La difficile cohabitation

Aux yeux des maires de certains arrondissements, les visées du maire Coderre constituent un bris du « pacte social » qui lie, depuis dix ans, la ville centre aux ex-municipalités ayant décidé de rester dans le giron montréalais.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Aux yeux des maires de certains arrondissements, les visées du maire Coderre constituent un bris du « pacte social » qui lie, depuis dix ans, la ville centre aux ex-municipalités ayant décidé de rester dans le giron montréalais.
Douze ans après sa création, la Ville de Montréal demeure plus que jamais ingouvernable. La réforme proposée mardi par l’administration Coderre-Desrochers met une fois de plus en lumière le caractère explosif de la cohabitation des 19 arrondissements de la métropole.​
 

Elle est dispendieuse, complexe, ingérable. À douze ans, la nouvelle Ville de Montréal, ce « monstre » des fusions municipales, ne fonctionne plus. Denis Coderre, comme d’autres avant lui, propose son remède, un remède plutôt amer à en croire la grogne générée par cette annonce, tant au coeur que dans la périphérie de la ville.

 

« Le modèle de fusion de Montréal est un modèle à ne jamais répéter nulle part sur la surface de la Terre. C’est un monstre qui, depuis 2002, ne fonctionne pas. On a ajouté au monstre en 2004 en permettant la fusion à moitié. Aujourd’hui, on ne pourrait certainement pas faire pire en matière de chaos », affirme sans ambages l’avocat en droit municipal et professeur à l’École d’urbanisme de McGill Marc-André LeChasseur.

 

Avec sa réforme en deux volets prévoyant le rapatriement de nombreuses compétences, d’une part, et le rééquilibrage des budgets de chacun des arrondissements en fonction de « paramètres objectifs », de l’autre, Denis Coderre s’engage dans une démarche difficile, pavée d’embûches, mais néanmoins nécessaire, estiment les experts avec qui Le Devoir s’est entretenu au cours des derniers jours.

 

Le plan d’action prévoit le rapatriement vers la ville centre de la collecte des déchets, du déneigement, du stationnement tarifé (à l’exception des vignettes), du développement économique et de la délivrance des permis de rénovation et de construction, en plus de la gestion d’une bonne partie du réseau routier artériel.

 

Dans une tentative d’éviter l’éclatement complet de la nouvelle Ville de Montréal en 2004, le maire Gérald Tremblay et le gouvernement Charest avaient consenti la décentralisation d’un bon nombre de responsabilités aux arrondissements qui acceptaient de rester, rappelle la politologue Carolle Simard. « Ce sont de petites baronnies aujourd’hui. De petites localités au sein même de la grande ville. Avec sa réforme, Denis Coderre souhaite revenir au modèle initial des fusions, plus centralisateur », dit-elle.

 

Aux yeux des maires de certains arrondissements, comme Outremont, Anjou et Rosemont-La Petite-Patrie, ce retour du pendule constitue un bris du « pacte social » qui lie, depuis dix ans, la ville centre aux ex-municipalités ayant décidé de rester dans le giron montréalais. Une trahison, estime la mairesse de l’arrondissement d’Outremont, Marie Cinq-Mars. Elle juge aujourd’hui que son secteur aurait dû défusionner lorsqu’il en avait la chance.

 

Outremont avait choisi de rester à Montréal parce qu’on lui reconnaissait une certaine autonomie au chapitre des services offerts à la population, rappelle-t-elle. Avec le plan Coderre, l’arrondissement perdrait jusqu’à 20 % de son budget au cours des dix prochaines années. D’autres arrondissements, comme Anjou et Rosemont-La Petite-Patrie, verront leurs budgets augmenter au terme de cet examen du financement des arrondissements, mais pas suffisamment, selon leurs maires.

 

Défusion difficile

 

Peut-on envisager qu’Outremont ou Rosemont deviennent de nouvelles municipalités, sur le modèle de Westmount ou Mont-Royal ? « Pour l’instant, on est surtout dans les grands mots, note Mme Simard. Y aura-t-il des suites ? Tout dépend de ce que Denis Coderre va réellement tenter de faire. Déjà, son ton est beaucoup plus pragmatique. »

 

Pour que des arrondissements défusionnent, il faudrait que Québec prenne des dispositions législatives à cet égard. Une possibilité qu’a rejetée du revers de la main le ministre Pierre Moreau cette semaine.

