Des chercheurs s’inquiètent pour la santé du lac Saint-Pierre

« C’est près de la réalité de dire que le lac Saint-Pierre joue le rôle de zone de traitement tertiaire des rejets de Montréal », selon le professeur Gilbert Cabana.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir « C’est près de la réalité de dire que le lac Saint-Pierre joue le rôle de zone de traitement tertiaire des rejets de Montréal », selon le professeur Gilbert Cabana.

À longueur d’année, le niveau de pollution du fleuve Saint-Laurent demeure élevé à la hauteur de Sorel, ont constaté les chercheurs qui ont analysé la qualité de l’eau lors du déversement d’eaux usées par la Ville de Montréal en novembre dernier. Ceux-ci s’inquiètent particulièrement pour la santé écologique du lac Saint-Pierre, désigné Réserve mondiale de la biosphère par les Nations unies en 2000.

Dans le cadre d’une étude menée avec la participation financière de Radio-Canada Mauricie–Centre-du-Québec, l’équipe de Gilbert Cabana, professeur au Département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières, a analysé les échantillons d’eau recueillis à 19 endroits dans le fleuve entre Montréal et Bécancour avant, pendant et après le grand déversement.

Sans surprise, les chercheurs ont observé une augmentation importante du taux de coliformes fécaux à proximité de Montréal, taux qui est passé de 20 à quelque 5000 unités par 100 ml d’eau après le déversement. Dans le cas des îles de Sorel, ils ont constaté que les taux étaient élevés, peu importe à quel moment les échantillons ont été pris.

Lac en danger ?

Puis, à la hauteur de Trois-Rivières, les taux mesurés baissent de façon notable. D’ailleurs, aucune variation du taux de coliformes fécaux n’a été observée pendant et après le déversement de Montréal. Pour Gilbert Cabana, ces données démontrent le travail de filtration effectué par le lac Saint-Pierre.

« Ça peut sembler un peu cynique, mais c’est près de la réalité de dire que le lac Saint-Pierre joue le rôle de zone de traitement tertiaire des rejets de Montréal, indique M. Cabana. C’est inquiétant parce qu’il y a plein de substances qui n’existaient pas il y a quinze ans et qui sont maintenant rejetées et c’est difficile de savoir quel en est l’effet. Mais nous, en tant que chercheurs en écologie, ça nous inquiète beaucoup parce qu’on craint que le lac se dégrade. »

Plus de 90 % du territoire du lac Saint-Pierre est toujours à l’état naturel et plusieurs secteurs sont protégés. Quelque 800 000 oiseaux migrateurs s’y arrêtent chaque printemps et 288 espèces d’oiseaux y ont été observées, ainsi que 80 espèces de poissons.

Gilbert Cabana note d’ailleurs que depuis quelques années, la perte de plantes aquatiques a été observée dans certaines zones du lac de façon récurrente sans que la cause exacte ait été identifiée.

Nouveaux contaminants

Le ministère du Développement durable avait déjà mesuré que les taux de coliformes ont doublé depuis les années 1990 dans le secteur de Tracy, précise le chercheur. Sans compter que de nouveaux contaminants, tels que les médicaments, les hormones de synthèse ou les retardateurs de flammes, sont désormais présents dans le fleuve, et on connaît mal leur impact réel sur les écosystèmes. Les contaminants issus de l’agriculture s’ajoutent aussi à ce « cocktail complexe », ajoute le chercheur.

Le système d’ozonation dont la Ville de Montréal compte se doter en 2018 au coût de plus de 250 millions devrait soulager le fleuve. « C’est de l’argent bien placé », croit M. Cabana. La Ville prévoit que ce système devrait permettre de réduire de 95 % la quantité de bactéries présentes dans l’eau des égouts et de 75 % celle des substances pharmacologiques qui s’y trouvent, en plus d’éliminer une bonne part des virus.

Le déversement de près de cinq milliards d’eaux usées dans le fleuve avait suscité de vives réactions dans la population. M. Cabana espère que cet événement aura conscientisé les citoyens et les politiciens aux enjeux liés à la qualité de l’eau du fleuve et à la nécessité de régler le problème de déversements qui surviennent régulièrement lors de pluies abondantes. En 2013, quelque 45 000 déversements de cette nature ont été répertoriés au Québec.

4 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 2 décembre 2015 09 h 58

    Relaxez

    Les antibiotiques s'en viennent par le fleuve en provenance de Montréal. Il y a même des condoms pour controler la reproduction des espèces dans le lac et ses environs, y pense à tout à Montréal.

  • Jean Richard - Abonné 2 décembre 2015 10 h 53

    Des nuances

    « Ça peut sembler un peu cynique, mais c’est près de la réalité de dire que le lac Saint-Pierre joue le rôle de zone de traitement tertiaire des rejets de Montréal, »

    Ah ! La méchante métropole !

    N'y a-t-il que Montréal qui déverse ses rejets dans le Saint-Laurent ? Non, au moins la moitié de la population du Québec vit en amont du lac Saint-Pierre et ajoutons-y quelques millions d'Ontariens.

    N'y a-t-il que les humains qui produisent des coliformes pathogènes, souvent appelés à tort coliformes fécaux ? Non, il y a bien d'autres sources. Nous avons une industrie agricole, majoritairement située en amont du lac Saint-Pierre, et dont les rejets finissent par aboutir dans le Saint-Laurent.

    Et il y a des rejets industriels. Ce que l'on mange ne passe pas toujours directement de l'arbre à notre assiette.

    Ainsi, qualifier le lac Saint-Pierre de zone de traitement des rejets de Montréal sans mentionner l'ensemble des rejets, ça manque un peu de nuances.

  • Gilles Théberge - Abonné 2 décembre 2015 14 h 35

    Si peu

    «M. Cabana espère que cet événement aura conscientisé les citoyens et les politiciens aux enjeux liés à la qualité de l’eau du fleuve»...

    Nous aussi. En ce qui concerne les citoyens ya pas de doute dans mon esprit que nous sommes conscientisés. C'est au noiveau des politiciens que c'est moins sûr.

    Depuis le temps où des alertes sont lancées, si le ministre de l'environnement n'était pas si incompétent...

  • Sylvain Auclair - Abonné 2 décembre 2015 20 h 05

    Il existe encore, ce lac?

    Je croyais qu'il était devenu deux étendues d'eau stagnante séparée par un chenal maritime à fort débit?