Coderre a sollicité Laliberté

Le maire de Montréal, Denis Coderre
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le maire de Montréal, Denis Coderre

Près de dix ans après l’échec du projet de complexe récréotouristique au bassin Peel, Denis Coderre dit vouloir réparer les torts causés au fondateur du Cirque du Soleil. C’est pourquoi le maire a lui-même sollicité Guy Laliberté afin qu’il conçoive un projet pour le 375e anniversaire de Montréal en 2017.

« J’ai eu honte comme Montréalais lorsqu’il y a eu la question de la salle de spectacle [au bassin Peel]. Vous aviez un homme exceptionnel en la personne de Guy Laliberté qui était prêt à contribuer à l’essor des Montréalais. Alors, je me suis dit que la journée où j’allais devenir maire, j’allais le rencontrer à nouveau et qu’on allait retrouver une façon de replacer ça », a expliqué le maire mardi.

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’implanter sur l’île Sainte-Hélène le projet Pangéa, piloté par Guy Laliberté et dédié à de nouveaux rites funéraires dont Le Devoir révélait les détails mardi. Le fondateur du Cirque du Soleil envisage de créer un espace commémoratif dans une section de l’île Sainte-Hélène sur une superficie de 130 000 m2. Le projet évoque la construction d’un restaurant, d’un musée, d’un bâtiment emblématique, d’un espace pour des célébrations funéraires privées ainsi qu’un parcours piétonnier dans les espaces boisés avec l’aménagement de lieux de mémoire, de détente et de contemplation.

Denis Coderre voue une grande admiration au fondateur du Cirque du Soleil, qu’il décrit comme « un grand Montréalais ». Il lui a donc proposé d’élaborer un nouveau projet comme legs pour le 375e anniversaire de Montréal, a-t-il indiqué.

Au passage, le maire Coderre a écorché l’administration de l’ex-maire Gérald Tremblay qui, selon lui, a été trop prompte à jeter l’éponge lorsque le projet de casino au bassin Peel a échoué en 2006. « L’administration [Tremblay] n’a pas mis ses culottes. L’administration a laissé tomber. Moi, je ne suis pas du style “ oui oui ” et après on va laisser tomber. Moi, comme Montréalais, je trouvais que ça n’avait pas de bon sens cette affaire-là. Ce n’était pas unanime. Il y avait quelques pancartes. C’est correct. Moi, je pense qu’on a manqué une maudite belle occasion de renforcer la signature de Montréal en mettant en symbiose un de ses plus grands créateurs. »

Questionné sur la possibilité qu’un terrain de l’île Sainte-Hélène soit vendu à des investisseurs privés, le maire Coderre est demeuré vague sans toutefois écarter ce scénario.« On est en train de travailler sur un dossier. Il y a des options qu’on va envisager », a-t-il dit. « Moi, je vous dis que comme maire de Montréal, je veux une association tangible avec Guy Laliberté afin qu’on puisse user de son génie créatif pour rehausser la signature de Montréal. Tout le monde me donne des cours d’urbanisme. On n’ose pas, c’est pas assez. Moi, j’ai confiance en Guy Laliberté. Il va nous proposer son projet fini. On travaille ensemble et quand ça va être le temps, je ferai la proposition. »

Signe que les discussions entre le maire Coderre et Guy Laliberté étaient entourées de secret, la nouvelle présidente du conseil d’administration de la Société du parc Jean-Drapeau, la femme d’affaires Danièle Henkel, ignorait l’existence du projet jusqu’à mardi matin quand Le Devoir en a dévoilé les détails. Elle a décliné notre demande d’entrevue.

Inquiétude et étonnement

À l’Hôtel de Ville, le projet de Guy Laliberté a suscité l’étonnement. Le chef de l’opposition, Luc Ferrandez, ne rejette pas l’idée d’un espace commémoratif tel que suggéré, mais selon lui, il faudra s’assurer que le site demeure accessible à tous les Montréalais. « Si un investisseur privé veut améliorer l’île Sainte-Hélène en tant que parc, il ne faut pas dire non tout de suite. L’île Sainte-Hélène a besoin d’être réinventée, notamment en ce qui a trait à ses abords et au grand stationnement qui fait face au centre-ville. M. Laliberté arrive de l’ambition et de l’argent, mais il faut être extrêmement vigilant. Un parc, ça demeure un parc », a-t-il fait valoir.

