Quand l’air tue

En 2012, on a dénombré 49 jours de mauvaise qualité de l’air alors que la moyenne des quatre années précédentes était de 67 jours.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En 2012, on a dénombré 49 jours de mauvaise qualité de l’air alors que la moyenne des quatre années précédentes était de 67 jours.

La pollution de l’air est une grande tueuse. Mardi dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révélait que la mauvaise qualité de l’air est responsable du décès prématuré de sept millions de personnes dans le monde, soit davantage que le tabac. À Montréal aussi, la pollution fauche des vies, 1500 environ par année.

Les récents épisodes de smog en Chine — et dans une moindre mesure à Paris — n’ont rien de rassurant. Bien que sa situation ne puisse être comparée à celle des villes chinoises, Montréal n’est pas épargnée par le smog, mais au cours des deux dernières années, la qualité de l’air semble s’être améliorée.

 

Comme bien d’autres, Norman King, épidémiologiste à la Direction de santé publique (DSP), a sursauté quand il a vu les données révélées par l’OMS. Les effets de la mauvaise qualité de l’air dans certaines parties du monde sont très préoccupants, mais, selon lui, les conditions au Québec diffèrent de plusieurs façons.

 

« C’est sûr que c’est frappant comme chiffres. Mais les sept millions de décès signalés par l’OMS tiennent compte des morts causées par l’air intérieur et extérieur. Les contextes d’exposition en Asie ne sont pas du tout les mêmes qu’ici », rappelle-t-il.

 

Les images de villes chinoises étouffées par le smog, notamment en raison du recours au charbon, de même que l’utilisation de combustibles à l’intérieur des domiciles dans certaines parties du monde n’ont rien de comparable au contexte québécois et montréalais, dit-il.

 

À Montréal, on estime à 1540 par année le nombre de personnes qui meurent prématurément en raison de différents polluants. Et selon les évaluations de l’Institut national de santé publique du Québec, près de 1000 décès seraient attribuables aux particules fines dans la métropole.

 

Foyers et particules fines

 

Si l’on s’appuie sur les données de 2012, la qualité de l’air semble s’être améliorée à Montréal. Au cours de cette année-là, on avait dénombré 49 jours de mauvaise qualité de l’air alors que la moyenne des quatre années précédentes était de 67 jours. Le bilan de la qualité de l’air pour 2013 n’a pas encore été achevé, mais les premiers indices laissent croire que la situation est demeurée relativement stable.

 

En 2012, les émissions de particules fines à l’origine du smog hivernal demeuraient toutefois importantes. La Ville, qui interdit depuis 2009 l’installation de foyers et de poêles à bois dans les maisons neuves ou existantes, a lancé en 2011, avec l’appui de Québec, un programme visant à inciter les citoyens à retirer ou à remplacer leurs vieux appareils.

 

Géré par Équiterre, le programme a permis à ce jour de retirer quelque 2700 poêles. Ce résultat est modeste, quand on sait que l’île de Montréal compte environ 85 000 appareils désuets, mais il satisfait Équiterre dans les circonstances. « Comme c’est un nouveau programme, je pense qu’on peut être contents de ces résultats, car c’est une clientèle très difficile à rejoindre », indique Colleen Thorpe, chargée de projet en développement durable chez Équiterre.

 

Elle croit toutefois qu’il est trop tôt pour en mesurer les effets sur le taux de particules fines dans l’air. « L’action d’enlever un poêle est très directe en raison des émissions importantes qui y sont liées, dit-elle. Mais comme il reste un parc considérable de foyers encore sur le territoire, ça n’a peut-être pas un impact important, mais c’est un pas dans la bonne direction. Chez Équiterre, on travaille toujours dans une optique de petits pas. Ça prend ça pour atteindre un tournant. »

 

Montréal a fait l’objet de nombreuses critiques de la part notamment des professionnels du chauffage, qui estiment que son projet, qui prévoit d’interdire tous les types de poêle à bois d’ici 2020, va trop loin. Les nouveaux poêles à bois respectant la norme EPA sont performants et devraient être autorisés, disent-ils.

 

Si la DSP reconnaît que Montréal est sévère à cet égard, elle maintient sa position. « On appuie totalement la Ville. L’enjeu est important », estime Norman King.

 

Pire en région?

