Le programme est-il mûr pour une réforme?

Le jardin des Habitations Jeanne-Mance, sur la rue Maisonneuve, est l’un des 12 jardins que compte l’arrondissement de Ville-Marie, à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le jardin des Habitations Jeanne-Mance, sur la rue Maisonneuve, est l’un des 12 jardins que compte l’arrondissement de Ville-Marie, à Montréal.
De l’avis de tous, le programme montréalais des jardins communautaires, né il y a quarante ans dans le quartier Centre-Sud, est une réussite dont la métropole québécoise peut être fière. Mais quatre décennies plus tard, ce programme municipal — le plus important du genre à travers le monde — semble mûr pour une réforme.​
 

Pendant 15 ans, Marc Carrière a fait pousser de tout dans sa parcelle du jardin Médéric-Martin, dans l’arrondissement de Ville-Marie : du persil, des asperges, des fines herbes, de la rhubarbe, de la laitue. Il a pris plaisir à cultiver son lot de terre, en plus de faire de belles rencontres. C’était avant de recevoir un avis d’expulsion, l’automne dernier.

L’arrondissement a reproché à M. Carrière d’avoir laissé des mauvaises herbes dans son jardinet, ce que les règles interdisent. Le principal intéressé s’est défendu, se disant victime d’acharnement, mais sans succès. Il a perdu son espace et devra attendre deux ans pour ajouter son nom sur la liste d’attente du jardin… qui compte actuellement 83 noms.

« Je pense que le président du jardin ne m’aimait pas la face, ou je ne sais pas quoi, affirme-t-il aujourd’hui. Des gens qui sont là depuis longtemps étaient scandalisés de voir que je n’étais pas de retour cet été. »

Le président en question, Yves Chartrand, répond que M. Carrière a reçu plusieurs avertissements sur une période de deux ans. «Monsieur Carrière a été traité de la même façon que tous les autres jardiniers, tant par le président que par l’animateur horticole de la ville.»
 

Chacun des 97 jardins communautaires de Montréal est géré par un comité de jardin élu par les jardiniers. Le président de ce comité peut signaler des manquements aux règles et demander à l’animateur horticole de l’arrondissement d’intervenir.

L’application des règles a également fait sourciller une jardinière de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, à qui l’arrondissement a donné deux semaines pour retirer des mauvaises herbes qui se seraient répandues sur sa parcelle. « Mon jardin n’a jamais été aussi beau », estime pourtant cette jeune femme qui préfère ne pas être identifiée.

Elle a choisi d’obtempérer, mais dénonce malgré tout l’ambiance qui règne dans le jardin. « C’est la mafia », lance la dame en parlant de « cliques » et de « magouilles » qu’elle a pu observer.

Nombreuses interventions

Difficile de savoir qui dit vrai dans ce genre de querelles de potager, mais chose certaine, il ne s’agit pas de cas isolés. Au cours des cinq dernières années, l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension a envoyé 236 avertissements (pour 864 jardinets) et a expulsé 32 jardiniers. Dans Ville-Marie, l’arrondissement a fait parvenir 170 avertissements (pour 461 jardinets) et a procédé à l’expulsion de 75 participants, dont 26 en 2014.

Louise Dufour, qui est agente de développement dans Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, souligne que les expulsions ne sont pas arbitraires et qu’il ne s’agit jamais du premier moyen envisagé pour régler un conflit entre jardiniers. « On travaille fort pour que les gens restent et aiment ça », explique-t-elle.

L’animateur horticole de l’arrondissement de Ville-Marie, Normand Watier, ajoute que le système des comités de jardins fonctionne habituellement très bien, mais il reconnaît que l’application uniforme des règles est parfois difficile. C’est à ce moment que l’arrondissement entre en jeu, dit-il.

Programme à moderniser

Est-ce à dire que le programme des jardins communautaires tel qu’on le connaît actuellement fait défaut ? Le professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM et directeur du Laboratoire sur l’agriculture urbaine Éric Duchemin ne va pas jusque-là. « Il y a des défis à gérer, mais c’est un programme qui fonctionne bien », affirme-t-il d’emblée.

Il fait remarquer qu’avec ses 97 jardins communautaires et ses quelque 8500 parcelles de terre, Montréal est dotée du plus important programme municipal du genre à travers le monde, loin devant des villes comme Vancouver ou Toronto.

M. Duchemin croit néanmoins que le modèle doit être amélioré. « Est-ce que ce format-là est adapté à tous ? La réponse est non, tranche-t-il. Des gens veulent pratiquer l’agriculture urbaine d’une autre manière et malheureusement, ils ont peu de possibilités pour le faire. »

« Je connais des gens dans les jardins communautaires qui, à mon sens, ne devraient pas être dans un jardin communautaire, poursuit-il. Si leur objectif est de faire de l’éducation avec leur enfant, ils pourraient très bien le faire dans un parc quand on sait que ceux qui sont dans une situation d’insécurité alimentaire font parfois face à des listes d’attente de sept ans. »

Il souhaite que Montréal s’ouvre à d’autres formes d’agriculture urbaine pour répondre à tous les types de besoins. La Ville n’aurait qu’à appuyer et à faciliter des initiatives citoyennes qui existent déjà, comme l’utilisation des saillies de trottoir.

