«Pauvres, grossiers, minables»

Luc Ferrandez a conservé son fief montréalais du Plateau-Mont-Royal aux élections municipales.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Luc Ferrandez a conservé son fief montréalais du Plateau-Mont-Royal aux élections municipales.

Le maire prêche par l’exemple. Luc Ferrandez se promène donc presque toujours à pied, à vélo ou en transport en commun dans son arrondissement du Plateau Mont-Royal. Il y a quelque temps, avant les élections, une dame l’a reconnu et apostrophé à l’intersection des avenues du Mont-Royal et Papineau. Elle reprenait les rengaines sur sa prétendue haine des chars, les clichés habituels.

 

« Je lui ai demandé de se retourner et de regarder dans la rue. Autour de nous, il y avait des autos partout, raconte l’élu en passant une nouvelle fois la main dans sa chevelure. Sauf que là, aux dernières élections, plus de 50 % de la population a refusé d’acheter cette image tronquée que les médias renvoient. Pour moi, ça, déjà c’est une première victoire que je trouve énorme pour la démocratie. »

 

Beaucoup de médias n’aiment pas Luc Ferrandez, et il le leur rend bien. Les trouve-t-il injustes ? « Je ne les trouve pas injustes, tranche-t-il. Je les trouve pauvres, grossiers, minables. »

 

Il répète en martelant les mots : mi-na-bles. Et il donne des exemples. Il y a quatre ans, un journaliste de Radio-Canada à qui il venait d’expliquer longuement que les places de stationnement ne seraient pas toutes payantes sur le Plateau aurait répété exactement le contraire en ondes, créant une « crise » étendue sur des mois.

 

« Un ti-coune de TVA s’est filmé à côté d’un banc de neige qui dégelait au printemps pour en faire le cas type du déneigement dans l’arrondissement. Comment tu oses faire ça ? C’est un banc de neige ! C’est là que j’ai compris que les médias sont prêts à dire n’importe quoi et qu’il est beaucoup plus facile de médiatiser l’indignation que l’information. Si tu dis que le Plateau ne vous veut pas, ça punche. Si tu expliques que l’arrondissement vous veut, mais a des problèmes financiers et… rendu là, on ne t’écoute plus. »

 

Luc Ferrandez, de Projet Montréal, a conservé facilement son fief du Plateau, mais son parti a perdu la mairie de Montréal et ne s’est pas imposé majoritairement au conseil municipal. Blâme-t-il les médias pour cette défaite montréalaise ?

 

« J’ai apprécié la capacité des résidants à se faire une opinion par eux-mêmes, répond-il, dans son bureau de l’avenue Laurier. Ils étaient bombardés d’impressions négatives par les médias. Ils ont su résister. Ma deuxième victoire c’est d’avoir vu cette population accepter des contraintes. Nos mesures ont affecté tout le monde. Nous avons augmenté le prix des vignettes de stationnement par exemple, réduit le nombre de places, installé 600 parcomètres, etc. Tout le monde a été affecté. Pourtant, les gens ont choisi l’intérêt collectif avant l’intérêt individuel. Pour moi, c’est tellement important d’entendre dire que le maire n’est pas responsable de la somme des intérêts individuels, mais bien de l’intérêt collectif. Quelle incroyable richesse ! Quelle satisfaction ! »


Touche pas à mon char !

 

D’accord pour l’arrondissement alors. Reste que, pour Montréal, la grande région métropolitaine et tout le Québec finalement, Luc Ferrandez incarne une sorte de feu rouge sur la grande autoroute bétonnée de la vie, un empêcheur de circuler en rond, le plus vite possible.

 

« Je leur parle à ces gens. Je leur explique que venir sur le Plateau va leur prendre trois, cinq ou dix minutes de plus. Ils viennent ici tous les deux mois. Dans l’année, ça fait une heure de plus, max, pour sauver la planète. Jamais personne ne me dit que j’ai raison. Je pense qu’au fond les gens ne veulent pas se faire dire qu’ils sont coupables de quelque chose. Alors que moi, j’ai un discours environnementaliste qui demande aux gens de changer leur comportement. Ils pensent en faire assez et, moi, je leur dis que non et que je m’en fous, et tant pis pour les contraintes. »

 

Lui-même préfère analyser la situation dans une perspective encore plus large où l’amour du char devient le symptôme d’une obsession beaucoup plus profonde.

