Les Jeux olympiques, coûte que coûte

Il y a 40 ans, Montréal a vibré pendant deux semaines au rythme des Jeux olympiques avec, entre autres, la performance époustouflante de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci. Le maire Jean Drapeau eut droit à une ovation de plusieurs minutes lors de la cérémonie d’ouverture des XXIes Olympiades le 17 juillet 1976, éclipsant les autres dignitaires présents. Mais ce moment de gloire et cet élan d’enthousiasme n’ont pas permis d’effacer de la mémoire des Québécois l’immense dérapage du chantier olympique.

« Des jeux modestes. » Voilà la promesse qu’avait faite le maire Jean Drapeau lorsqu’il a soumis la candidature de Montréal pour les Jeux olympiques de 1976.

Le maire Drapeau assurait alors que les Jeux olympiques allaient coûter 310 millions, soit 250 millions pour les installations olympiques, dont le stade, la piscine et le vélodrome, ainsi que 60 millions pour l’organisation des compétitions. « Il est aussi impossible d’envisager un déficit olympique que pour un homme d’avoir un enfant », s’était permis d’affirmer le maire.

Mais c’était sans compter la complexité des plans de l’architecte Roger Taillibert, la pagaille sur les chantiers, l’inflation galopante et l’entêtement du maire.

Ces « modestes » Jeux ont finalement coûté plus de 1,3 milliard. Les Québécois ont mis 30 ans pour éponger la lourde facture. Et dans la sphère olympique, Montréal est aussi devenue le symbole du fiasco financier à ne pas imiter.

L’ambition d’un maire

Les Jeux étaient accordés aux villes, pas aux pays, se plaisait à répéter le maire, qui tenait à en garder la maîtrise d’oeuvre du projet.

Sauf que les choses ont dégénéré sur les chantiers. Grèves, arrêts de travail et corruption ont ralenti considérablement la cadence de travail. L’urbaniste et ex-chef de Projet Montréal Richard Bergeron, dont le père était grutier sur le chantier du Stade olympique, a déjà raconté que des employés poinçonnaient pour des dizaines de collègues. D’autres témoignages ont révélé que des ouvriers se rendaient à la taverne pendant les heures de travail et que des camions franchissaient la guérite du chantier avant de ressortir ailleurs sans décharger son contenu pour ensuite revenir faire une seconde livraison.

C’était l’époque où les syndicats faisaient la pluie et le beau temps sur les chantiers. Le 21 mars 1974 avait d’ailleurs eu lieu le saccage de la baie James. « Les syndicats de la construction étaient des syndicats de batailleurs », se souvient l’ex-ministre du Travail de l’époque, Jean Cournoyer.

Mais selon lui, les dérapages financiers de la saga olympique trouvaient leur source ailleurs, dans l’architecture sophistiquée du stade, dont les pièces en béton précontraint étaient toutes différentes. « Juste le design du stade était un signe que ce serait cher. Il a fallu construire toute une usine à Saint-Eustache pour construire les voussoirs et les transporter sur le site après », signale M. Cournoyer qui, 40 ans plus tard, qualifie le stade de « grande bébelle ».

Les retards sur le chantier qui s’accumulent préoccupent le premier ministre Robert Bourassa. « M. Bourassa a toujours dit que ce fut le dossier le plus difficile qu’il eut à gérer, à part la crise d’Octobre. Ce qui était devenu obsessionnel pour lui », raconte son conseiller politique de l’époque, Jean-Claude Rivest.

Jean Cournoyer rappelle que même si le projet olympique paraissait extravagant, il était difficile de freiner Jean Drapeau. « Je me souviens encore comme si c’était hier du moment où il est arrivé avec la maquette du Stade olympique. Il l’avait installée avant d’entrer et il est arrivé avec sa verve habituelle et sa facilité à convaincre, relate M. Cournoyer. En fait, c’était rendu tellement loin que le gouvernement du Québec ne pouvait pas dire non sans en subir les conséquences. On savait que le maire Drapeau avait la majorité des Montréalais derrière lui. »

Québec intervient

À l’été 1975, il devient pourtant clair que les coûts ont explosé et que les retards sur le chantier compromettent la tenue des Jeux. Robert Bourassa en est alerté, comme le relate l’ex-ministre des Finances Raymond Garneau dans sa biographie parue en aux éditions Transcontinental en 2014. « Le problème, selon moi, ce n’est une augmentation de coûts, c’était une fausse évaluation des coûts au point de départ par des gens qui n’avaient pas la connaissance de chantiers aussi complexes », explique M. Garneau en entrevue au Devoir en faisant référence à l’équipe entourant le maire Drapeau.

Mais annuler les Jeux ne souriait pas à Robert Bourassa. « Il aurait pu mettre un terme au projet unilatéralement, mais ce n’était pas dans son tempérament. Politiquement, c’était extrêmement difficile, et provoquer une crise de M. Drapeau ne réglait pas le problème, explique Jean-Claude Rivest. Il ne pouvait concevoir, si les Jeux n’avaient pu se tenir, le coup absolument épouvantable que ça aurait porté à la crédibilité du Québec à l’échelle internationale. […] Pour lui, c’était la seule chose qui comptait. »

Le 20 novembre 1975, le gouvernement créera la Régie des installations olympiques (RIO) pour reprendre en main le chantier et mener à bien les travaux afin que les Jeux puissent se tenir comme prévu. Ces jeux furent un succès.

Pour Robert Bourassa, la cérémonie d’ouverture des jeux a représenté un soulagement. « Il est sorti des cérémonies officielles et il ne s’est absolument pas intéressé aux compétitions. Pour lui, l’affaire était réglée. Il a fait un immense “ouf !” » se souvient Jean-Claude Rivest.

La commission d’enquête présidée par le juge Albert Malouf se penchera sur le désastre financier des Jeux olympiques et dans son rapport déposé en avril 1980, elle adresse au maire Drapeau un « blâme prépondérant ». La commission reprocha aussi à l’architecte Roger Taillibert de ne pas avoir respecté le voeu de la Ville pour la tenue de « jeux modestes ». Les syndicats, les entrepreneurs et les fournisseurs, qui avaient profité de la situation, furent aussi montrés du doigt.

Jean Drapeau promit de répondre au rapport Malouf, mais il ne le fit jamais.

« Quarante ans plus tard, on peut toujours se porter en juge et dire qu’on n’aurait pas dû [tenir ces Jeux]. Sauf que j’ai l’impression que l’artisan de la grandeur de Montréal, s’il y en a eu un, c’est Drapeau. Jean Drapeau voulait voir Montréal briller à l’international », dit aujourd’hui Jean Cournoyer.

Jean-Claude Rivest reconnaît que la dette olympique a été lourde, mais il croit que c’était le prix à payer pour sauver la réputation du Québec : « Mais quand je vois le Stade aujourd’hui, je ne pense qu’aux nuits blanches que M. Bourassa a passées. »

Les temps ont toutefois changé. En 2014, le Comité international olympique (CIO) a entrepris un virage avec l’arrivée du nouveau président Thomas Bach et l’adoption de l’Agenda 2020, qui vise notamment à réduire les coûts pour la tenue des Jeux olympiques et éviter d’autres désastres financiers comme celui de Montréal.

 
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