Richard Bergeron - Projet Montréal - La bataille d’un idéaliste

Les mesures prises par Projet Montréal dans certains arrondissements, on les aime ou on les déteste. Loin de s’excuser, Richard Bergeron soutient que les politiciens sont élus pour agir. D’autant plus s’ils appliquent à la lettre leur programme électoral.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les mesures prises par Projet Montréal dans certains arrondissements, on les aime ou on les déteste. Loin de s’excuser, Richard Bergeron soutient que les politiciens sont élus pour agir. D’autant plus s’ils appliquent à la lettre leur programme électoral.

Richard Bergeron siège depuis huit ans à l’Hôtel de Ville. Il mène sa troisième campagne à la mairie. Le chef de Projet Montréal affirme que cette fois, la ville est mûre pour un virage important. Portrait d’un idéaliste qui doit convaincre la population qu’il peut se montrer pragmatique.

 

La rue Notre-Dame, à l’est du pont Jacques-Cartier, a un air de fin du monde : quatre voies d’asphalte à perte de vue. Des réservoirs de pétrole rouillés. Des voies ferrées. Des clôtures en métal. Le fleuve, si proche, se cache derrière une immense zone bétonnée.

 

« Ce terrain-là va devenir le plus beau quartier de Montréal », lance Richard Bergeron, candidat à la mairie. Ce matin-là, le chef de Projet Montréal nous fait visiter le secteur industriel qu’il veut convertir pour en faire le plus vaste chantier que la ville ait connu depuis l’Expo 67. Le quartier Entrée maritime et son réseau de tramway, une affaire de 7 milliards de dollars financée par les secteurs public et privé, remettrait Montréal sur la carte et redonnerait une fierté à cette ville malmenée, croit l’aspirant-maire.

 

« Si la ville de Brossard a développé le quartier DIX30, Montréal est bien capable de créer l’Entrée maritime », lance Richard Bergeron d’un ton passionné.

 

« Quand je regarde Montréal, je vois un immense potentiel. J’ai de l’ambition pour ma ville. C’est de ça que Montréal a besoin : un maire qui a de l’ambition. Comme Jean Drapeau à son époque. »

 

L’homme de 58 ans me tend une brochure qui montre en détail son quartier rêvé, sur les berges du Saint-Laurent. Tout est pensé, planifié, organisé : des maquettes montrent les tours de bureaux et d’habitations de 8 à 25 étages, les cafés, les petits commerces, les espaces verts, et la vue époustouflante sur le fleuve. En tournant les pages du document, on voit des esquisses du tramway - son obsession - qui longe la berge. Et un téléphérique qui relie Montréal au parc Jean-Drapeau et à Longueuil, sur l’autre rive.

 

Il imagine aussi un bâtiment phare qui pousserait sur la pointe est de l’île Sainte-Hélène, dans ce qui est un parking géant, et qui deviendrait la signature visuelle de Montréal. Un peu comme l’opéra de Sydney ou la tour Eiffel. Rien de moins. « Pourquoi pas ? Bien sûr que c’est possible », dit-il.

 

La personnalité de Richard Bergeron tient dans ce cahier de 46 pages rempli de chiffres, de photos, de plans sophistiqués : l’aspirant-maire carbure aux grands projets. Sa passion, dans la vie, consiste à documenter les meilleurs exemples d’urbanisme à Barcelone, à Séoul, à Amsterdam ou à Vancouver, et à les imaginer à Montréal. Urbaniste et architecte, le chef de Projet Montréal connaît l’aménagement urbain mieux que tous ses adversaires.

 

Un chef et son équipe

 

À sa troisième campagne à la mairie, Richard Bergeron est aussi le chef le plus expérimenté à l’Hôtel de Ville. L’administration municipale n’a plus de secrets pour lui. Il maîtrise tous les dossiers sur le bout des doigts. Ses proches restent tout de même à l’affût pour l’empêcher de faire des déclarations intempestives, ce qui lui a déjà joué des tours. Comme la fois où il a écrit que les attentats du 11 septembre 2001 relevaient d’un complot américain.

