Les grands musées au secours d’«Agora»

L’oeuvre «Agora» inaugurée en 1983 avait été conçue pour accueillir des activités d’animation, mais son aménagement n’a jamais été complété.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’oeuvre «Agora» inaugurée en 1983 avait été conçue pour accueillir des activités d’animation, mais son aménagement n’a jamais été complété.

La pression monte d’un cran sur l’administration Coderre pour empêcher la destruction d’Agora, l’oeuvre réalisée par Charles Daudelin au square Viger. Quatre musées montréalais, avec l’appui de Phyllis Lambert, ont uni leurs voix pour demander à Denis Coderre de surseoir à la décision de son administration et réclamer une « véritable consultation » sur l’avenir du site.

Dans une lettre adressée au maire Coderre et dont Le Devoir a obtenu copie, John Zeppetelli, directeur général du Musée d’art contemporain de Montréal, Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, Suzanne Sauvage, présidente et chef de la direction du Musée McCord Stewart, Pierre Wilson, directeur-conservateur du Musée des maîtres et artisans du Québec, ainsi que Phyllis Lambert, directeur-fondateur du Centre canadien d’architecture, pressent l’administration d’engager une démarche de consultation publique avant de décréter la destruction de l’oeuvre.

Les signataires de la lettre datée du 19 juin dernier décrivent Agora comme une « réalisation majeure de l’un des pionniers modernes de l’intégration de l’art à l’architecture, au Québec comme au Canada ». Ils se disent surpris de la décision de l’administration de faire disparaître l’oeuvre du sculpteur décédé en 2001 : « Cette annonce nous a grandement surpris, notamment par son apparente contradiction avec l’identité de Montréal comme Ville UNESCO de design et son développement comme métropole culturelle », écrivent-ils.

« Agora occupe une place particulière dans l’art public à Montréal », poursuivent-ils en soulignant que la construction du CHUM à proximité et la réouverture de l’ancienne gare Viger laissent entrevoir une revitalisation du secteur. « Nous comprenons la complexité des enjeux de réhabilitation d’un tel espace, notamment de la cohabitation des usagers actuels et futurs […]. Cependant, la décision de démolir Agora avant la tenue d’une véritable consultation qui traiterait dans son ensemble de la réhabilitation du square Viger nous semble prématurée », indiquent-ils.

Les cinq signataires demandent au maire d’engager « une démarche publique » pour élaborer un projet qui réponde aux préoccupations citoyennes et aux principes reconnus internationalement en matière de conservation d’oeuvres d’art dans l’espace public. Ils concluent la missive en offrant leur « entière collaboration » au maire.

Rappelons que le 5 juin dernier, le maire Coderre avait annoncé que la Ville démolirait Agora et ses structures de béton pour réaménager le square Viger au coût de 28,3 millions. Il invoquait alors des enjeux de sécurité, car, depuis des années, le site est fréquenté par des itinérants et des marginaux. L’oeuvre inaugurée en 1983 avait été conçue pour accueillir des activités d’animation, mais son aménagement n’a jamais été complété. L’administration souhaitait aussi déplacer la fontaine Mastodo, qui n’a fonctionné qu’un mois, pour la mettre en valeur dans un nouvel aménagement d’eau. Le projet a été très mal accueilli par la famille Daudelin.

Forcer le dialogue

De Paris où elle se trouvait jeudi, Nathalie Bondil insiste : la démarche commune des musées montréalais vise l’ouverture au dialogue, pas la confrontation. « Le mode de la conversation active est plus fort que la confrontation. C’est comme ça qu’on veut le faire, mais il faut forcer la conversation », a-t-elle indiqué au Devoir.

Prendre le temps de réfléchir avant de commettre l’irréparable est ce qui compte, estiment les institutions muséales. « L’idée n’est pas de compléter un projet qui ne l’a pas été. Ça serait anachronique d’aller dans ce sens-là. Mais ce serait vraiment de donner l’occasion à des architectes, paysagistes ou autres spécialistes de réfléchir à ce que l’on peut faire pour proposer un plan de revitalisation acceptable », souligne Mme Bondil.


« On ne peut se permettre de détruire le plus grand travail d’art public à Montréal qui existe sans consultation publique », croit pour sa part Suzanne Sauvage, du Musée McCord Stewart. La préservation de l’oeuvre de Daudelin aurait aussi l’avantage de coûter moins cher que sa démolition et son réaménagement, souligne-t-elle.

Des idées

Depuis des mois, un comité réunissant artistes, urbanistes et défenseurs du patrimoine s’affaire à élaborer des solutions pour préserver Agora et Mastodo. La lettre commune des musées montréalais est un geste fort, juge Christian Bédard, directeur général du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV) : « C’est un geste exceptionnel. J’espère que ça fera réfléchir le maire Coderre. »

Plusieurs idées ont été avancées pour mettre en valeur Agora : « Les membres du comité et même la famille Daudelin sont très ouverts à des modifications importantes. » Le comité suggère notamment que les murets entourant le square soient retirés et que les toitures sur les pergolas soient enlevées. La fontaine Mastodo pourrait demeurer au même endroit, mais elle ne basculerait plus. Les bassins seraient remis en fonction.

Le mois dernier, lors d’une soirée d’information, le responsable du dossier au comité exécutif, Richard Bergeron, s’était montré ferme quant aux intentions de la Ville. Il avait réitéré sa position au conseil municipal : « Il n’y aura pas de recul quant à notre décision de démolir [Agora», avait-il dit.

Le cabinet du maire a confirmé au Devoir avoir pris connaissance de la lettre des musées. « Nous en prenons bonne note. Nous y donnerons les suites que nous jugerons pertinentes », s’est-on contenté d’indiquer.

3 commentaires
  • Louis-Serge Houle - Abonné 3 juillet 2015 07 h 07

    oeuvres incomplètes

    Montréal a l'habitude de ne pas mettre suffisamment en valeur des oeuvres qui deumeurent incomplètes... Pensons à la Joute de Riopelle, coincée durant des années derrière un bâtiment qui n'aurait jamais dû bloquer sa vue. Cette oeuvre trouverait parfaitement sa place dans un site, le quadrilatère du stade Olympique, qui s'anime tout à coup. Elle a plutôt été volée à un quartier. Pensons-y avant de toucher à Agora.

  • Philippe Dubé - Abonné 3 juillet 2015 08 h 45

    destruction de l'art public dans l'air du temps

    Alors que récemment la Ville de Québec s'est autorisé à détruire l'oeuvre de JP Raynaud "Dialogue avec l'Histoire" [https://secure.avaaz.org/fr/petition/M_le_Maire_de_la_Ville_de_Quebec_Regis_Labeaume_Pour_la_reconstruction_de_loeuvre_Dialogue_avec_lhistoire/?cklQPab], la Ville de Montréal s'apprête à faire de même. Quelle guêpe maligne a bien pu piquer les autorités?

  • Gilles Théberge - Abonné 3 juillet 2015 09 h 09

    Mais oui Denis

    C'est vrai qu'il faut faire place nette. N'a-t-on pas besoin d'espace supplémentaire pour envisager de nouveaux projets dont un nouveau stade!