Mais l’idée de vendre à une entreprise privée une partie de l’île est inconcevable à ses yeux. « On ne vend pas un parc. On ne vend pas une partie de l’île Sainte-Hélène. Ça, c’est absolument hors de question. Il va y avoir une levée de boucliers de tous les Montréalais », a-t-il prévenu.

Il trouve inappropriée l’attitude du maire de vouloir racheter l’échec de 2006 avec ce nouveau projet : « Ce n’est pas parce qu’en 2006, on a refusé un projet que tous les autres projets par la suite sont nécessairement bons. »

« Ça soulève beaucoup de questions, mais ce n’est pas inintéressant », croit pour sa part le chef de Coalition Montréal, Benoit Dorais. S’il devait se réaliser, le projet est susceptible d’accroître la visibilité de Montréal à l’étranger, mais la protection du patrimoine demeure primordiale, selon lui.

La chef du Vrai Changement pour Montréal, Lorraine Pagé, a certaines appréhensions aussi. Comme le mont Royal, l’île Sainte-Hélène est emblématique. « On n’a pas beaucoup de sites de cette nature, il faut faire attention. Je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure idée », a-t-elle indiqué.

La géométrie variable

Dinu Bumbaru, directeur des politiques chez Héritage Montréal, note un contraste étonnant dans l’attitude du maire à l’égard de la protection du patrimoine. « Dans le dossier de la bibliothèque Saint-Sulpice, le maire a joué un rôle très heureux avec la ministre », souligne-t-il. Dans le cas de l’île Sainte-Hélène, il semble moins préoccupé par les aspects patrimoniaux, selon lui. « C’est peut-être la nature des objets et des principes à géométrie variable », avance-t-il.

M. Bumbaru insiste sur l’importance de l’île Sainte-Hélène qui est devenue propriété de la Ville en 1908. Mais dès 1874, c’était un parc municipal, souligne-t-il : « Cela en fait un parc qui est encore plus fondateur du réseau des parcs à Montréal que le mont Royal, créé deux ans plus tard. »

Rappelons qu’en 2007, l’île Sainte-Hélène a été citée comme site du patrimoine, faisant en sorte que toute intervention sur le site doit respecter des règles précises.Le choix du site de l’île Sainte-Hélène expose M. Laliberté à la controverse, une situation que l’administration Coderre aurait dû éviter, croit M. Bumbaru.

La réalisation du projet Pangéa pourrait impliquer l’achat d’un terrain public à vocation récréative et culturelle pouvant atteindre 130 000 m2, soit l’équivalent de 24 terrains de football américain. Sur ce terrain convoité par Guy Laliberté se trouve notamment la Grande Poudrière, un bâtiment dont la construction remonte à la première moitié du XIXe siècle.

Moi, je vous dis que comme maire de Montréal, je veux une association tangible avec Guy Laliberté afin qu’on puisse user de son génie créatif pour rehausser la signature de Montréal. Tout le monde me donne des cours d’urbanisme. On n’ose pas, c’est pas assez. Moi, j’ai confiance en Guy Laliberté.

Le projet Pangéa comporterait une place publique ainsi qu’un parcours piétonnier dans le «parc nature». À droite sur cette photo de l’île Sainte-Hélène, on aperçoit le pont Jacques-Cartier.

Consulter la carte en PDF.
15 commentaires
  • Jean-Luc Malo - Abonné 27 mai 2015 03 h 57

    Mauvais choix d'endroit pour un site commémoratif

    Aussi et c'est peut-être un argument qui pourrait faire changer d'idée Messieurs Coderre et Laliberté (si malheureusement ils n'entendent pas l'argument patrimonial): qu'adviendra-t-il lorsqu'il y aura une cérémonie commémorative sur le site lors d'une fin de semaine de Pik-Nik électronique (qui dure de mai à septembre cette année)? On ne s'entendra pas...La Ville de Saint-Lambert également non loin n'a-t-elle pas déposé une poursuite là-dessus?

    Jean-Luc Malo
    abonné

  • Gaston Bourdages - Abonné 27 mai 2015 05 h 38

    S'il s'agit d'un projet propre...