 

« Les valeurs collectives sont dépréciées. Chacun se sent responsable de son petit bonheur privé en oubliant par exemple qu’une belle ville et un beau quartier influent profondément sur la vie de chacun. Cette idée que le bonheur dépend de ce que tu achètes et de la sécurité que tu te donnes est ridicule. Jamais une cour arrière ne sera aussi belle que le mont Royal ou le Saint-Laurent. »

 

Et comment vit-il avec la constante pression populaire ? « Je suis fait fort et, au début, je laissais faire. Ça rebondissait sur moi. À la longue, à force de me faire attaquer, je me suis protégé. Là, j’ai quand même envie de me détacher de ça. Je me dis que si le monde ne veut pas de ma vision du monde, je vais aller faire autre chose. »


Succession de Bergeron

 

D’où le fait qu’il ne pense pas du tout à remplacer Richard Bergeron. Le chef de Projet Montréal devrait céder sa place cette année. « Je n’ai pas envie de me battre contre tout Montréal. Ou bien je vais le dire comme ça : compte tenu de ce que je représente, je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour ce poste. »

 

Il voit d’excellents candidats pour diriger le parti (« Guillaume Lavoie, François Croteau, il y en a plein ») et prendre la grande mairie. Lui-même se donne les quatre prochaines années du nouveau mandat pour livrer ce qu’il a promis. Il n’exclut pas de se représenter sur le Plateau s’il reste du travail à accomplir après huit ans de Ferrandez et quatre de Coderre.

 

« Denis Coderre a gagné avec 31 % du vote, conclut-il. Qu’un candidat puisse être élu avec un discours de 1950 disant qu’il va pogner les voleurs et relever l’administration, je suis extrêmement malheureux de ça. Mais il faut peut-être distinguer le candidat du maire. Coderre est assez pragmatique, je pense, pour tempérer son message… »


 
41 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 17 février 2014 01 h 22

    Pendant ce temps-là...

    La ville de Hambourg vient de décider de bannir (ou presque) l'automobile de sa ville d'ici les 20 prochaines années.

    On en est vraiement loin ici...

    Imaginez la levée de boucliers qui se produirait si Ferrandez se lançait dans cette avenue. Mais il devrait s'essayer quand même.

    • Michel Deshaies - Inscrit 17 février 2014 09 h 48

      Êtes-vous déjà allé à Hambourg?? Disons que ça fait déjà quelques années qu'ils y travaillent et que leur transport en commun, n'a absolument rien de commun avec celui de Montréal; ils ont au-dessus de 600lignes de bus, sans compter leur train de banlieue, les lignes de métro et le train; parce qu'en Europe le train ça marche. Il y a 4 ou 5 gares juste à Hambourg et les trains sont aussi accsessibles avec la passe de métro. Ici, juste pour le trian de banlieue il faut que tu paies un autre ticket et si tu vas à Longueuil ou Laval y'a aussi un extra.

      La différence ici, c'est que l'Amérique du Nord a décidé de faire son développement autour de la voiture alors que les européens ont intégré la voiture autour de son développement. Il y a aussi eu dans, plusieurs villes Européennes, les guerres et attentats de toute sorte qui ont détruit des quartiers, voir des villes au complet, ce qui leur a "permis" de reconstruire de façon plus fonctionnelle; ce ne sont aps des événements que nous souhaiton à personnes, mais il faut bien essayer de retirer du positif de chacune de nos expériences. En fait, quand je regarde ici, des fois je me dis qu'il serait peut-être temps qu'on se fasse bombarder nous aussi, peut-être qu'à la reconstruction on ferait les choses de façon plus intelligente.

    • Justin Bur - Inscrit 17 février 2014 23 h 04

      en réponse à Michel Deshaies: deux nuances.
      (1) Les villes nord-américaines ont été construites en grande partie à l'époque du tramway et du train (de banlieue ou interurbain). Nous avons des villes-centres faites sur mesure pour ces moyens de transport que nous avons éliminés, entourés de l'étalage conçu pour l'auto depuis une soixantaine d'années. Cela en plus d'une résistance (tenace mais en diminution graduelle) au réinvestissement dans les transports en commun.
      (2) L'occasion de la reconstruction des villes bombardées n'a pas donné des résultats particulièrement intéressants en Europe; les quartiers les plus réussis sont probablement ceux reconstruits sans changer la trame de rues. En même temps, la destruction volontaire des quartiers centraux en Amérique du Nord après la guerre a ressemblé pendant longtemps au bombardement, et la reconstruction – souvent très longtemps après – a rarement été plus fonctionnelle qu'avant. De trop grands trous avec de gros projets de remplacement, très difficile à réussir; mieux vaut l'amélioration par petits pas.

      En somme: les choix en matière de transports et d'urbanisme en Amérique du Nord depuis les années 1950 n'ont pas donné de très heureux résultats. Ni les bombardements ni la démolition volontaire n'ont fait du bien. Soixante ans de mauvaises pratiques ont créé des habitudes difficiles à changer, comme en témoigne l'expérience de Luc Ferrandez.

