Le déneigement ou les frênes?

Le non-chargement de la neige dans les rues locales permettra à l’arrondissement de dégager des économies de 300 000 $. Cette somme sera investie dans l’injection de biopesticide pour une partie des arbres qui peuvent être sauvés.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le non-chargement de la neige dans les rues locales permettra à l’arrondissement de dégager des économies de 300 000 $. Cette somme sera investie dans l’injection de biopesticide pour une partie des arbres qui peuvent être sauvés.
Faute d’argent pour contrer les ravages de l’agrile du frêne, l’arrondissement de Rosemont—La Petite-Patrie ne procédera pas au chargement de la dernière bordée de neige dans ses rues résidentielles, a appris Le Devoir. Le maire François Croteau a pris cette décision après avoir été informé qu’il faudrait couper 150 arbres supplémentaires cette année en raison de l’insecte destructeur. 

Le non-chargement de la neige dans les rues locales permettra à l’arrondissement de dégager des économies de 300 000 $. Cette somme sera investie dans l’injection de biopesticide pour une partie des arbres qui peuvent être sauvés, a indiqué M. Croteau au Devoir. 

« On est à la mi-mars. Oui, il y aura un désagrément sur les rues locales pendant deux semaines, mais les 300 000 $ d’économie que je vais faire sur le demi-chargement me permettront de sauver des arbres cet été et de m’attaquer au problème de l’agrile du frêne », a expliqué le maire Croteau. 

Depuis des mois, Projet Montréal talonne l’administration de Denis Coderre afin que la Ville consacre, dès 2014, une somme de 10 millions de dollars pour intensifier sa lutte contre l’agrile du frêne, un insecte qui est maintenant présent dans 12 arrondissements. En vain. Montréal a réservé une somme de 3,8 millions pour la canopée pour 2014 et seule une partie est destinée à la guerre engagée contre l’agrile. 

Originaire d’Asie, l’agrile du frêne est un insecte vert métallique qui peut entraîner la mort des frênes en moins de trois ans. Détecté au Michigan en 2002, l’agrile du frêne a tué des dizaines de millions de frênes aux États-Unis au cours de la dernière décennie. C’est en 2011 que l’insecte a été détecté pour la première fois à Montréal, dans l’arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve. 

À Montréal, où l’on dénombre 200 000 frênes sur le domaine public, un arbre de rue sur cinq est un frêne. De 2011 à 2013, près de 150 arbres ont été abattus sur le territoire, mais la cadence semble s’accélérer puisqu’au cours des dernières semaines, Rosemont—La Petite-Patrie a entrepris d’en couper 300 alors que Mercier-Hochelaga-Maisonneuve doit en abattre 154. Et l’arrondissement de Ville-Marie vient d’annoncer qu’il couperait 250 frênes dans les prochains jours en raison de l’agrile.

Moins déneiger 

François Croteau a appris jeudi matin que son arrondissement devrait abattre 150 arbres supplémentaires à l’automne. Et il n’écarte pas la possibilité que le bilan s’alourdisse à la suite des opérations de dépistage qui seront menées au cours de l’été. 

Selon lui, si Montréal n’investit pas massivement et rapidement pour lutter contre l’agrile du frêne, la Ville pourrait perdre le contrôle de la situation. « Montréal ne prend pas au sérieux la crise. Cette décision politique, elle est irresponsable. Elle va nous mener dans une crise financière et écologique encore plus grave si on retarde encore cette décision-là, dit-il. La situation est pire que celle présentée par la Ville. » 

François Croteau soutient que le refus de l’administration Coderre d’investir davantage l’oblige à limiter le chargement de la neige aux artères et aux rues commerciales de Rosemont—La Petite-Patrie. Comme les autres arrondissements montréalais, Rosemont—La Petite-Patrie doit composer avec le gel budgétaire imposé par l’administration centrale, a-t-il rappelé. « Le choix budgétaire que je fais aujourd’hui, il est difficile et je comprends que les gens ne seront pas heureux de cette décision-là, mais dans cinq ans, ils vont être heureux que j’aie économisé la moitié d’un déneigement pour sauver des arbres. » 

L’administration «préoccupée» 

Selon le responsable du dossier de l’agrile du frêne au comité exécutif, Réal Ménard, il est faux de dire que l’administration minimise l’importance de la menace que représente l’agrile du frêne. « Il est vrai qu’on a besoin de plus de ressources. Je ne cherche pas à minimiser ça. Et il est vrai que la situation est préoccupante. Mais est-ce que l’administration va allonger 10 millions ? Je ne suis pas sûr. C’est la raison pour laquelle on veut travailler avec la communauté des affaires et interpeler le gouvernement du Québec. » 

Quant à la réduction des opérations de déneigement dans Rosemont—La Petite-Patrie, M. Ménard soutient que la décision appartient à l’administration Croteau : « Chacun gère ses fonds comme il veut. L’idée de faire un déneigement intermédiaire, ça peut peut-être se défendre, mais j’ose penser que le chargement [de la neige] est une chose et que l’argent qu’on doit mettre sur l’agrile du frêne en est une autre. »

M. Ménard a rejeté les blâmes formulés par M. Croteau concernant le sommet tenu lundi dernier avec des élus des 19 arrondissements montréalais et les 15 villes liées au sujet de l’agrile. M. Croteau avait reproché à Réal Ménard d’avoir mal préparé la rencontre et de ne pas avoir proposé un plan d’action susceptible d’obtenir l’adhésion de l’ensemble des élus présents. 

