Geste «honteux», problème réel

Tout en condamnant le vandalisme perpétré samedi soir dans une épicerie du Sud-Ouest, des représentants du milieu communautaire et commercial reconnaissent que l'embourgeoisement du quartier est un enjeu réel qui suscite la frustration chez les moins bien nantis.

« C’est du jamais vu dans le quartier un geste de cette ampleur », lance la coordonnatrice de Solidarité Saint-Henri, Shannon Franssen.

Samedi soir, vers 20 h 40, une trentaine de personnes masquées ont fait irruption dans l’épicerie fine Le 3734 pour s’emparer de produits sur les étagères et apposer des affiches dénonçant l'embourgeoisement du quartier. Les vivres dérobés étaient destinés à être redistribués dans le quartier.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a ouvert une enquête, mais lundi, aucune arrestation n’avait encore été effectuée. Le nombre de patrouilles a été haussé dans le secteur, à pied et à vélo, et des commerçants ont aussi été rencontrés, a indiqué le SPVM, qui n’a pas été en mesure de faire de lien entre cet événement et d’autres actes de vandalisme survenus plus tôt cette année, notamment dans Hochelaga-Maisonneuve en février dernier.


Le choc

Ce n’est pas la première fois que des commerces de Saint-Henri sont la cible de vandales dénonçant l’embourgeoisement, mais jamais sous la forme d’un commando comme celui de samedi dernier.

« C’est honteux », estime Lynda Brault, directrice générale de la Société de développement commercial du Quartier du Canal. « Je peux comprendre les revendications de ces groupes-là, mais c’était très maladroit. Ça a créé un climat d’inconfort. Tant que ça se passe la nuit avec de la peinture, je n’approuve pas, mais notre intégrité physique n’est pas atteinte. Mais là, pour l’employée qui était présente, c’est épouvantable. »

Elle déplore que les vandales s’en soient pris à un petit commerce qui vend des produits locaux. « Compte tenu de l’attention médiatique qu’ils ont eue avec cette action, vont-ils capitaliser là-dessus et recommencer ? Il faut parler avec les représentants de ces groupes-là pour voir ce qu’ils veulent et être en mode solution, croit Mme Brault. Mettre des caméras et ajouter de la sécurité, c’est un pansement sur un problème qui est beaucoup plus gros. Je ne veux pas vivre dans un quartier où ma sécurité est assurée par des policiers tout le temps de cette façon-là. »

Colère et désespoir

L'embourgeoisement est toutefois bien réelle dans Saint-Henri. « Ça fait trois ans que tout le monde constate les impacts négatifs de la “gentrification” du quartier, un enjeu majeur surtout pour la population qui vit à faibles revenus », explique Shannon Franssen.

Saint-Henri est un « petit village » tricoté serré, mais au cours des dernières années, les loyers n’ont cessé d’augmenter, rappelle-t-elle. « Il y a des familles qui l’habitent depuis plusieurs générations. Alors, quand des gens se sentent poussés à quitter le quartier qu’ils aiment, leur chez-eux, on commence à voir de plus en plus de sentiments de colère et de désespoir. »

Les baux commerciaux ont subi des hausses de prix importantes, mais contrairement au secteur résidentiel, ils ne font l’objet d’aucun contrôle. « Pour être capables de payer les loyers, les commerces doivent vendre des produits plus chers, mais ces produits ne sont pas accessibles pour 40 % de la population », souligne Mme Franssen.

Solutions possibles

Solidarité Saint-Henri travaille sur diverses solutions pour contrer le phénomène. La table de concertation, qui regroupe une vingtaine d’organismes communautaires et d’institutions, souhaite que la mise en réserve de terrains soit accélérée pour la construction de logements sociaux. Elle étudie aussi la création d’un zonage à caractère communautaire pour favoriser l’implantation de commerces d’économie sociale ou de proximité abordables.

De son côté, Lynda Brault évoque la loi Pinel adoptée en France en 2014 qui prévoit des mesures protégeant mieux les locataires commerciaux.

Une rencontre au poste de quartier est prévue la semaine prochaine, a indiqué la directrice de cabinet du maire Benoit Dorais, Marie Otis. L’arrondissement est conscient de la nécessité d’une diversité de commerces et s’est d’ailleurs associé à Pot Loc qui sonde les résidants pour connaître les besoins des gens du quartier en matière de commerces, dit-elle.

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