 

« Je me suis déjà arrangé pour me faire remarquer », dit en souriant l’aspirant-maire, lorsqu’on l’interroge sur ses coups de gueule. Pour le moment, lui et son entourage paraissent contrôler le message. Ils semblent sereins, malgré un sondage interne qui place Richard Bergeron au deuxième rang des intentions de vote, loin derrière Denis Coderre.

 

« Ça fait huit ans que je siège à l’Hôtel de Ville. Je suis tanné d’être dans l’opposition », m’a-t-il dit après avoir présenté son équipe de candidats de l’arrondissement de Rosemont -La-Petite-Patrie, sous un soleil de plomb, au parc Maisonneuve.

 

Projet Montréal était venu annoncer le recrutement de Guillaume Lavoie, analyste spécialisé dans la politique américaine. Un gars bien connu dans son milieu, qu’on peut décrire comme un candidat vedette. On pourrait dire la même chose d’autres nouveaux visages de la cuvée 2013 du parti : l’animatrice Marie Plourde (Plateau-Mont-Royal) et les universitaires Jason Prince (Sud-Ouest) et Janine Krieber (Ville-Marie)…

 

L’équipe de Projet Montréal a pris du galon. Son chef aussi, disent les militants que nous avons croisés en deux jours de tournée avec Richard Bergeron. Ce dernier est plus solide que l’image d’idéologue maladroit qui lui colle à la peau, note-t-on dans son entourage. « C’est un leader compétent, qui a fondé le seul parti d’idées à Montréal », dit le candidat Guillaume Lavoie.

 

Les maires d’arrondissement Luc Ferrandez (Plateau-Mont-Royal) et François Croteau (Rosemont -La-Petite-Patrie) ont démontré que Projet Montréal sait gérer et pas juste critiquer, ajoute-t-il. Ces maires ont verdi les rues, agrandi des parcs, créé des pistes cyclables et géré les fonds publics de façon responsable. Aucun scandale de corruption, dans ce parti allergique à l’influence politique des entreprises.

 

La nécessité d’agir

 

Louise Harel reconnaît plein de qualités à Projet Montréal et à son chef. Elle est d’accord avec plusieurs éléments du programme de son adversaire. Les deux partis visent la même clientèle et ont même envisagé de fusionner dans le passé. Le problème, c’est le style de Richard Bergeron, selon la chef de Vision Montréal. « Je me méfie des gens comme Richard qui ont des certitudes absolues, dit-elle. Ce que je lui reproche le plus, c’est sa pensée manichéenne. Si vous pensez autrement que lui, vous avez tort. »

 

Les résidants du Plateau ont goûté aux « certitudes » de Projet Montréal. Des vignettes de stationnement imposées contre la volonté des citoyens. Des rues à sens unique remaniées sans véritable consultation. Des mesures qui ne laissent personne indifférent. On aime ou on déteste. Loin de s’excuser, Richard Bergeron soutient que les politiciens sont élus pour agir. D’autant plus s’ils appliquent à la lettre leur programme électoral, comme sur le Plateau.

 

Une de ses idoles est l’ancien maire de Séoul, Lee Myung-bak. Il s’est fait élire en 2002 en promettant de démanteler la plus grande autoroute de la ville, construite sur un ancien canal, et de transformer les lieux en parc urbain. « Deux ans après avoir été élu, il avait tenu promesse. Il n’a fait aucune étude avant d’agir : les études auraient conclu que son projet était impossible ! »

 

Toutes les villes qui ont connu une « renaissance » ont eu besoin de leaders hors normescomme Lee Myung-bak, Michael Bloomberg, Jean-Paul L’Allier ou Bertrand Delanoë, souligne le chef de Projet Montréal. « Est-ce qu’on peut enfin élire quelqu’un de compétent à Montréal ? On élit des gens qui ne connaissent rien ! Gérald Tremblay ne connaissait tellement rien. Si les élus sont une bande d’incompétents, tu ouvres la porte aux abus. Le pouvoir est transféré aux fonctionnaires et aux promoteurs immobiliers », m’a dit Richard Bergeron, en grillant une cigarette à son condo situé en plein centre-ville. « J’ai essayé au moins 100 fois d’arrêter de fumer. Le problème, c’est que j’aime ça. »