    ...aux sens de l'éthique. Oui, un projet clair, net, transparent avec au coeur de sa pensée, de sa conception de sa planification, de son organisation, de sa direction, de son contrôle voire de son animation, deux mots: justice sociale. Est-ce trop pesant à porter pour celles et ceux qui se pencheront sur l'affaire ? Beaucoup de dollars, je présume, y seront en jeu que j'espère non pervers.
    C'est bien le magazine MacLean qui a «dit» que nous étions une province...comment donc? corrompue? Belle occasion de leur faire, «ravaler» (s'il vous plaît m'excuser le québécisme) ces mots.
    En marge de ce titre du MacLean's, de me demander s'il est possible, au Québec, de faire des affaires propres ?
    Des affaires aux propres valeurs du Québec.
    Les deux principaux actuels intéressés ont certes une réponse ou tout au moins une avenue de celle-ci.
    Sans prétention autre qu'être auteur d'un ouvrage déposé, en avril 2014, à La Commission Charbonneau. Travail dans lequel je pose, en particulier, deux embarrassantes, pour qui se sent visé, questions: «Pourquoi la corruption?» - «Pourquoi la collusion?»
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Gilles Delisle - Abonné 27 mai 2015 06 h 42

    Ce projet privé sur le plus beau parc de Montréal demeure inacceptable!

    Le maire Coderre lance la pierre à une administration précédente qui avait refusé le casino dans un quartier de Montréal. Les gens de l'époque , et les gens de ce quartier avait refusé ce projet et le maire Coderre n'a pas à juger cette prise de position, alors qu'il n'était pas à Montréal. On apprend maintenant que c'est peut-être le maire lui-même, qui aurait offert l'Ile Ste-Hélène à ce promoteur privé, ce qui serait inacceptable. De toutes manières, en acceptant ce projet, on ouvre la porte à ce qu'un jour, un autre promoteur demande une partie du Mont-Royal pour réaliser son projet. L'utilisation d'un parc de la métropole, l'un des plus beaux et des plus emblématiques de la Ville doit demeurer entièrement public, et ce, à tout jamais. C'est non-négociable.

  • Christian Montmarquette - Abonné 27 mai 2015 06 h 45

    - Non! à la privatisation de l’île Sainte-Hélène ! (2 )


    En bon néolibéral qu'il est, Coderre veut privatiser un lieu historique et un parc public, en vendant l'île Saint-Hélène à notre nez-de-clown national, pour en faire un cimetière privé d'animaux de compagnie !..et soi-disant, parce que Montréal devrait quelque chose à ce mégalomane !?

    Je rappellerai à Denis Coderre qu'il n'est pas redevable à un milliardaire de l’entreprise privée, mais «aux Montréalais» qu'ils l'ont élu et qui ne lui ont JAMAIS donné le mandat pour faire une telle chose!

    De toutes manières, ce projet aussi révoltant que déconnecté, va soulever, j’en suis persuadé, une immense controverse.

    Mais il aura au moins une bonne conséquence, que celle de dévoiler au grand jour que l’inféodation de nos élus.es ne se limitent pas aux seuls niveaux fédéral en provincial, mais que l’entreprise privée s’attaque aussi au bien commun jusqu'au niveau municipal.

    Christian Montmarquette

    • Christian Montmarquette - Abonné 27 mai 2015 14 h 03

      En complément de commentaire :

      « Coderre n'a pas de mandat pour procéder »

      C'est quand même incroyable que l'administration de Montréal envisage de privatiser l’île Sainte Hélène, alors qu'il n'en a jamais été question durant les élections municipales.

      C'est dans ces situations-là qu'on voit combien nos élus, qui devraient représenter l’intérêt public, sont inféodés aux intérêts privés, et combien nos institutions démocratiques sont obsolètes et inefficaces pour défendre les droits et les intérêts des citoyens.nes.

      Aucune acceptabilité sociale..

      À noter que le rejet du projet du déménagement du Casino dans un secteur pauvre et vulnérable comme celui de Pointe Saint-Charles, loin d'avoir été «un échec», fût plutôt une victoire, puisqu'il n'avait reçu aucune acceptabilité sociale et avait été fortement contesté par les citadins du quartier; sans compter que Guy Laliberté avait touché une somme colossale pour l'étude du projet de déménagement du Casino qui a finalement été rejeté.

      Projet de Casino : 10 millions pour Laliberté

      Avec 10 millions dans ses poches pour l'étude du projet du Casino, nos institutions publiques ne doivent strictement «RIEN» à ce milliardaire-astronaute. En fait, ce serait bien plus le contraire.

      Christian Montmarquette

  • François Dugal - Inscrit 27 mai 2015 07 h 32

    Enrichissons notre vocabulaire

    Inculte :
    Personne grossière et sans éducation.