    • Yannick Cornet - Inscrit 18 février 2014 10 h 56

      Oui. Et à Freiburg, aussi en Allemagne, 90% de la population vit dans des zones limitées à 30km/h, et il existe 177 arrondissements limités à ... 7 km/h. La planète entière est axée sur la voiture, laissons le Plateau expérimenter, les amoureux de la voiture n'auront pas de mal à retrouver leur mode de vie ailleurs. Ceci dit, le reste du monde avance et change aussi: saviez-vous qu'à Copenhague (où j'habite présentement, ça change de la rue Chambord) les idées de Ferrandez sont déjà bien institutionalisées à l'intérieur même de la mairie et du planning municipal? Il y a même un secrétariat dédié aux vélos. Je vous assure, en cas de travaux de rue ou chuttes de neige, les pistes cyclables ne sont jamais bloquées! Voir http://subsite.kk.dk/.../cityandtraffic/cityofcycl

      Bref. Ferrandez a raison: les médias ne font que regurgiter notre propre ignorance et manque de volonté vers le changement qui, pourtant, nous ferait réellement du bien à tous autant à court qu'au long terme.

      Ref.: Buehler, R., & Pucher, J. (2011). Sustainable Transport in Freiburg: Lessons from Germany’s Environmental Capital. International Journal of Sustainable Transportation, 5(1), 43–70.

    • Michel Deshaies - Inscrit 18 février 2014 14 h 45

      @Justin Bur: j'ose espérer qu'avec tout ce que nous savons aujourd'hui sur l'importance de minimiser notre impact sur l'environnment et sur les impacts du mauvais développement urbain, on serait en mesure de mieux développer les résaux de transport et le l'étalement urbain.

      Je comprends vos interrogations, mais on parle tout de même d'urbanisme et de développement qui ont été fait avec les connaissances et la vision que les gens avaient à une toute autre époque.. On est allé sur la Lune depuis et on a découvert la chimiothérapie et ausis la tri-thérapie et que l'Univers est en expansion accéléré!! Le Québec a évolué, nous aussi de façon individuelle, la société en générale a aussi évolué; je sais qu'il est difficile de croire que ça peut changer, mais j'y crois. Toutefois, ce n'est pas en imposant unilatéralement SA vision des choses que le dictateur Ferrandez s'attitrera la faveur du public, ce n'est, de toute façon, pas la bonne manière de faire les choses en démocratie, surtout quand les décisions touchent une majorité.

      Peu importe ce qu'en pense le clown Ferrandez, les commerçants font vivre son arrondissement et ce n'est pas en les chassant ou en leur faisant fermer les portes de façon indirecte avec toute sorte de mesures d'attenuations, toutes plus farfelues les unes que les autres,qu'il améliorera son quartier, les taxes commerciales que paient ces gens est complètement débile et s'il fallait que l'arrondissement du Plateau soit privé de cet entrée de $$$, de gros $$$, il ne faudra pas se surprendre si le Plateau est obligé d'attendre le printemps pour voir ses rues déneigées!

  • Yvon Bureau - Abonné 17 février 2014 07 h 59

    Les médias

    Surtout, trop souvent, paresseux. Parfois même, biaisé.

  • François Dugal - Inscrit 17 février 2014 08 h 21

    En Hollande

    Et en Hollande, ça coûte 10 000$ pour "plaquer" un VUS: tiens-toi!

    • Phil Levesque - Inscrit 20 février 2014 09 h 00

      Alors c'est la démocratie pour les citoyens riches seulement - et la classe moyenne use ses souliers

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 20 février 2014 20 h 57

      En quoiest-ce expérimenter la démocratie que de conduire un VUS.

  • Michele Dorais - Abonnée 17 février 2014 08 h 43

    Et vlan pour les médias

    Bravo Luc Ferrandez !

    • Johanne Bédard - Inscrite 17 février 2014 11 h 56

      Madame Dorais,

      J'abonde tout à fait en votre sens. Ceux qui font les lois devraient se pencher sur « leur pouvoir médiatique » qui détruit souvent plus qu'il ne relate les « faits tels qu'ils se produisent ». Ce que l'humain ne ferait pas pour vendre !

  • Daniel Desjardins - Abonné 17 février 2014 08 h 59

    Relever les faussetés colportées par les médias

    Bravo, il faudrait plus souvent souligner la médiocrité de ce qu'on ose encore appeler "l'information".

    • Louka Paradis - Inscrit 17 février 2014 11 h 49

      Mille fois d'accord !

      Louka Paradis

    • Johanne Bédard - Inscrite 17 février 2014 11 h 54

      Bravo M. Desjardins !

      Vous avez tout à fait raison. On reproche aux syndicats de posséder trop de pouvoir. Faut voir les médias...