 

Marie Cinq-Mars, elle, n’écarte aucune possibilité. Elle veut d’abord s’asseoir avec Denis Coderre pour mieux comprendre comment on en est arrivé à amputer d’un cinquième le budget d’Outremont. « On veut tous les faits, pour pouvoir ensuite les transmettre aux citoyens. La loi ne permet peut-être pas [la défusion], mais peut-être qu’on pourrait au moins consulter les citoyens sur la réforme. Ils doivent avoir l’occasion de se prononcer. » Elle souhaite aussi rencontrer le ministre Moreau à cet égard.

 

Deux tiers

 

Montréal n’a pas besoin d’en arriver à l’éclatement, a assuré le maire mercredi, convaincu de pouvoir s’entendre avec les élus de l’opposition afin de mettre en oeuvre sa réforme.

 

Celle qui, à titre de ministre péquiste des Affaires municipales, a piloté en 2002 la vague de fusions québécoises exprime toutefois des doutes. « Quoi que veuille faire Denis Coderre, il va se buter à la charte de la ville modifiée en 2003 par le gouvernement Charest », affirme Louise Harel. L’ex-chef de Vision Montréal applaudit aux efforts de réforme de son ancien adversaire, mais rappelle que tout changement « permanent » aux compétences des arrondissements nécessite l’appui des deux tiers des élus du conseil municipal, ce qui semble loin d’être assuré à l’heure actuelle.

 

Les modifications présentées cette semaine peuvent être adoptées pour une période de deux ans à la majorité simple du conseil. Mais pour qu’elles deviennent permanentes, il faudra que Denis Coderre parvienne à rallier les deux tiers des voix des membres du conseil.

 

« Ce qu’il veut faire est dans l’ordre du raisonnable, dit-elle. Mais peut-être en a-t-il trop pris [aux arrondissements]. »

 

Diane Rodrigue, elle, se demande aussi ce que vont bien pouvoir faire les élus des arrondissements si le maire va de l’avant avec son plan. Candidate de l’Équipe Coderre aux dernières élections, celle qui fut cadre à la Ville de Montréal pendant plus de trente ans avait proposé son propre modèle de réforme, qui maintenait la décentralisation mais réduisait à cinq le nombre d’arrondissements et à trente et un celui des élus. Une formule dont n’a pas voulu le nouveau maire. « C’est à se demander ce que sera un arrondissement si M. Coderre va de l’avant, dit-elle. Ils ont été conçus pour détenir les responsabilités qu’on veut leur enlever. On aura toujours 107 élus, des directeurs, des structures, alors que les seuls élus qui vont vraiment décider seront au conseil exécutif. Les autres feront de la figuration. On va se retrouver avec un modèle qui coûte une fortune. »

 

Privés de sources de revenus telles que les permis de construction et le stationnement, même les arrondissements qui « gagnent » en voyant leurs budgets augmenter légèrement se retrouveront à court de fonds pour boucler leur budget, ajoute Mme Rodrigue.

 

Le modèle torontois

 

Là où Montréal a échoué, Toronto s’en tire plutôt bien, souligne Louise Harel, citant la métropole ontarienne comme modèle de réussite. « Sauf pour Rob Ford. »

 

La refonte de la Ville reine, qui remonte à 1998, a fait passer de 6 à 1 le nombre de villes dans la région. Le conseil municipal compte aujourd’hui 44 postes de conseillers et celui de maire. Les quartiers ont gardé leur identité propre, mais pas leurs responsabilités. En 2007, Toronto obtint de la province un statut de métropole, qui permet à la Ville d’évoluer en matière de composition du conseil et de compétences exercées, note Mme Harel.

 

Tandis que Montréal compte 19 arrondissements avec leurs structures bureaucratiques, Toronto compte plutôt quatre « conseils communautaires » qui effectuent des recommandations et tranchent sur les enjeux d’urbanisme et de développement, de même que sur le stationnement et la circulation locale, et qui se rapportent directement au conseil municipal.

 

« Les villes, ce sont des organismes vivants. Toronto a évolué. Québec a évolué. Trois-Rivières aussi. Elles ont réduit leur nombre d’élus, d’arrondissements, elles ont procédé à des changements, comme toute autre ville dans le monde, alors que Montréal demeure paralysée par sa charte de 2003 », dit Mme Harel.

 

Diane Rodrigue partage ce point de vue. Jamais, selon elle, les élus montréalais n’auront le courage de réformer comme il se doit la structure de la ville. « L’obstacle majeur à toute réforme, à Montréal, c’est qu’aucun élu ne veut abolir son propre poste. Quand on ne peut s’attaquer au coeur du problème, on s’attaque aux côtés. C’est ce que M. Coderre a fait. »

7 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 12 juillet 2014 02 h 16

    Un manque d'imagination flagrant...

