Le stade, toujours mal aimé

Quatre décennies après les Jeux olympiques de Montréal, Jean-Claude Marsan continue de voir le Stade olympique comme une erreur. Architecte et ex-doyen de la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal, M. Marsan avait présidé en 1977 le comité chargé par le gouvernement péquiste de René Lévesque fraîchement élu de faire des recommandations concernant l’avenir du Parc olympique et du stade. À cette époque, la stade était sans toit et arborait une tour inachevée.

Mal aimé des Montréalais en raison de son coût astronomique, le Stade olympique n’a toujours pas gagné l’estime de Jean-Claude Marsan. « [Leone Battista] Alberti, qui était un grand architecte de la Renaissance, disait qu’il y a trois critères pour analyser une oeuvre : “voluptas”, soit la volupté, “firmitas”, la solidité, et “commoditas”, la commodité », explique d’entrée de jeu Jean-Claude Marsan.

Avec sa tour gracieusement inclinée et ses formes élégantes, le Stade olympique respecte le premier critère de façon « remarquable », reconnaît l’architecte. Mais il échoue quant aux deux autres critères, ceux de la solidité et de l’utilité, estime-t-il. Selon lui, le stade est mal adapté au climat québécois, ce qui limite l’usage qu’on peut en faire. « D’une certaine façon, c’est une architecture qui n’est pas réussie. Dans le fond, s’il n’y avait pas eu de fonction, juste un mât, ç’aurait été parfait », dit-il.

L’hiver québécois

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jean-Claude Marsan

Jean-Claude Marsan n’était visiblement pas fait pour s’entendre avec Roger Taillibert, sur lequel le maire Jean Drapeau avait jeté son dévolu pour concevoir le stade. Marsan était alors directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal et Taillibert, qui avait aussi conçu le parc des Princes à Paris, était un architecte issu des Beaux-Arts.

M. Marsan se souvient d’avoir rencontré l’architecte français dans le cadre des travaux du comité qu’il a présidé en 1977. Il lui avait demandé des précisions techniques sur le plan original du stade et sur le concept de la toiture, mais les réponses obtenues lui font dire que Roger Taillibert avait sous-estimé l’hiver québécois et la quantité de neige susceptible de tomber lors d’une tempête.

Même les canons d’air chaud prévus dans les plans pour faire fondre la neige n’auraient pas suffi en cas de chute abondante de neige sur le toit, notamment dans un scénario de bris d’équipement, de panne ou de grève, avance Jean-Claude Marsan.

« Quand on conçoit un bâtiment, il faut que le toit soit capable de supporter cinq fois la quantité de neige anticipée. Donc, l’équivalent de 10 mètres de neige. Mais le Stade olympique a été conçu pour 30 centimètres. C’était incompréhensible », explique-t-il.

Ce sont les considérations qui l’amèneront à déposer un rapport dissident en 1977 et à recommander au gouvernement de ne pas parachever le stade dans l’immédiat, donc de ne pas terminer la construction du mât et de doter l’infrastructure d’un toit fixe ou mobile, « mais ne requérant pas un investissement additionnel supérieur à 15 millions», outre les 25 millions déjà requis pour le site olympique.

Les deux autres membres du comité, Aimé Desautels, directeur du Service de planification à la Communauté urbaine de Montréal, et Jean Gérin-Lajoie, directeur du Syndicat des Métallos, ont plutôt suggéré au gouvernement de parachever le stade selon le concept original de Taillibert sous réserve de certaines conditions.

C’est cette dernière option que retiendra le gouvernement Lévesque. Le mât et le toit imaginés par Taillibert, moyennant quelques modifications, seront finalement terminés en 1986. Mais à partir de 1988, la toile de Kevlar se déchire à répétition. Quant à la nouvelle toile de Birdair installée à l’automne 1998, elle se déchire dès janvier sous le poids de l’eau et de la neige lors des préparatifs du Salon de l’auto.

Patrimoine moderne

Alors que le gouvernement devrait annoncer à l’automne sa décision concernant le nouveau toit du stade, Jean-Claude Marsan croit qu’il faut laisser le stade sans toiture, quitte à prendre des mesures pour protéger les surfaces intérieures. Après des décennies de dépenses galopantes, l’heure est à la modération.

Pour sa part, Roger Taillibert a toujours reproché au gouvernement du Québec d’avoir confié le chantier du stade à des ingénieurs qui n’étaient pas qualifiés et qui, selon lui, ont causé plus de torts que de bien au bâtiment.

En entrevue à La Presse canadienne récemment, il affirmait que, s’il devait refaire le projet aujourd’hui, les modifications qu’il y apporterait seraient mineures. « Je suis très content de tout ça », a-t-il confié.

