Le fleuve encaisse, les villes s’inquiètent

Lors de sa conférence de presse, mardi matin, le maire Denis Coderre a brandi une pièce rouillée retirée du réseau d’égout il y a deux semaines pour signaler l’urgence de faire les travaux. À gauche sur la photo, Richard Fontaine, directeur de la station d’épuration de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lors de sa conférence de presse, mardi matin, le maire Denis Coderre a brandi une pièce rouillée retirée du réseau d’égout il y a deux semaines pour signaler l’urgence de faire les travaux. À gauche sur la photo, Richard Fontaine, directeur de la station d’épuration de Montréal.

Alors que Montréal a ouvert ses valves pour rejeter huit milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve, les inquiétudes demeurent grandes quant aux impacts du déversement sur les berges et les écosystèmes du Saint-Laurent, particulièrement dans le lac Saint-Pierre.

Montréal a entrepris, à partir de 0 h 01 mardi, le déversement du tiers des eaux usées de l’île dans le fleuve à 24 points de rejet le long de la rive. Au cours des sept prochains jours, les rejets sanitaires de douze arrondissements et de sept villes liées seront balancés dans le Saint-Laurent sans traitement.

Des Mohawks de Kahnawake et d'autres manifestants ont bloqué en soirée une bretelle de la route 132-Ouest menant au pont Honoré-Mercier pour protester contre le déversement. La cinquantaine de personnes a quitté la route vers minuit.

Le maire Denis Coderre a promis que Montréal respecterait les conditions de l’arrêté ministériel signé par la ministre fédérale de l’Environnement, Catherine McKenna. Ainsi, la Ville prévoit assurer une surveillance visuelle du panache, dépêcher des équipes sur le terrain afin de procéder au nettoyage des zones touchées et vérifier la qualité de l’eau tout au long de l’opération. Une estacade installée en amont du pont Champlain permettra d’éviter la dispersion des matières, espère-t-on.

La Ville intensifiera son programme de surveillance de 45 entreprises et institutions qui font des rejets industriels avec des inspections et des prélèvements.

 

Le maire Coderre a rappelé que les travaux qui seront effectués dans l’intercepteur, notamment la construction d’une chute à neige et le retrait de cintres décrépits, sont indispensables pour éviter des bris d’équipements et des déversements encore plus importants dans le futur. « Personne n’est d’accord avec un déversement d’eaux usées, mais on le fait pour protéger l’intégrité de nos infrastructures, a-t-il dit. C’est sûr qu’il y a eu beaucoup d’émotions dans cette affaire-là et je le comprends. »

Comme les rejets se feront par des conduites sous l’eau à une distance de 30 à 50 mètres des rives, la Ville soutient que les odeurs ne seront pas perceptibles à Montréal.

Sans enthousiasme, les maires des municipalités en aval de Montréal se sont fait une raison concernant le déversement. « Je respecte ça. Montréal est dans la m…, a commenté le maire de Louiseville, Yvon Deshaies. Je comprends leur problème et je ne peux pas m’opposer à ça. »

Reste que le maire Deshaies se demande qui assumera les frais en cas de dommages à la suite de ce déversement : « S’il y a des problèmes, qui va payer pour ça ? Le gouvernement provincial ? Les villes ? C’est ce qu’on se demande. Moi, j’ai donné 100 000 $ pour les petits poissons et trois, quatre grenouilles en compensation pour une route qu’on a construite. Alors, ça vaut quoi à Montréal ? »

« Le maire Coderre va suivre les recommandations de la ministre. C’est rassurant », reconnaît pour sa part le maire de Sorel-Tracy, Serge Péloquin. Mais comme son homologue de Louiseville, M. Péloquin se questionne sur les effets potentiels de l’opération : « On va observer [la suite des événements] et si, éventuellement, il y a des mesures compensatoires qui sont nécessaires, on va travailler fort pour qu’il y ait réparation. J’espère que la Ville de Montréal en tirera une grande leçon et toutes les autres municipalités aussi. »

Le lac Saint-Pierre

 

