Suncor veut transporter son pétrole par train jusqu’à Tracy

Les installations de sables bitumineux de Suncor à Fort McMurray, en Alberta
Photo: La Presse canadienne (photo) Jeff McIntosh Les installations de sables bitumineux de Suncor à Fort McMurray, en Alberta

Après avoir construit l’installation nécessaire pour recevoir du pétrole par train à sa raffinerie montréalaise, Suncor veut maintenant amener du brut de l’Ouest canadien jusqu’à Sorel-Tracy.

 

Selon un document déposé lundi auprès des autorités réglementaires et consulté par Le Devoir, Suncor mentionne discrètement, mais sans détour, qu’une « deuxième installation de déchargement ferroviaire est prévue pour Tracy » et qu’il sera en activité au cours des prochains mois.

 

« Il est prévu que cela donnera aux produits du secteur des sables pétrolifères l’accès aux eaux de marée de l’Est et que cela pourrait commencer dès le deuxième trimestre de 2014 », écrit Suncor à la page 30 de sa notice annuelle 2013, un document de plus de 100 pages. (Le document se trouve à sedar.com.)

 

Bien avant la scène inimaginable de Lac-Mégantic, Suncor envisageait d’amener du pétrole de l’Ouest canadien au Québec : la raffinerie de Pointe-aux-Trembles est la seule de ses quatre installations nord-américaines qui n’est pas reliée au réseau de pipelines émanant de l’Alberta. L’incitatif est purement financier, fait valoir le producteur, car il en coûte davantage de s’approvisionner sur les marchés étrangers qu’avec du pétrole de l’Ouest.

 

Depuis un an

 

Contactée par Le Devoir à la suggestion du personnel de la mairie de Sorel-Tracy, Kildair Service ltée, un spécialiste du stockage de mazout lourd, de bitume et de pétrole, a confirmé qu’il avait commencé les préparatifs depuis près d’un an.

 

« Notre rôle sera de prendre possession des trains, de procéder au stockage dans notre parc de réservoirs et de remplir des navires, a dit le p.-d.g. de Kildair, Daniel Morin. Quant au pétrole, s’il retournera à Montréal ou s’il sera exporté sur la côte Est ou ailleurs, ce sera à eux de décider, avec toutes les variables qui peuvent entrer en ligne de compte, comme les prix courants, les différentiels de qualité, etc. »

 

Fondée en 1929, Kildair est aujourd’hui une propriété à part entière de Sprague Operating Resources, un groupe inscrit à la Bourse de New York qui exploite une quinzaine de terminaux de stockage dans le nord-est des États-Unis. Son site Web explique notamment qu’en 2011, Kildair a acheté sept réservoirs de 210 000 barils dont se servait Hydro-Québec pour sa centrale thermique de Sorel-Tracy.

 

« Suite à l’acquisition des actifs d’Hydro-Québec, Kildair se lance dans l’entreposage et la manutention du pétrole brut en concluant un contrat à long terme avec une importante entreprise pétrolière intégrée », précise un bref historique de l’année 2013 sur son site Web.

 

Invité à fournir de plus amples détails, un porte-parole de Suncor à Montréal a indiqué au Devoir que la notice annuelle « contient l’essentiel de l’information disponible ». Des considérations commerciales empêchent l’entreprise de quantifier le pétrole qui transitera par Tracy, a-t-il ajouté.

 

Inversion du pipeline

 

Le projet de Tracy survient au moment où tous les regards sont tournés vers Ottawa. L’Office national de l’énergie publiera aujourd’hui sa décision d’autoriser ou non l’inversion du flot d’écoulement de la « ligne 9 » d’Enbridge.

 

Le pipeline en question coule présentement de l’est vers l’ouest, soit de Montréal vers North Westover, en Ontario. L’inversion, farouchement contestée par des groupes environnementaux, permettrait d’amener à Montréal du pétrole albertain. Présentement, la raffinerie est alimentée par un pipeline en provenance de Portland (Maine) et que Suncor détient à hauteur de 23,8 %.

 

Sur les marchés, le pétrole de l’Ouest se vend au prix du WTI (West Texas Intermediate), soit environ 100 $ le baril. Celui qui arrive par bateau en provenance de la mer du Nord, en comparaison, coûte 107 $ le baril. Les dirigeants de la société qui exploite la raffinerie d’Ultramar à Lévis, Valero, n’ont jamais caché qu’ils voudraient eux aussi du pétrole canadien pour réduire leurs coûts.

 

30 000 barils par jour

 

La raffinerie montréalaise de Suncor a déjà commencé à recevoir du brut de l’Ouest, soit environ 30 000 barils par jour. La raffinerie a une capacité quotidienne de 137 000 barils.

 

À l’été 2013, après la tragédie de Lac-Mégantic mais avant que Suncor commence à recevoir du pétrole de l’Ouest, un porte-parole avait affirmé que la sécurité était une priorité. « On a des produits raffinés qui sortent de la raffinerie par train, avait dit Dean Dussault. Les fournisseurs de services jusqu’ici ont fait preuve d’un grand professionnalisme et assuré un transport sécuritaire. La même chose va s’appliquer si on reçoit du brut de l’Ouest. »

 

Selon un porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin, les activités de Suncor à Tracy traduisent un développement « très inquiétant pour les communautés où circulent ces convois, mais pas nécessairement si surprenant quand on considère l’expansion rapide de la production dans l’Ouest qui génère une augmentation rapide du transport par train ». « Ceci démontre à quel point les pétrolières sont déterminées à trouver tous les moyens possibles pour désenclaver la production dans l’Ouest et rejoindre les marchés internationaux pour y vendre leur pétrole à gros prix ».