    Il faut, au contraire, donner aux arrondissements plus de moyens afin qu'ils puissent satisfaire les nombreux besoins qui émergent au fil du temps. Je fais entièrement confiance à nos maires et à nos conseillers-ères d'arrondissements d'être en prise directe avec leurs concitoyens et leurs concitoyennes. Cette diversité permet justement de permettre aux solutions créatives de voir le jour, en phase avec les caractéristiques de chaque milieu de vie.
    Le règne de la pensée unique, si chère à certains, imbus d'eux-mêmes et qui veulent s'accaparer le mérite de la multitude pour passer à la postérité, n'est plus de mise aujourd'hui. Pour ces dinosaures de la politique, une retraite bien planifiée saura leur servir de viatique.

  • François Séguin - Abonné 12 juillet 2014 08 h 53

    Les élus des conseils d'arrondissement - Un obstacle majeur

    Madame Rodrigue identifie parfaitement l'obstacle majeur à une réforme efficace de la Ville : "c'est qu'aucun élu [des arrondissements] ne veut abolir son propre poste ".
    Et ce, toujours au détriment du payeur de taxes, que chacun d'eux n'a de cesse de prétendre défendre.

  • Michel Bédard - Inscrit 12 juillet 2014 09 h 03

    Décevant, toujours...

    Très bon article, belle synthèse sur l'administration de Montréal. Suite à l'élection municipale de novembre dernier, la réduction du nombre d'élus n'est plus au programme pour les partis ayant fait élire des représentants au conseil de ville... Ces partis ont perdu toute crédibilité en matière de gestion responsable auprès de la population et des employés de la Ville. Alors que les problèmes de Montréal peuvent être résolus, notre ville continuera donc d'accuser 25 ans de retard sur de très nombreuses villes nord-américaines de même taille. Un retard observé il y a déjà près de 30 ans passés... Manque de vision, d'audace et de volonté; on gère la Ville à la petite semaine, comme une boutique de chaussures; collusion et corruption andémiques; démotivation populaire, démobilisation de l'effectif municipal; abdication et participation famélique au scrutin local; etc... Diane Rodrique et Serge Pourreaux (ex-hauts cadres de la Ville) ont été candidats avec Équipe Coderre. Ils furent de très bonnes prises pour ce groupe, et je suis terriblement malheureux qu'ils aient perdu. Il y avait là de l'espoir. Michel Bédard, un amant de Montréal.

  • Michel Bédard - Inscrit 12 juillet 2014 10 h 21

    Décevant pour toujours ?

    Dommage que Mme Rodrigue et M.Pourreaux (ex-hauts cadres de la Ville), candidats d'Équipe Coderre aient perdu en novembre 2013. Il y avait là de l'espoir pour cette Ville qui accuse 25 ans de retard sur de très nombreuses villes nord-américaine de même taille. Montréal, seule ville à avoir 19 ou 20 maires... On a le conseil de Ville le plus obèse; le moins efficace et visionnaire en Amérique ! Le moins proactif, imaginatif et audacieux. Et aussi le plus dispendieux (aveuglement volontaire, collusion et corruption aidant), pour la "ville importante" la plus pauvre au pays ! En période électorale, Bergeron de Projet Mtl s'engagea à faire baisser drastiquement le nombre d'élus. Pointé à l'opposition, il tourne (encore) sa veste et dit vouloir conserver le nombre d'élus à plus de cent... Crédibilité 0. Il se retirera dans moins d'un an, disait-il, atterré de n'avoir pu devenir maire. Mon petit doigt me dit que cette girouette sera à nouveau candidat à la mairie en 2017 ?

  • Claude Bernard - Abonné 12 juillet 2014 11 h 30

    Centralisation et taxes

    La centralisation proposée ne sera pas suivie d'une baisse du compte de taxes, comme chacun sait.
    J'espère que les «experts» consultés n'ont pas invoqué les fumeuses économies d'échelles, chères aux naïfs.
    Le déneigement ne coûtera pas moins cher et ne se fera pas plus vite; présentement il y a une grande variété dans les services et c'est très bien ainsi.
    La centralisation des services ne favorise que les gros entrepreneurs et suscite des soupçons de collusions.
    Gérer une ville ne consiste pas à déneiger et à ramasser les ordures; cela, les arrondissements peuvent le faire.
    Le maire devrait s'occuper des grands dossiers: transports en commun, pollution de l'air, développement économique, relations avec l'AM, Québec et Ottawa, aller chercher les meilleurs exemples dans les villes comparables ailleurs dans le monde etc...
    Si son leadership ne lui permet pas de coordonner le travail des arrondissement, lui et nous avons un problème.