M. Ménard rétorque qu’au contraire, la réunion a été préparée « de longue date » et qu’il travaille d’ailleurs à l’élaboration d’un projet de règlement d’agglomération. Ce règlement établira la juridiction de l’agglomération sur le dépistage et le traitement au biopesticide des frênes. Il comportera aussi un volet qui permettra aux villes d’intervenir sur les terrains privés si nécessaire, notamment dans le cas d’un citoyen qui refuserait d’abattre un arbre si c’est requis. « Je veux travailler avec tout le monde, sans confrontation pour qu’on ait, dans les prochaines semaines, un règlement d’agglomération », a-t-il indiqué. 

« Je ne veux pas être mesquin, mais Projet Montréal a eu la responsabilité de l’environnement au sein de l’administration de coalition et je ne vois pas ce qu’ils ont fait spécifiquement pour l’agrile du frêne, a-t-il ajouté. Moi, j’y suis depuis quatre mois. C’est un des premiers gestes que j’ai posés. Personne ne minimise ça à l’exécutif. Et le maire Coderre est tellement conscient [du problème] qu’il a pris de l’argent dans sa réserve pour financer la lutte à l’agrile du frêne. »
 
L’administration entend aussi doubler le nombre de dépistages de l’agrile pour les faire passer de 2000 à 4000 par année. Il devrait s’ensuivre un accroissement des traitements aux arbres menacés, croit M. Ménard. 

Mais Réal Ménard et François Croteau ne s’entendent pas sur les ravages de l’insecte asiatique. Selon M. Ménard, l’abattage massif de frênes n’est pas nécessairement attribuable à l’agrile, dit-il. D’ailleurs, les fonctionnaires de Rosemont—La Petite-Patrie ont signalé à la ville-centre 26 cas de frênes infestés par l’agrile depuis 2011, a-t-il souligné. 

À cela, François Croteau rétorque que le dépérissement d’autant de frênes peut difficilement s’expliquer autrement que par l’agrile. « Je ne perdrai pas mon temps à dépister l’arbre si je vois qu’il est déjà presque mort », dit-il. 

Rosemont-La Petite-Patrie compte 8000 frênes sur son territoire et certaines rues sont plantées exclusivement de frênes. Selon un scénario jugé « conservateur », l’arrondissement devrait dépenser un minimum de 300 000 $ par année pour traiter 30 % de ses frênes au biopesticide TreeAzin, une opération qu’il faut recommencer tous les deux ans. « Dans un scénario où l’on sauve 30 % des arbres sur les 8000 et qu’on coupe les autres, il faut que je trouve, d’ici 10 ans, 16 millions $. C’est énorme ! Je trouve l’argent où ? », a-t-il souligné.
4 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 14 mars 2014 10 h 15

    «bio»pesticide TreeAzin ?

    J'aimerais en savoir plus sur cet insecticide prétendu bio. Représente-t-il quelque danger pour les humains, les oiseaux, les écureuils, les chats et les chiens?

    Comment cet insecticide agit-il?

    Pour ce qui est de la lutte contre l'agrile, la partie est perdue. La preuve est-elle faite que le «bio-insecticide» protège les arbres contre l'agrile? De combien d'années prolonge-t-il la survie du frêne? Où sont les tests ou les études?

  • Jean Richard - Abonné 14 mars 2014 10 h 32

    Des arbres ou des stationnements ?

    Nous sommes à la mi-mars. Même si le fond de l'air est encore froid, le rayonnement solaire est de plus en plus intense. De la douzaine de centimètres de neige reçue mercredi et jeudi, il y en a déjà une bonne partie qui a fondu ou s'est sublimée. Et il suffira de quelques jours pour que le reste disparaisse.

    Entre cette neige qui mettra trois ou quatre jours à disparaître et un arbre qui prendra 30 ou 40 ans à atteindre sa taille maximale, le choix semble facile à faire. L'arrondissement Rosemont-Petite-Patrie a probablement fait le bon choix.

    Cette situation devrait à la même occasion nous amener à réfléchir sur notre façon d'aborder l'hiver. Ainsi, on entend toujours dire que Montréal n'a pas d'argent, puis on apprend que de ne pas procéder au chargement d'à peine 12 centimètres de neige dans les rues secondaires d'un seul arrondissement permet d'économiser 300 000 $. C'est énorme.

    Les rues touchées par le non chargement de la neige ne sont pas fermées. On peut encore y circuler. On peut aussi y circuler à pieds, en empruntant les trottoirs, encore que trop d'automobilistes mal éduqués y ont déversé la neige qu'ils ont dégagé de leur espace de stationnement – pour certains, la voiture est reine et le piéton un simple valet.

    Finalement, on s'aperçoit que si on ramasse si promptement la moindre bordée de neige tombée, c'est en grande partie pour faciliter le... stationnement, bien plus que la circulation. On dépense des millions $ pour permettre à des individus d'occuper un espace privé sur la chaussée sans, dans bien des cas, en faire les frais (des milliers de banlieusards stationnent gratuitement dans les rues des quartiers longeant les stations de métro).

    Des millions pour le stationnement et des miettes pour les arbres, les parcs ou autres espaces publics ? Il est temps de revoir nos priorités. Bravo à ceux qui commencent à le faire.

  • Claude Trudel - Abonné 14 mars 2014 13 h 11

    Carte interactive


    Carte interactive « Les frênes de Montréal » basée sur les données ouvertes de la Ville de Montréal : http://bit.ly/1ilO6tT

  • Claude Trudel - Abonné 14 mars 2014 15 h 13

    Référence


    Dans le numéro courant de « Quatre-Temps », la revue des Amis du Jardin botanique de Montréal : « Des parasites chinois à la rescousse de nos frênes » (Jacques Brodeur, spécialiste de la lutte biologique et professeur à l’IRBV). Cette revue peut être consultée dans les Bibliothèques de Montréal et à la Grande Bibliothèque.