 

La mairesse de Lac-Mégantic doit se rendre à Washington la semaine prochaine avec des membres de la Coalition municipale transfrontalière pour la sécurité ferroviaire afin de rencontrer les élus du Congrès.

13 commentaires
  • Serge Beauchemin - Inscrit 6 mars 2014 07 h 25

    Pas de bon sens...

    Les longs chapelets de wagons citernes passeront au travers des villes de Varennes, Verchères et Contrecoeur... Cela n'a aucun sens.

    • Louise Lefebvre - Inscrite 9 mars 2014 16 h 39

      La terreur sur roue...les humains n'ont plus leur place sur cette planète...le pétrole occupe tout l'espace.

  • Marcel Bernier - Inscrit 6 mars 2014 08 h 06

    Endiguer le réchauffement climatique...

    Ainsi donc, on veut que nous accroissions notre dépendance au pétrole venant de l'Alberta. Il est d'ores et déjà prouvé que l'extraction de ce bitume émet environ 15% de gaz à effet de serre de plus que le pétrole conventionnel : il n'est pas outrancier d'affirmer que celui-ci est le pétrole le plus polluant au monde.
    Comme les Verts européens, nous devons revendiquer, auprès de nos députés-es, et ce, sans répit, des investissements dans des énergies renouvelables afin de sortir le carbone de notre vie économique.

    • Louise Lefebvre - Inscrite 9 mars 2014 16 h 42

      En plus pour exploiter les sables bithumineux ils doivent faire l'extraction de gaz de schiste pour utiliser le gaz naturel comme énergie pour extraire le pétrole des sables...double pollution double catastrophe environnementale...La folie du pétrole à l'état pure!

  • robert morin - Inscrit 6 mars 2014 08 h 55

    La notion de «secret industriel»...

    Quand, dans un dossier aussi crucial pour la santé, la sécurité et l'environnement des populations, on lit un argument comme celui-ci :

    «Invité à fournir de plus amples détails, un porte-parole de Suncor à Montréal a indiqué au Devoir que la notice annuelle « contient l’essentiel de l’information disponible ». Des considérations commerciales empêchent l’entreprise de quantifier le pétrole qui transitera par Tracy, a-t-il ajouté.»

    ...on est en droit de se demander si les principes de démocratie ont encore un poids face à la cupidité sans borne des mercenaires du capitalisme sauvage!

  • Daniel Bérubé - Abonné 6 mars 2014 12 h 13

    La logique des marchés...

    J'entendais, hier soir à la télé, que H.Q. avait connue une baisse de valeur dans son ensemble depuis quelques années. Eh oui, une entreprise d'énergies renouvellable, qui risque de se faire écraser, et par qui ? une vague de production d'électricité à partir des gaz de shiste qui se fait aux USA, qui occasionne des surplus, fait baisser les profits et discrédite l'entreprise (pour sa rentabilité). Ne pas oublier que Harper serait le premier a applaudir s'il apprenaît aujourd'hui pour demain que Hydro-Québec n'existerait plus: il voit beaucoup plus en cette dernière une compétitrice des énergies à écraser, qu'une entreprise spécialisé dans les énergies renouvellables.

    Ne pas oublier que pour Harper, Hydro-Québec est un concurent dangereux ! OUI DANGEREUX !!! Pas au niveau environnemnental, mais au niveau capitaliste.
    N'oubliez pas que pour Harper, les environnementalistes sont des terroristes, et tout ce qui désire sauver la planète doit être éliminer, car pour lui, l'économie et les marchés doivent avoir priorité sur la qualité des vies humaines, voir sur les vies humaines directement !

    Il ne voit pas l'argent comme étant un outil au service des humains, mais voit l'humain comme étant au service de l'argent ou de ceux la détennant.

    • Jacques Moreau - Inscrit 7 mars 2014 11 h 20

      Je crois que vous prêtez au gouvernement fédéral des intentions qu'il n'a aucun intérêt à voir se matérialiser. L'appauvrissement du Québec a pour résultat que le reste du Canada (et ses électeurs) devra verser plus de dollars au Québec via la péréquation, cet appauvrissement donnerais de la munition aux "souverainistes" et n'aide en rien la "cause" fédéraliste. De plus je craindrais voir des "supporters" du Canada, laisser le Québec pour les "prés plus verts", laissant une plus forte concentration de "séparatistes" au Québec.

  • Denise Lauzon - Inscrite 6 mars 2014 12 h 37

    Rien ne peut arrêter les pétrolières

    Sans tambour ni trompette, les pétrolières font leur chemin vers les consommateurs. Pour ces compagnies, la tragédie de Lac Mégantic n'est qu'un événement malheureux qu'il faut oublier le plus vite possible pour continuer à prendre de l'expansion. En réalité, elles ne rencontrent pas beaucoup d'opposition et réussissent même à mettre les gouvernements de leur bord.

    • François St-Pierre - Abonné 6 mars 2014 16 h 28

      Mais les consommateurs ne diminuent pas vraiment leur demande. Je n'ai pas entendu dire que les gros véhicules et les engins récréatifs à moteur se vendent moins bien qu'avant. Je parierais que même à Lac-Mégantic, on brûle chaque jour des centaines de litres d'essence à se promener en motoneige. Reconnaissons-le: quel intérêt les pétrolières auraient-elles à ne pas répondre à une telle demande? Pour freiner cette boulimie, on pourrait augmenter le prix de l'essence de façon radicale: tiens, disons à 1,75$ le litre. On imagine aisément les émeutes qui résulteraient d'une initiative pareille.

    • Serge Lemay - Inscrit 7 mars 2014 01 h 56

      Même à deux piastres, ils continueront d'en brûler du pétrole, quand on est inconscient et que l'on se fait dire à tout bout de champ que le pétrole est là pour rester encore bien des années, on finit par le croire !!!