Les inquiétudes sont vives au comité ZIP (« zone d’intervention prioritaire ») du lac Saint-Pierre, dont la mission est la protection de ce lac classé réserve mondiale de la biodiversité de l’UNESCO. « S’il s’agissait d’un cas exceptionnel, ce serait peut-être plus acceptable. Mais ce déversement s’ajoute à tous les autres qui ont lieu, a fait valoir Louise Corriveau, du comité. Et même s’ils disent qu’ils veulent minimiser les impacts en répétant que ce n’est pas très grave, en fait, c’est grave, surtout que nous avons déjà des problématiques environnementales importantes au lac Saint-Pierre. Le lac est malmené depuis des années et il serait temps qu’on agisse, mais au lieu de ça, on lui envoie encore un déversement. On ne peut plus en prendre. »

Même si cet organisme fait partie de Stratégies Saint-Laurent, Mme Corriveau a souligné qu’elle n’a jamais été contactée par les gouvernements du Québec et du Canada en prévision du déversement. Elle a d’ailleurs déploré le manque d’informations qui lui ont été communiquées concernant le suivi qui sera fait pendant, mais surtout après le rejet intensif.

Selon les plans du ministère de l’Environnement du Québec, une série de mesures sont prévues pendant et après les opérations de la semaine à venir. Ces opérations doivent notamment inclure un suivi en aval. Mais le document du ministère ne mentionne pas le lac Saint-Pierre. Il n’a pas été possible de savoir mardi quelle pourrait être la participation précise du gouvernement au suivi environnemental en aval de Montréal.

Chose certaine, ce suivi est essentiel, selon Daniel Green, chef adjoint du Parti vert du Canada. « Il y a un mythe que la Ville de Montréal propage voulant que le fleuve soit tellement grand qu’il peut en prendre. Mais dans les faits, ce n’est pas vrai. On constate que lors d’un déversement dans un cours d’eau fluviale comme le Saint-Laurent, il n’y a pas de dispersement des polluants, le panache de contaminants demeure concentré et se dilue très, très loin. Ça peut être ainsi sur des dizaines de kilomètres. »

Le rapport des experts indépendants mandatés par Ottawa estime aussi qu’il est nécessaire de « caractériser les conséquences » du déversement. « Puisque l’état actuel du système d’égout de la ville de Montréal démontre des signes importants de vieillissement, il est évident que d’autres réparations devront être faites au cours des prochaines années et que ceci engendrera possiblement d’autres déversements dans le Saint-Laurent. »

Pour éviter des déversements de cette ampleur dans le futur, ce comité avait même recommandé à la Ville de considérer la construction d’une conduite de rechange à l’intercepteur sud-est. Directeur de l’usine d’épuration, Richard Fontaine rejette cette option qui nécessiterait cinq ans de travaux et un milliard de dollars d’investissements. M. Fontaine est catégorique : doter Montréal d’une seule usine d’épuration avec trois intercepteurs pour desservir l’île n’a pas été une erreur et permet de réaliser des économies « incroyables », assure-t-il : « Quand on va avoir le système d’ozonation [en 2018], on va faire l’envie du monde entier. »

À Québec, le premier ministre Philippe Couillard a rappelé qu’il faudrait tirer des leçons de cet épisode. « Ce n’est pas idéal comme situation, mais il faut procéder au déversement, a-t-il indiqué. Il faut rapidement après se réunir et tirer des leçons de cet événement. Parmi les leçons à tirer, il y a notamment la question des infrastructures de traitement d’eau, et les plans B et C pour qu’on n’ait pas, j’espère, à revivre ce genre de problème là. Mais c’est prématuré pour l’instant de dire quelle serait la solution à long terme. »

Avec Robert Dutrisac

Secteurs concernés

Arrondissements

Lachine

LaSalle

Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce (50 %)

Verdun

Sud-Ouest

Ville-Marie

Outremont

Plateau-Mont-Royal (60 %)

Rosemont–La Petite-Patrie (80 %)

Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

Anjou (40 %)

Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles (50 %)

Villes liées

Montréal-Ouest

Côte-Saint-Luc

Hamstead (10 %)

Mont-Royal

Wesmount

Montréal-Est (70 %)

Saint-Léonard (50 %)

Astuces pour limiter les impacts du déversement

Réduire sa consommation d’eau. Éviter de laver sa voiture ou de vider sa piscine. Limiter la lessive et employer des produits de nettoyage biodégradables ou naturels.


Déchets à ne pas jeter dans les toilettes :
Mégots de cigarettes
Serviettes de soins personnels/pour bébés
Couches
Cotons-tiges
Cheveux
Soie dentaire
Tampons
Condoms
Médicaments périmés
Graisse alimentaire


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