200 000 frênes menacés de disparition à Montréal

Le tiers des arbres de la métropole pourrait disparaître d’ici dix ans.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le tiers des arbres de la métropole pourrait disparaître d’ici dix ans.

Dans dix ans, peut-être même dans cinq ans, l’agrile du frêne pourrait faire disparaître plus de 200 000 arbres à Montréal. Des rues entières vont perdre toute leur verdure. De nombreux quartiers vont être dépouillés de leurs arbres. Et les passants n’auront plus autant de choix pour se mettre à l’ombre au parc Lafontaine lors des canicules d’été. Voilà ce qui risque d’arriver si la Ville ne prend pas les grands moyens pour lutter contre l’agrile du frêne ; un petit insecte venu d’Asie qui s’installe insidieusement sous l’écorce de l’arbre au point d’entraîner sa mort.

 

Le maire de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, François Croteau, croit que ce n’est qu’une question de temps avant que tous les frênes de Montréal soient infestés. On en compte actuellement 200 000 sur le domaine public, sans compter tous ceux sur les propriétés privées. Le tiers des arbres de la métropole pourrait donc disparaître. Quinze arrondissements sont d’ailleurs aux prises avec l’agrile du frêne.

 

« Le parasite ne s’élimine pas. Il faut soit traiter les frênes à vie, ou les couper. Donc, à terme, tous les frênes de Montréal disparaîtront. L’échéance de dix ans est réaliste et non alarmiste. Au pire, d’ici cinq ans, ça pourrait être l’hécatombe »,mentionne M. Croteau. « Si nous n’intervenons pas rapidement avec les moyens nécessaires, nous allons perdre le contrôle de la progression de l’infestation. Or, à l’heure actuelle, nous sommes très en retard », poursuit-il en rappelant que 300 arbres devront être coupés d’ici la mi-mars dans son arrondissement.

 

Tsunami écologique

 

La semaine dernière, l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve a aussi confirmé que 154 frênes devront être coupés pour tenter de limiter la propagation de l’agrile du frêne. Le maire de l’arrondissement et responsable du dossier au comité exécutif de la Ville, Réal Ménard, reconnaît que « la situation est urgente et préoccupante. » Bien qu’il refuse de dire que les 200 000 frênes de Montréal sont condamnés, M. Ménard affirme que des dizaines de millions de dollars, voire des centaines devront être investies pour gagner la bataille contre l’insecte ravageur.

 

« La ville centre ne sera jamais dans une situation où elle aura 400, 500 millions à mettre pour l’agrile du frêne »,indique-t-il. Dans le récent budget, la maire de Montréal, Denis Coderre, a d’ailleurs prévu que 3,8 millions de dollars pour enrayer l’épidémie. M. Ménard croit que la solution sera de créer un « montage financier multipartite. »« Rien ne nous interdit de faire appel au gouvernement du Québec, au secteur privé. Il n’y a aucune municipalité en Amérique du Nord qui a mis les ressources qu’il fallait parce que ces ressources se chiffrent par millions de dollars », dit-il.

 

Depuis sa découverte dans le sud de l’Ontario et au Michigan en 2002, la lutte contre la propagation de l’argile du frêne a déjà coûté des milliards de dollars. 100 millions de frênes ont été jusqu’à présent abattus tant au Canada qu’aux États-Unis. L’ingénieur forestier Bruno Chicoine, qui a fait parvenir une lettre au Devoir, parle d’un véritable « tsunami autant écologique que financier ». Comme un tsunami, l’agrile du frêne rase tout sur son passage tellement sa propagation se fait rapidement. Et une fois que le frêne est infesté, l’abattage coûte cher. À Montréal, il faut compter au moins un millier de dollars pour abattre un arbre, puis entre 2000 et 3000 dollars pour le remplacer. Ces coûts sont pour le moment assumés par les arrondissements, dont les ressources financières sont limitées.

 

Un sommet le 10 mars

 

Le maire de Rosemont–La Petite-Patrie, François Croteau, réclame donc un fonds d’urgence de 10 millions de dollars pour faire face à la crise. Lundi prochain, le 10 mars, les 19 maires d’arrondissement et ceux d’une quinzaine de villes ont prévu d’en discuter lors du sommet sur l’agrile du frêne. Réal Ménard, qui organise l’événement, affirme d’emblée que cette demande sera rejetée. « Ce n’est pas possible. On a déjà parlé de ça au conseil dans le cadre de notre réalité financière. Un 10 millions, ça peut se trouver si on est en partenariat », dit-il.

 

De nombreux experts soutiennent que la meilleure solution reste encore le dépistage précoce de l’agrile du frêne et le traitement préventif des arbres. Or, Réal Ménard reconnaît que « la bataille contre l’agrile du frêne se fait à deux vitesses. »« En ce moment, il y a des arrondissements qui font peu d’efforts et d’autres qui font beaucoup d’efforts », affirme-t-il.

