Montréal: entre montagne et fleuve

Bétonneuses et grues s’activent sur le chantier de la tour des Canadiens, immeuble de 50 étages qui se dressera en 2016 tout à côté du Centre Bell. En arrière plan, la flèche du 1250, René-Lévesque, le plus haut gratte-ciel de la métropole, fend le ciel de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Bétonneuses et grues s’activent sur le chantier de la tour des Canadiens, immeuble de 50 étages qui se dressera en 2016 tout à côté du Centre Bell. En arrière plan, la flèche du 1250, René-Lévesque, le plus haut gratte-ciel de la métropole, fend le ciel de Montréal.

Symbole distinctif de Montréal, le mont Royal aurait pu être englouti par les gratte-ciel. Un règlement adopté en 1994 a interdit la construction d’immeubles qui dépassent la montagne en hauteur pour en protéger la vue, mais au fil des ans, les tours ont peu à peu obstrué ce précieux champ de vision.

 

En 2012, Jean Décarie, urbaniste à la retraite et ex-responsable du mont Royal à la Ville de Montréal, s’est rendu sur 32 places publiques fréquentées par les Montréalais et les touristes tant au centre-ville que dans le Vieux-Montréal. Son constat : seuls six lieux permettent encore d’apercevoir la montagne, et ce, de façon souvent parcellaire. « C’est majeur, lance-t-il. On n’ira pas démolir des immeubles pour reconstituer des zones de vision, mais il faudrait au moins essayer de conserver ces cinq ou six fenêtres vers la montagne. »

 

Pour atténuer l’obstruction causée par les nouvelles constructions, la Ville privilégie maintenant des immeubles plus étroits dans l’axe de la montagne, précise M. Décarie. « Mais s’ils en ajoutent trois ou quatre minces, ça va finir par faire un gros et ils vont finir par tout bloquer », signale-t-il.

 

Protéger les vues

 

Le Plan de protection et de mise en valeur du mont Royal adopté en 2009 avait pourtant répertorié 104 vues sur la montagne que la Ville souhaitait préserver. Deux d’entre elles ont été jugées particulièrement importantes, soit celle à partir de l’esplanade de la Place des Arts et l’autre qu’on peut encore observer de la terrasse de l’hôtel de ville.

 

Dans les faits, la protection des vues est toute relative. Pour les deux vues jugées significatives, la Ville a réduit les hauteurs permises dans les axes reliant la montagne à l’hôtel de ville et à la Place des Arts par l’entremise du Cadre de révision des hauteurs et des densités adopté en 2012. Mais un certain flou demeure pour toutes les autres.

 

« Les vues ne sont pas pour autant protégées, au sens où il serait interdit de construire un bâtiment qui les obstruerait », confirme Anik de Repentigny, chargée de communication à l’arrondissement de Ville-Marie. « Elles font plutôt partie des critères à considérer dans l’évaluation des projets, au même titre que les impacts microclimatiques, l’inscription dans la silhouette du massif bâti ou la mise en valeur des bâtiments significatifs. »

 

Cela dit, l’arrondissement n’écarte pas la possibilité d’ajouter d’autres vues significatives lors de la mise à jour du Plan d’urbanisme.

 

Une forêt de gratte-ciel

 

Pour Marie-Odile Trépanier, professeure à la retraite de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, la perte progressive de vues est inquiétante. « Même les vues protégées sont comme des peaux de chagrin. […] J’ai peur que la Ville ait un peu démissionné », dit-elle.

 

En révisant les hauteurs au centre-ville il a deux ans, la Ville a ouvert la porte à la construction d’immeubles de plus grande taille autour du quartier des affaires afin de dynamiser le développement immobilier. Elle a en revanche réduit les hauteurs permises dans certaines zones, notamment à proximité de la montagne.

 

Mme Trépanier croit que la Ville aurait dû également privilégier un plus grand dégagement entre les immeubles de haute taille en utilisant des outils de contingence. Elle aurait pu, par exemple, opter pour un transfert de droits de densité, aussi connus sous le nom de « bonus de densité », de manière à dédommager les propriétaires à qui on imposerait des hauteurs réduites.

 

Jean Décarie estime qu’il faut aussi se préoccuper des vues à partir du belvédère Kondiaronk, devant le chalet du mont Royal, car au-delà du mur de gratte-ciel, il y a le fleuve Saint-Laurent. Pour lui, le lien visuel entre la montagne et le fleuve est primordial. « Ce que je dis toujours en blague, c’est que la relation entre le fleuve et la montagne est une relation amoureuse qui a donné naissance à la ville. Si on ne voit plus cette relation, c’est comme un divorce. »

 

Or, dit-il, il ne reste que six fenêtres où l’on peut apercevoir le fleuve à partir de la montagne. Jean Décarie croit que cela est suffisant, pourvu que ces percées visuelles ne soient pas altérées. « Tant qu’il y a des fenêtres, on peut reconstituer mentalement la continuité du fleuve parce que c’est la relation au fleuve qui est importante », explique-t-il.

 

Distinguer le beau du laid

 

Certains observateurs pourraient se désoler de l’apparence parfois banale des nouveaux immeubles. À cet égard, l’arrondissement de Ville-Marie souligne que tous les projets sont soumis à une révision architecturale en fonction de plusieurs critères, dont l’implantation, les matériaux ou le type de parement, auxquels s’ajoutent des considérations liées au cadre bâti environnant.

 

Les projets passent aussi sous la loupe du Comité consultatif d’urbanisme composé d’élus et de membres de la société civile recrutés pour leur expertise en urbanisme, aménagement, architecture ou patrimoine. Mais son pouvoir se limite à faire des recommandations au conseil d’arrondissement.

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Les plus hauts gratte-ciel de Montréal

Le 1250, René-Lévesque 
(1992) 199 m
Le 1000 de la Gauchetière
1992) 205 m
La tour de la Bourse 
(1963) 190 m
La Place Ville-Marie 
(1962) 188 m
La tour CIBC 
(1962) 187 m
Le 1501, McGill College 
(1992) 158 m
Le Complexe Desjardins, 
tour Sud 152 m

Le V Courtyard Marriott (138 m), inauguré en 2013 à l’angle de De Bleury et René-Lévesque, vient de s’ajouter aux édifices de plus de 40 étages à Montréal.

 

1 commentaire
  • Pierre Valois - Abonné 22 avril 2014 00 h 59

    Des trouées dans le bâti...

    Il devrait bien se trouver de géniaux architectes pour concevoir des gratte-ciel comportant un grand vide entre le 32e et le 33e étage, quelque chose comme l'équivalent de 4 ou 5 étages, plus ou moins, afin de protéger la vue sur la montagne.

    Dans une telle tour, ce grand espace vide pourrait peut-être être utile à d'autres fins que d'offrir une vue, aux piétons, sur la montagne.