Une guêpe exotique au secours des frênes montréalais?

L’espoir de freiner la progression de l’agrile du frêne repose peut-être sur cette guêpe originaire d’Asie, comme l’agrile.
Photo: US Federal Government L’espoir de freiner la progression de l’agrile du frêne repose peut-être sur cette guêpe originaire d’Asie, comme l’agrile.

Un spécialiste en lutte biologique suggère le recours à une guêpe asiatique pour lutter contre l’agrile du frêne à Montréal. Cette guêpe de petite taille, qui a déjà été introduite aux États-Unis et en Ontario, pourrait freiner les ravages de l’insecte, soutient Jacques Brodeur, professeur à l’Institut de recherche en biologie végétale de l’Université de Montréal. Mais elle ne sauvera pas les frênes montréalais, prévient le chercheur. Selon lui, la bataille contre l’agrile est perdue d’avance, et la majorité des frênes disparaîtront au cours des prochaines années.

 

« Le scénario actuel était écrit dans le ciel depuis des années. La progression de l’agrile du frêne sur le continent américain est inéluctable. Toutes les conditions sont réunies à Montréal pour que les populations d’agrile du frêne explosent », indique Jacques Brodeur.

 

Sans prédateur naturel sur le continent nord-américain, l’agrile du frêne a trouvé un énorme garde-manger à Montréal où, au cours des dernières décennies, des frênes ont été plantés massivement. On en compte 200 000 sur le domaine public. « Ce fut une erreur de planter autant de frênes, à des densités très élevées dans certains arrondissements. La diversité a bien meilleur goût », souligne M. Brodeur.

 

Depuis la première apparition de l’insecte ravageur à Montréal en 2011, la Ville a mis en place un programme de lutte contre l’agrile, menant des opérations de dépistage, d’abattage et de traitement au biopesticide TreeAzin. Cela n’a pas empêché l’agrile d’étendre son territoire dans 12 arrondissements. C’est maintenant par centaines que les frênes sont abattus. Au moins 854 frênes montréalais seront coupés cette année.

 

Pour les autorités, il s’agit maintenant de ralentir la mortalité des frênes de manière à échelonner sur plusieurs années le remplacement des arbres et éviter un abattage massif.

 

« L’agrile du frêne a dévasté les populations de frênes sur tous les territoires qu’elle a colonisés en Amérique, que ce soit en forêt ou en milieu urbain. Je vois cet envahissement comme une fatalité », commente Jacques Brodeur.

 

Arme biologique

 

Si les espoirs d’éradiquer l’agrile sont nuls, il y a moyen de freiner sa progression, croit M. Brodeur. Dans cette optique, la guêpe Tetrastichus planipennis pourrait être utile. Originaire d’Asie, comme l’agrile, cette guêpe mesurant environ 4 mm dépose ses oeufs dans les larves d’agriles. Une fois les oeufs éclos, les larves de la guêpe dévorent leur hôte, provoquant sa mort.

 

« Je suis un ardent défenseur de la lutte biologique. Lorsqu’elle est bien réalisée, c’est une excellente alternative aux pesticides. Une alternative écologique et durable », explique Jacques Brodeur.

 

Introduite par les autorités américaines en 2007, la guêpe T. planipennis s’est établie dans le nord des États-Unis, et les résultats semblent encourageants. Elle a aussi été disséminée dans le sud-ouest de l’Ontario l’an dernier.

 

Selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments, cette guêpe minuscule ne s’attaquerait qu’aux larves d’agriles et non à celles d’espèces indigènes. Dépourvue d’aiguillon, elle ne serait pas une menace pour l’humain.

 

Jacques Brodeur reconnaît que, dans le passé, l’introduction d’espèces exotiques, comme la coccinelle asiatique, a pu avoir des effets indésirables. Mais selon lui, les risques sont limités dans le cas de la T. planipennis.

 

« Les guêpes identifiées pour lutter contre l’agrile du frêne ont été soumises à tout un processus de sélection afin de s’assurer de leur innocuité pour les espèces indigènes non seulement de guêpes, mais également d’hôtes, fait valoir M. Brodeur. Les risques d’effets indésirables pour les autres espèces sont minimes. On ne peut jamais totalement exclure un dérapage, mais dans ce cas-ci, le travail a été très bien réalisé par les chercheurs et les autorités phytosanitaires. »

 

La guêpe T. planipennis est toutefois loin d’être une panacée, concède Jacques Brodeur. À elle seule, elle ne sauvera pas les frênes montréalais, mais, selon lui, il vaudrait la peine d’essayer. « Il serait bien de procéder à des introductions sur l’île de Montréal, à la fois pour rapidement implanter sur l’île des populations de guêpes et, bien entendu, pour freiner l’envahissement de l’agrile du frêne, dit-il. Mais soyons réaliste, ce n’est pas cette petite guêpe qui pourra à court terme résoudre le problème. Il faut la considérer comme un élément à déployer parmi un arsenal qui se doit d’être diversifié. »

 

Quant au pic-bois, il ne faut pas compter sur lui pour décimer les populations d’agriles, note le chercheur.

