Un premier décompte d'itinérants

 Les plus récents portraits de l’itinérance, qui datent de 1995, évaluent à entre 20 000 et 25 000 le nombre de sans-abri dans la métropole.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir  Les plus récents portraits de l’itinérance, qui datent de 1995, évaluent à entre 20 000 et 25 000 le nombre de sans-abri dans la métropole.

À l’instar de plusieurs autres grandes métropoles du Canada et du monde, Montréal procédera à un premier dénombrement des personnes itinérantes sur son territoire le 24 mars prochain. Plus de 600 bénévoles et des dizaines de travailleurs de rue quadrilleront coins de rue, refuges et souterrains en soirée afin de tracer le portrait le plus fidèle de l’itinérance dans la métropole.

« Bonjour Monsieur, êtes-vous en situation d’itinérance ? » À leur grande surprise, bien des Montréalais pourraient se faire aborder ainsi le 24 mars par les centaines de bénévoles du YMCA, qui seront à l’affût toute la soirée et une partie de la nuit pour traquer une réalité urbaine dont on tarde à saisir l’ampleur et le visage exact.

Des centaines de personnes seront notamment postées au coin des rues pour interpeller les passants et savoir s’ils disposent d’un toit où passer la nuit. En cas de réponse positive, les personnes seront questionnées sur la fréquence de leurs « expériences » d’itinérance, leur situation économique ainsi que leur profil personnel.

Méthode éprouvée

Si la méthode peut surprendre, elle n’en reste pas moins la façon éprouvée de mesurer ce phénomène urbain difficilement quantifiable, et néanmoins très visible dans les métropoles. Plusieurs autres villes canadiennes comme Vancouver, Calgary, Ottawa usent de cette méthode bénévole depuis plusieurs années, avec des résultats probants. La Ville de New York fait appel chaque année à quelque 3000 bénévoles pour mener un tel blitz.

« Il y a beaucoup de gens sur la rue qu’on ne soupçonnerait jamais être en situation d’itinérance. Mais c’est pourtant le cas pour des personnes qui arrivent à la fin du mois et qui sont arrivées au bout de leur chèque d’aide sociale. C’est pourquoi toutes les personnes croisées se feront poser la question », explique James McGregor, expert du Centre de recherche en santé mentale de l’Institut Douglas et cogestionnaire de ce projet, mené en tandem avec le YMCA, Convercité et divers refuges, à la demande de la Ville de Montréal.

« Les chiffres que l’on utilise datent d’il y a 20 ans et se fondent sur une méthodologie de la fréquentation annuelle des refuges. Aujourd’hui, ces nouvelles méthodologies préconisent un décompte ponctuel, doublé d’enquêtes qui permettent de dresser le profil précis des personnes en situation d’itinérance. Ces enquêtes nous aident à savoir si les services existants répondent aux besoins réels », ajoute M. McGregor.

Ce grand coup de sonde est la première mesure concrète découlant du Plan d’action montréalais en itinérance, annoncé l’automne dernier par l’administration du maire Denis Coderre. Les plus récents portraits de l’itinérance, qui datent de 1995, évaluent à entre 20 000 et 25 000 le nombre de sans-abri dans la métropole.

Appel au public

Le YMCA a fait mercredi appel au grand public pour recruter les quelque 600 personnes qui se posteront à divers endroits de la ville pour questionner les passants entre 19 h et 23 h. Une seconde ronde aura lieu à 1 h du matin. Outre les refuges et les corridors du métro, ciblés comme autant de points de ralliement des personnes cherchant un gîte d’occasion, les principaux coins de rue des quartiers centraux de Montréal, ainsi que de Hochelaga-Maisonneuve, du Sud-Ouest, du Plateau-Mont-Royal, de Côte-des-Neiges, de Notre-Dame-de-Grâce, de Rosemont et d’Ahuntsic seront sillonnés par les équipes de bénévoles.

Les bénévoles recevront une courte formation de la part de travailleurs sociaux sur les mesures à prendre en cas de crise. Toutefois, ce sont des dizaines de travailleurs de rue qui seront dépêchés dans les points chauds de la métropole, considérés comme plus à risque, pour y faire le décompte des itinérants. Dans la journée 25 mars, le dénombrement se poursuivra dans les soupes populaires et les centres de jour pour personnes sans domicile fixe.

Questionné sur la difficulté de la tâche, le cogestionnaire du projet assure que la plupart des personnes itinérantes sont bien plus faciles d’approche que ce que s’imaginent bien des gens. « En fait, la plupart des itinérants sont contents qu’on leur parle, puisque d’ordinaire, ils sont tout simplement ignorés. Et même si le taux de réponse n’est de 50 %, ce sera déjà suffisant pour alimenter nos données et orienter de futures mesures », soutient James McGregor.

Selon ce chercheur, ce type de dénombrement a été probant à Vancouver et à Toronto, deux villes qui étaient aux prises avec une montée spectaculaire des cas d’itinérance. Ce décompte annuel a permis aux autorités municipales de suivre l’évolution du phénomène et d’enclencher des mesures préventives ciblées qui ont aidé à stopper dans l’oeuf le bond observé. À Toronto, on a constaté ces dernières années une baisse des itinérants dans la rue, et une hausse de la fréquentation des refuges.

Si l’on a choisi le 24 mars pour mener cette opération d’envergure, c’est qu’il s’agit d’un des sommets de fréquentation des refuges constatés dans la métropole, ainsi que dans d’autres villes canadiennes. La fin du mois permet aussi d’inclure les sans-abri « d’occasion », prestataires, propulsés dans la rue par manque de ressources. « Ce ne sera sûrement pas un chiffre parfait, ajoute M. McGregor, mais ça nous donnera un portrait crédible. »



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