux religieuses hospitalières (ainsi qu'à Denis Coderre et autres bien pensant) de voir la position donnée comme étant celle qu'avait la croix sur l'épaule de Jésus lorsqu'il fait son chemin de croix; moment hautement symbolique et important pour les catholiques. Il n'y aura donc pas de raisons de bouger cette oeuvre d'art.

    • Gilbert Turp - Abonné 22 septembre 2016 08 h 53

      En outre, les possibilités de vente de l'Hôtel-Dieu à quelque promoteur et de sa dilapidation symbolique se trouve reflétée/réfléchit par cette croix qui vacille, en effet, comme le Christ vacillait lors de son chemin vers le calvaire.
      L'œuvre, ici, peut même prendre le sens d'un rappel de l'importance de ne pas laisser se coucher notre histoire.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 22 septembre 2016 10 h 33

      Je continue de m'interroger à la lumière de votre propos que j'ai commenté tantôt. Je me dis que si les Catholiques peuvent donner un exemple de non susceptibilité en ouvrant leur lecture à des sens comme celui que vous suggérez (Jésus portant sa croix) et qui est vraiment magnifique, nous montrons in-vivo que le Québec laïc (ce qu'il était il y a peu de temps, dans les faits, Charte des valeurs ou non, de par la Révolution tranquille et ses retombées) peut vraiment vivre en féconde mutualité, ce serait tout un pas dans la bonne direction. Ça aussi ça fait partie de notre patrimoine historique et culturel, cette résilience et cette adaptabilité.

  • François Dugal - Inscrit 22 septembre 2016 07 h 27

    Le sens unique

    L'accomodement raisonnable est-il une voie à sens unique?

    • Francois Cossette - Inscrit 22 septembre 2016 08 h 23

      Et oui, pour ne pas se faire traiter de tous les noms on doit maintenant permettre des choses qu'on se refuse. On pensait etre a genou, désolé de vous l'apprendre, maintenant on rampe. On est vraiment devenu un peuple insignifiant gouverné par des insignifiants.