 

Sélectionner les frênes à protéger

 

Le biopesticide TreeAzin qu’on peut injecter aux frênes à protéger est efficace, mais il est coûteux, et le traitement doit être répété tous les deux ans. Dépenser des millions de dollars pour sauver tous les frênes montréalais n’est pas réaliste, croit le chercheur. « Il est légitime, je crois, de vouloir sauver certains frênes qui ont une grande valeur, patrimoniale ou autre. Nous pouvons identifier ceux que nous devons absolument sauver et les traiter de façon récurrente », dit-il.

 

La Ville a cessé de planter des frênes et prône désormais la diversité des espèces sur le domaine public. L’administration de Denis Coderre prévoit déposer prochainement un règlement d’agglomération afin de mieux coordonner les efforts des arrondissements montréalais et des villes liées dans la lutte contre l’agrile du frêne. La Ville souhaite aussi se doter d’outils pour intervenir sur le domaine privé.

 

Mais quoi qu’on fasse, l’agrile est là définitivement, observe Jacques Brodeur : « L’agrile du frêne va continuer à progresser, à tuer nos frênes à un rythme de plus en plus rapide. Les dernières statistiques d’arbres infestés et abattus le démontrent, indique-t-il. Hélas, la grande majorité des frênes sur l’île de Montréal devraient disparaître d’ici quelques années. Notre paysage urbain sera grandement altéré. »

***


L’agrile du frêne en cinq dates

2002: Première apparition de l’agrile du frêne en Amérique du Nord, dans la région de Détroit, au Michigan. Depuis, l’agrile a tué des dizaines de millions de frênes aux États-Unis.
2008: Au Québec, l’insecte ravageur est détecté à Carignan et à Gatineau.
2011: Des frênes infestés par l’agrile sont découverts à Montréal, dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve.
2013: À Montréal, 86 frênes ont été abattus au cours de l’année.
2014: Selon les premiers bilans, au moins 854 frênes devront être coupés à Montréal en 2014.

9 commentaires
  • Michel Benoit - Inscrit 17 mars 2014 01 h 49

    la coupe est commencée

    L'arrondissement Ville-Marie a confirmé qu'il coupera 1000 frênes ce printemps.

  • Yves Côté - Abonné 17 mars 2014 04 h 36

    Question...

    SVP, quel est donc le prédateur de cette T. planipennis ?
    Quelqu'un pourrait-il le préciser ?
    Faudrait tout de même pas que le remède devienne pire que le mal, par absence de vecteur de contrôle du nombre de celui-ci !!!
    Tourlou.

  • Yves Alavo - Abonné 17 mars 2014 06 h 42

    éradiquer l'agrile du frêne

    Un article intéressant à lire

  • Marcel Lemieux - Inscrit 17 mars 2014 06 h 55

    Un risque

    À mon avis l'importation de cette insecte asiatique doit être réfléchit avant. La carpe
    asiatique en est-elle pas un exemple? À moins que je me trompe elle avait été
    importée de l'Asie par des éleveurs Américains de poisson chat de l' Arkansas .
    Poissons élevés en étang. Elles ont migrées hors des étangs lors d'inondation et sont
    maintenant à deux pas de notre fleuve. Prédateurs très voraces, etc,etc. Ce n'est
    qu'un exemple parmi tant d'autre. Je ne suis pas scientifique loin de là. je me pose des questions.

    Marcel Lemieux

  • Alain Castonguay - Abonné 17 mars 2014 07 h 15

    Une précision

    J'ai parlé au responsable de la lutte contre l'infestation à Montréal la semaine dernière. Le nombre de frênes abattus et qui étaient frappés par l'insecte dépasse à peine les 200 sujets. Dans plusieurs des arrondissements et des villes liées où les frênes ont été abattus en plus grand nombre, ce sont des arbres en déclin ou dépérissants qui n'étaient pas touchés encore qui ont été coupés. On voulait éviter qu'ils deviennent des pouponnières pour l'insecte, dont l'expansion devient exponentielle rapidement. Même parmi les arbres où l'insecte étaient présents, plus de la moitié ne montraient aucun symptôme de dépérissement.