 

Pour sa part, André Bélisle, président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, croit qu’il ne faut pas sous-estimer la pollution en région, où les mesures de la qualité de l’air font défaut. Dans la vallée du Saint-Laurent, entre 200 et 2500 personnes meurent prématurément chaque année à cause de la pollution de l’air, rappelle-t-il.

 

« Dans les petites villes, les problèmes de chauffage au bois sont, en proportion, beaucoup plus graves [qu’à Montréal] », avance-t-il.

 


« À Montréal, où l’on parle plutôt de chauffage “d’agrément”, les gens vont utiliser à peu près une corde, une corde et demie de bois par année, poursuit-il. Mais quand on est dans les petites places, que ce soit dans les Laurentides ou dans Chaudière-Appalaches, les gens prennent de 10 à 15 cordes par année. Dans un village, presque toutes les maisons chauffent au bois. Alors, c’est sûr que, par habitant, le problème est bien plus grave. »

 

Selon lui, il faut regarder les problèmes de pollution de l’air dans leur ensemble. « Plus il y aura réchauffement du climat, plus ça va exacerber les problèmes de smog. »

 

Comme Norman King, M. Bélisle croit que la réduction des combustibles fossiles liés aux transports figure parmi les priorités auxquelles on devra s’attaquer. Il faut miser sur l’électrification des transports, favoriser l’essor des transports en commun, mais aussi être plus exigeant en matière d’inspection des véhicules, soutient André Bélisle. « Ça prend un programme d’inspection obligatoire des émissions des véhicules. On est une risée mondiale. […] Tous les États et toutes les provinces qui entourent le Québec ont un programme d’inspection obligatoire depuis longtemps. Il y en a partout en Europe, au Kazakhstan, en Éthiopie, mais ici, on ne le fait toujours pas. »

 

Smog, réchauffement climatique, émission d’oxydes d’azote, de monoxydes de carbone, de particules fines. Le cocktail de polluants n’est pas toujours visible, mais ses effets peuvent être dévastateurs.

 

L’être humain peut vivre plusieurs semaines sans manger et plusieurs jours sans boire, mais il lui est impossible de se priver d’air bien longtemps, signale André Bélisle. « Là est l’importance de la qualité de l’air, lance-t-il. Le smog tue. L’OMS le dit. L’air, on le tient pour acquis. C’est une erreur. »

1 commentaire
  • Florian Péloquin - Abonné 29 mars 2014 11 h 28

    La combustion du bois, c'est loin d'être bucolique quand on en meurt

    Monsieur Bélisle, président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), a raison de dire que l’air peut être plus pollué dans les petites municipalités et dans les villages à cause du fait que proportionnellement un plus grand nombre de foyers utilisent le chauffage au bois et que la combustion du bois se fait d’une manière plus intensive que dans les grandes villes. C’est naturellement durant la saison froide que la pollution engendrée par la combustion du bois est la plus accentuée.

    En dehors de l’île de Montréal, le récent programme pour le remplacement des appareils désuets de combustion de bois permettait l’acquisition d’un autre appareil de combustion du bois répondant aux normes de l’Environmental Protection Agency (EPA) ou ceux du Groupe CSA (nouveau nom de l’Association canadienne de normalisation). Toutefois, même si ces appareils sont beaucoup moins polluants, il reste que leurs émissions de particules et autres produits toxiques sont encore trop élevées et que, de ce fait, leur utilisation ne peut que compromettre la santé publique pendant de nombreuses années. Ce programme était justement géré par l’AQLPA.

    Il serait bien que, si le programme est prolongé (une visite sur le site du programme indiquait que les fonds relatifs aux incitatifs étaient épuisés) ou s’il y a un autre programme, le gouvernement du Québec apporte des correctifs afin de l’aligner sur celui qui prévalait sur l’île de Montréal où les appareils de combustion du bois qui pouvaient être acquis étaient seulement ceux fonctionnant aux granules. Certes, idéalement, l’utilisation de ces derniers appareils serait aussi à proscrire. Qu’on l’on veuille ou non, la combustion du bois émet des particules et autres contaminants qui ne peuvent que réduire la qualité de l’air aux dépens de la santé de tous et, au premier chef, celle des enfants, des personnes ayant des problèmes cardiaques ou respiratoires et des personnes âgées. Bref, la combustion du bois