Grandes artères: cyclistes en péril

Un « vélo fantôme » se dressait lundi matin à l’entrée du tunnel de la rue Saint-Denis, à Montréal, où Mathilde Blais, une cycliste de 33 ans, a été fauchée par un camion il y a une semaine.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Un « vélo fantôme » se dressait lundi matin à l’entrée du tunnel de la rue Saint-Denis, à Montréal, où Mathilde Blais, une cycliste de 33 ans, a été fauchée par un camion il y a une semaine.

Les tunnels sous les viaducs sont périlleux pour les cyclistes, mais les grandes artères montréalaises, comme la rue Saint-Denis, le sont tout autant puisqu’on y dénombre quelque 400 accidents par année, constate la Direction de la santé publique (DSP) de Montréal. À cet égard, les données policières sous-estiment le nombre d’accidents impliquant des cyclistes et la gravité de leurs blessures, soutient la DSP.

 

Le décès de Mathilde Blais dans le tunnel de la rue Saint-Denis la semaine dernière a attiré l’attention du public sur le danger que représentent les voies passant sous les viaducs. Mais le Dr Patrick Morency, médecin à la DSP de Montréal, croit que ce n’est pas uniquement le passage sous le viaduc Saint-Denis qui cause problème, mais l’ensemble de l’artère. « Quand on regarde la carte des blessés, on peut voir que la majorité des blessés sur les artères le sont aux intersections, explique-t-il. Les intersections sont le lieu des conflits les plus fréquents. »

 

Entre 2000 et 2012, les données policières révèlent que, rue Saint-Denis, entre les autoroutes Métropolitaine et Ville-Marie, 21 cyclistes en moyenne ont été blessés chaque année — pour un total de 272 pour les 13 années visées — et que 32 piétons ont subi des blessures.

 

La rue Sherbrooke est aussi une zone à risque puisque l’on y a dénombré 43 cyclistes et 77 piétons blessés par année, note le Dr Morency.

 

Comme ces données ne tiennent pas compte des interventions ambulancières, il s’agit d’un minimum qui pourrait être augmenté de 25 % si on combine les données des deux sources, avance le Dr Morency.

 

Par « artères », on entend des voies à fort débit de circulation, telles que la rue Sherbrooke, l’avenue du Parc, la rue Jean-Talon, l’avenue Papineau ou la rue Saint-Denis.

 

Aménagements réclamés

 

Faut-il tenter de dissuader les cyclistes et les piétons d’emprunter ces artères pour les inciter à utiliser des rues moins fréquentées ? Non, rétorque le Dr Morency en rappelant que le « paradigme dominant du XXe siècle » visait un classement hiérarchique des routes au sommet duquel trônait l’autoroute (ou l’artère en milieu urbain) afin de réduire l’accès des piétons et des cyclistes aux voies les plus fréquentées.

 

« Je crois qu’il va y avoir de plus en plus de cyclistes sur les artères qui ont une vocation à la fois commerciale et résidentielle, dit-il. Sortir les cyclistes des artères n’est pas une bonne idée, à moins de vouloir reculer de 50 ans. Il faut au contraire adapter les artères aux vélos, ce qui peut impliquer dans certains cas de réallouer une partie de la chaussée aux vélos. »

 

Montréal s’est taillé une place enviable en ce qui a trait à la place faite au vélo. La DSP estime que le temps est venu pour les autorités de se pencher sur des aménagements plus conviviaux sur les artères de la métropole.

 

Les grandes artères figurent d’ailleurs en tête de liste des voies où des aménagements cyclables sont réclamés. Dans le cadre d’une étude sur le cyclisme réalisée l’an dernier, Gabriel Damant-Sirois, candidat à la maîtrise en urbanisme à l’Université McGill, a sondé les cyclistes : 22 % des 1008 répondants ont cité le boulevard Saint-Laurent comme l’artère ayant le plus besoin d’une piste ou d’une bande cyclable. Suivent la rue Sherbrooke (10 %), l’avenue du Parc (7 %), la rue Saint-Denis (7 %) et le boulevard de Maisonneuve, à l’est de Berri (4 %).

 

Passages piétonniers

 

La pression augmente sur le Canadien Pacifique (CP) pour ouvrir des passages pour piétons et vélos le long de la voie ferrée qui traverse le centre de l’île de Montréal.

 

Le débat a d’ailleurs franchi une nouvelle étape, puisque l’Office des transports du Canada (OTC) a convoqué la Ville de Montréal et le CP à une séance de médiation de deux jours, les 28 et 29 mai.

 

La Ville tente sans succès depuis cinq ans de forcer le CP à aménager six passages à niveau le long de ce chemin de fer qui sépare le Plateau Mont-Royal de Rosemont-La Petite-Patrie. C’est à cause de la présence de cette voie ferrée que les cyclistes doivent franchir les « tunnels de la mort ».

 

« Les citoyens réclament ces passages à niveau, et franchissent la voie ferrée de toute façon par des endroits non sécuritaires. La balle est dans le camp du CP, qui doit répondre aux besoins de la population », dit Aref Salem, responsable des transports au comité exécutif de la Ville.

 

Montréal est prête à payer à parts égales avec le CP la facture d’aménagement des passages à niveau. Il s’agirait de passages au sol, relativement peu coûteux, et non de passerelles au-dessus des voies ferrées. Des citoyens passent déjà par des trous « illégaux » dans les clôtures qui longent la voie ferrée. Plusieurs ont reçu des contraventions de 146 $ de la « police du CP » pour avoir franchi illégalement la voie ferrée.

 

Le CP « coopère pleinement » avec l’OTC, dit Ed Greenberg, porte-parole de la société ferroviaire, dans un courriel au Devoir. Il a refusé de répondre à nos questions sur les intentions du CP.

 

De son côté, l’Office des transports a expliqué que la médiation est un processus volontaire et confidentiel qui permet aux parties de se rapprocher d’un règlement négocié, avant que l’Office impose une décision. Les parties ont 30 jours pour parvenir à une entente, après le renvoi du dossier en médiation.

 

Plusieurs organismes montréalais ont augmenté lundi la pression sur le CP pour l’aménagement de passages pour vélos et piétons, dont le Centre d’écologie urbaine de Montréal, le Conseil régional de l’environnement de Montréal, Vélo Québec et Vivre en ville.

 

Vélo fantôme

 

Une semaine après le décès de la cycliste Mathilde Blais, morte heurtée par un camion sous un viaduc ferroviaire de la rue Saint-Denis, près de 400 personnes ont pris part lundi matin à une cérémonie à sa mémoire. Les participants à la cérémonie, dont une quinzaine d’élus, ont installé un « vélo fantôme » tout blanc pour rappeler aux passants le terrible accident qui a emporté la cycliste de 33 ans.

 

En soirée, un autre rassemblement a réuni environ 150 personnes en présence du ministre des Transports, Robert Poëti.

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