Dans son rapport déposé en 2012 sur l’avenir du Parc olympique, Lise Bissonnette avait suggéré que le Parc olympique soit dûment reconnu comme paysage culturel patrimonial. France Vanlaethem, présidente de Docomomo Québec, abonde dans ce sens. Malgré les critiques dont il a fait l’objet, le Stade olympique a des qualités indéniables, selon elle. « C’est un bâtiment qui s’inscrit dans les tendances architecturales de l’époque et qui se compare bien à d’autres stades », dit-elle.

Le choix du maire Drapeau de faire appel à Roger Taillibert avait suscité les critiques du milieu québécois de l’architecture à l’époque, mais l’architecte français avait déjà une feuille de route exceptionnelle en matière d’équipements sportifs, rappelle Mme Vanlaethem. Et pour elle, il ne fait pas de doute qu’aujourd’hui le stade suscite l’admiration de nombreux architectes étrangers.

 
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L’héritage à entretenir

Le Stade olympique prend de l’âge et le p.-d.g. du Parc olympique, Michel Labrecque, estime à 200 millions de dollars les investissements qui devront être faits dans les 10 prochaines années. Mais ce montant n’inclut pas la toiture du Stade, dont le sort sera connu à l’automne. Dans une étude d’opportunité déposée au gouvernement à la fin de l’année dernière, la Régie des installations olympiques (RIO) a privilégié un toit fixe et souple au coût estimé de 150 millions pour une facture totale de 215 millions. Le gouvernement devrait faire connaître sa position à l’automne. En 2015, le Parc olympique a reçu 1,2 million de visiteurs et, 30 ans après le parachèvement de la tour, celle-ci recevra ses premiers locataires en 2018 avec l’arrivée de Desjardins qui occupera sept étages. L’année 2015 a aussi été marquée par la réouverture du Centre sportif, dont sa piscine, au terme de travaux réalisés au coût de 29,8 millions.

Feu le vélodrome

Les Jeux olympiques ont permis à Montréal de se doter d’infrastructures sportives de haut niveau, dont la piscine olympique, mais d’autres sont disparues. C’est le cas du vélodrome. Conçu pour accueillir le championnat mondial de cyclisme de 1974, le vélodrome avait été dessiné par Roger Taillibert. Son architecture était si complexe que sa construction ne put être terminée à temps pour la tenue de la compétition. La Ville de Montréal dut ainsi trouver un site alternatif, soit le stade de l’Université de Montréal, où une piste temporaire fut aménagée pour accueillir les cyclistes d’élite. La construction du vélodrome fut terminée avant les Jeux olympiques, mais, une fois les athlètes partis, on se rendit vite compte qu’il était sous-utilisé en plus d’être coûteux à entretenir. Il céda finalement sa place au Biodôme, qui fut inauguré en juin 1992. Au fil des ans, d’autres infrastructures se sont ajoutées sur le site du Parc olympique, comme le Planétarium Rio Tinto Alcan ainsi que le stade Saputo, où se déroulent les matchs de l’Impact de Montréal depuis 2012.
2 commentaires

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  • Jean Richard - Abonné 16 juillet 2016 10 h 54

    Le futur du stade

    Entre la position de M. Marsan, qui rebrasse de vieilles cendres, et celle de Mme Bissonnette, plus créatrice, on se doit de préférer la seconde.

    Et on se doit de poser des questions. M. Taillibert pourrait-il avoir un peu raison en évoquant le manque de qualifications des ingénieurs ? Certes, il y a la façon de le dire, mais il semble qu'en observant certains résultats, il soit tentant de dire que le génie québécois n'est pas toujours à la hauteur de ce qui se fait dans certains pays, y compris la France. Ce n'est pas une question de talent, mais de culture.

    Et l'environnement ? Monsieur Marsan a raison de dire que le stade n'est pas très bien adapté, dans son concept original, à l'environnement montréalais, en particulier au climat. Sauf que... Sauf qu'à Montréal, c'est la majorité des édifices, des rues, des places publiques qui sont mal adaptées à l'environnement, en particulier aux hivers. Le stade olympique est loin d'être l'exception. Quand on veut construire un édifice, on dessine une boîte, on fait des plans, et on construit la boîte n'importe où, sans le moindrement tenir compte de ce qu'il y a autour. Prenez par exemple l'édifice Bell à la station de métro Jean-Talon. En soi, c'est un petit édifice banal, ni beau ni laid, mais... Mais qui est situé à l'entrée d'une station de métro très achalandée où circulent, à pieds, des milliers de personne chaque jour. Or, plus souvent qu'à son tour, cet édifice non environnemental transforme un semblant de place publique en un lieu hostile – vitesse du vent multipliée par quatre, formation de dangereuses plaques de glace en hiver... Tout ça aurait pu être évité mais il semble que l'adaptation à l'environnement ne soit pas une préoccupation des architectes montréalais, ou que dans le cas contraire, elle se limite à l'aspect purement visuel.

    Il se pourrait qu'il soit plus facile de marier le stade olympique à l'hiver québécois, même sans toit, que bien des édifices montréalais. Encore faut-il le vouloir.

  • François Dugal - Inscrit 16 juillet 2016 17 h 43

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