 

Face à cette situation, l’Association des biologistes du Québec (ABQ) et le Conseil des espèces exotiques envahissantes rappellent que les villes auraient intérêt à investir les sommes nécessaires pour accélérer les démarches de prévention pour contenir l’infestation, et appellent Québec à collaborer. « Quand les frênes seront tous dépérissants, la facture associée à l’abattage d’urgence sera salée. Quand les frênes seront tous morts, faute de moyens, il sera très long de rebâtir un nouveau patrimoine forestier », affirme Kim Marineau de l’ABQ. Et si les frênes venaient à disparaître à Montréal, des études ont démontré que les conséquences sont nombreuses, dont l’augmentation des îlots de chaleur et même de la mortalité associée aux maladies des voies respiratoires et cardiovasculaires.


Avec Jeanne Corriveau

6 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 6 mars 2014 06 h 44

    Planter des arbres

    Il faut planter de nouveaux arbres sans tarder. D'ailleurs je me demande toujours pourquoi on ne retrouve pas plus de conifères dans nos villes et villages. C'est tellement beau en hiver.

    • Jean Richard - Abonné 6 mars 2014 09 h 24

      La plupart des conifères sont plus affectés que les feuillus par les embruns salés soulevés par les voitures, suite d'un généreux épandage de sel de déglaçage.

      Les conifères font moins d'ombre l'été et davantage l'hiver. Dans nos villes trop asphaltées, on recherche plutôt l'ombre en été et la lumière du soleil en hiver.

  • Jean Richard - Abonné 6 mars 2014 09 h 45

    Vivement la diversité et la continuité

    On a parfois l'impression que dans un quartier donné, on a planté tous les arbres la même année et qu'on n'en a planté qu'une seule espèce. C'est parfois vrai.

    Ces arbres qu'on doit aujourd'hui abattre, ils sont nés à une époque où la vision écologique était quasi inexistante. Un arbre, c'était un élément décoratif individuel, sans rapport avec son environnement. La notion d'écosystème ne faisait pas partie des préoccupations des planteurs d'arbres urbains du milieu du siècle dernier.

    Il est probable qu'aujourd'hui, on soit beaucoup mieux informé au niveau municipal. On est toutefois pris avec le problème : rétablir la continuité et la diversité de la flore urbaine comme écosystème. La tâche donne probablement des maux de tête car l'environnement urbain présente un lourd défi.

    Si on semble se diriger vers la bonne voie sur l'espace public, il en va autrement sur les propriétés privées, où il est très fréquent d'observer des comportements du milieu du siècle dernier. On y plante n'importe quoi avec comme seul objectif l'élément décoratif. En banlieue, c'est encore pire. Le meilleur symbole de l'ignorance écologique, c'est bien la pelouse de type terrain de golf. À quand une petite bestiole qui viendra ravager cette monoculture vendue en rouleaux ?

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 6 mars 2014 11 h 31

    Amenez-des des palettes de bois

    Ces infestations d'insectes venus d'Orient et d'Asie ne cesseront jamais si on ne prends pas le taureau par les cornes. Ces insectes se logent dans les palettes de bois qui servent au commerce mondial. On le sait depuis longtemps, mais personne ne réagit. Même avec la vaporisation d'insecticides très puissants, ils survivent. Coca-cola a dû éliminer plusieurs de ses cargasains car l'insceticide s'est retrouvé sur les canettes et a affecté la santé de centaines de gens. Il faut des palettes d'un autre matériau : aluminium, plastique, une matière qui n'intéresse pas ces vermines. Sinon, on n'en finira jamais.

  • Daniel Bérubé - Abonné 6 mars 2014 12 h 34

    Nous voyons ici l'importance de

    la biodiversité. Chose certaine, sans doute qu'au moment de la plantation de ces arbres, les changements climatiques n'étaient que peu constaté et considéré. Je crains fort que nous ne connaissions des attaques semblables en régions, et qui seraient d'ailleur déjà commencer (la tordeuse d'épinette)... Durant des décénies, ce fut en grande partie l'espèce principale qui fut planté (l'épinette), car c'était elle que "les marchés" voulaient... nous réaliserons sans doute d'ici quelques années les coûts d'un tel choix... car n'oublions pas que quand les choix sont fait afin de répondre aux marchés, il s'agit ici d'une vision à court terme, chose qui est rarement favorable à l'environnement, la santé, le développement durable et une vision prenant en considération le bien être des générations à venir...

  • Alexandre Thibodeau - Abonné 6 mars 2014 21 h 21

    Il faudrait que les Montréalais demandent aux Longueuillois comment rendre la ville esthétique en coupant des arbres: http://tinyurl.com/q6m36fe