Et pourquoi ne pas s’inspirer de ce qui se fait ailleurs en créant des forêts d’arbres comestibles ou en permettant aux citoyens de jardiner dans certains parcs ? « Il faudrait favoriser une nouvelle approche. À l’heure actuelle, aucun fonctionnaire à la Ville de Montréal n’a le mandat de réfléchir au développement de l’agriculture urbaine, déplore-t-il. Cette réflexion manque présentement à Montréal. »

97

C’est le nombre de jardins communautaires que compte Montréal. Lesquels sont divisés en quelque 8500 parcelles de terre.

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir
3 commentaires
  • Andrée Phoénix-Baril - Abonnée 2 septembre 2015 08 h 45

    Jardiner un passe temps qui rapporte au ventre, à l'esprit et au eux

    Nous avons à la maison un très jolie petit potager urbain, qui nous donne et aux amis des légumes durant l'été,laitue,tomates concombres,fêves jaunes/vertes,betteraves,oignons, fines herbes ails, et dans notre ville St-Hacinthe il y a un très beau et grand jardin communautaire que ns visitons 2 fois l'été pour s'inspirer. A.P.Baril

  • Daniel Bérubé - Abonné 2 septembre 2015 14 h 04

    ..."L’arrondissement a reproché à M. Carrière d’avoir laissé des mauvaises herbes dans son jardinet, ce que les règles interdisent. ..."

    ..."L’application des règles a également fait sourciller une jardinière de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, à qui l’arrondissement a donné deux semaines pour retirer des mauvaises herbes qui se seraient répandues sur sa parcelle. « Mon jardin n’a jamais été aussi beau », estime pourtant cette jeune femme qui préfère ne pas être identifiée. ..."

    Les "mauvaises herbes" ne sont pas nécéssairement toujours mauvaises... car il faut noter une chose: en enlevant toutes les mauvaises herbes, ont laisse le sol directement soumis aux rayons du soleil, qui aura parfois des effets négatifs, c.à.d. sera sujet à favoriser le réchauffement exagéré et à l'assèchement du sol plus rapidement. L'agriculture dite moderne a enseigner à tout éliminer de ce qui n'était pas directement cultivé. Notons que ceci favorise souvent l'utilisation (au niveau industriel) d'herbicides (favorables aux marchés tel Monsanto) et fut classé moyen de faire. Mais pourquoi ne pas simplement "contrôler" la chose, permettant à diverses espèces végétales de se développer (la bio-diversité n'est-elle pas vu comme de positif ? Et elle peut être contrôlé afin de ne pas la laisser dominer sur les autres plantes cultivées, c.à.d. qu'au moment ou ces plantes non désirés arrivent à leur moment de reproduction, l'arrêter, oui, mais à ce moment seulement. Tout au long de sa floraison, elle aura permis aux insectes pollenisateurs d'avoir une diversité de pollen, apporter une ombre au sol très recherché par période chaude et sec, permettant ainsi de réduire l'arrosage (travail et économie d'eau).

    Aller voir l'agriculture bio., où on laisse ainsi ces dites "mauvaises herbes" partager l'espace cultivé. Il s'agit de faire la sélection et de les contrôler, et au bon moment, voir à les empêcher d'envahir.

  • Daniel Bérubé - Abonné 2 septembre 2015 14 h 20

    Partie II

    Un exemple simple qui fut vécu ici au Québec: dans les années 1970, nous avions une érablière, et il fut mis en place des programmes pour "faire le ménage" des érablières, afin de les rendre soit disant plus productive. Il s'agissait de couper et d'enlever tout ce qui n'était pas érables dans l'érablière. C'est donc ce que nous avons fait: et c'était des choses qui avaient soit disant été étudié et reconnu par les "grands connaisseurs en la matière".

    Quelques années plus tard, quantité de broussailles envahirent l'érablière rendant parfois même la récolte de l'eau difficile. Au même moment, ces programmes furent arrêté... car ont réalisait les impacts négatif de la chose, et qui étaient: le fait d'avoir coupé le bouleau, l'épinette ou le merisier avait permis au soleil d'atteindre le sol, favorisant ainsi la multiplication d'espèces de plantes auparavant absentes, n'ayant pas le soleil nécessaire. De plus, des analyses prouvèrent que certains minéraux étaient en baisse dans le sol, et qui étaient justement ceux dont avaient besoin les érables. Voilà des effets du manque de bio-diversité. Alors nous nous devons de remettre en question certaines... "certitudes" émisent par des connaisseurs du domaine. Pendant combien de temps fut-il enseigné que l'agriculture industrielle et commerciale, pour être "efficace" se devait d'utiliser les engrais chimiques et toute forme de pesticides. Nous commencons à voir où tout cela nous mène: épuisement des sols, disparition d'insectes pollenisateurs, affectation des oiseaux se nourissant de ces insectes empoisonnés, et j'en passe...

    Les fermettes contribuent beaucoup à la sauvegarde des sols cultivés, en abondonant des normes soit disant reconnus depuis longtemps. Nous nous devons aujourd'hui de remettre beaucoup de choses en questions, et ne pas se fier aux déclarations de soi-disant experts... souvent former par des multinationales, et pour répondre aux besoins "des marchés"...