 

Si j’avais un char

 

Il a dessiné lui-même le vitrail qui trône au-dessus de la porte d’entrée : deux imposantes fleurs de lys entourées de jaune (la religion), de vert (nos racines irlandaises) et de rouge (le Canada). Tous les midis, il vient manger chez lui, à deux pas de l’hôtel de ville. Un sandwich jambon fromage avec un « gros dessert ».

 

La cigarette ne l’empêche pas de courir cinq fois par semaine. Il a fait une douzaine de marathons et de demi-marathons. « Le jogging me relaxe. J’entre dans ma bulle, je réfléchis. »

 

Nous repartons en tournée électorale à bord de la Chevrolet Cobalt du conseiller économique de Projet Montréal, Tim Fournier, qui sert de chauffeur ce jour-là. Oui, Richard Bergeron se déplace en voiture, même s’il n’en possède pas depuis 1983. Par choix. Vous le savez : pour lui, le char, c’est mauvais pour la société. Mais il entretient une relation d’amour-haine avec la voiture : « Il faut renoncer à notre lien identitaire avec la voiture, mais pas au fun de conduire. Je suis abonné à Communauto et je loue souvent des autos. Je lis tous les guides de l’auto d’un couvert à l’autre. Je sais de quoi je parle. Ça fait 30 ans que j’étudie l’industrie automobile, j’ai écrit 1000 pages là-dessus. Mais il y a des gens qui disent que je suis un illuminé. »

 

Tiens, nous arrivons à notre rendez-vous, rue Ontario, près de Saint-André. Un passant sursaute en voyant Richard Bergeron s’allumer une cigarette en sortant de la Chevrolet rouge. « Vous roulez en voiture, vous ? Et vous fumez en plus. Je ne suis pas fier de vous », lance le monsieur avant de tourner les talons.

 

Richard Bergeron hausse les épaules. Pas question de se laisser déconcentrer. Il livre la plus importante bataille de sa vie.


 

5 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 21 septembre 2013 08 h 13

    Et si l'exemple venait plutôt du sud au lieu de l'est

    Monsieur Bergeron aurait tout intérêt à regarder vers le sud plutôt qu'uniquement vers l'est ou l'ouest quand il est question de transport urbain.

    Par exemple, s'il s'inspirait de Enrique Peñalosa, ancien maire de Bogotá, il pourrait remettre en question son obsession pour le tramway, sachant que les Montréalais ont cessé d'y croire depuis longtemps et que le très long terme ne doit pas occulter le court et moyen terme.

    Enrique Peñalosa était de passage à Montréal récemment.

    http://blogues.lapresse.ca/avenirmtl/2013/09/18/|#

    Autre source d'inspiration possible, Jaime Lerner, ancien maire de Curitiba (Brésil), une ville comparable à Montréal par sa taille et sa densité. Jaime Lerner a mis en place un système de transport efficace, qui fait parler de lui depuis déjà plusieurs années.

    • Marc Donati - Abonné 21 septembre 2013 12 h 27

      Le réseau d'autobus rapides établis par le maire de Bogotà est effectivement un succès, à tel point que la ville songe maintenant à construire un métro ou un tramway pour désengorger le réseau. Les usagers attendent maintenant jusqu'à 30 minutes à l'heure de pointe pour entrer dans un autobus.

      À Montréal, la ligne orange du métro est saturée: il faut désengorger le réseau souterrain en mettant sur place un réseau de surface, qu'il soit fait d'autobus, de tramways ou des deux: contrairement à ce qu'affirme François Cardinal dans ses blogues à la gloire de l'autobus, il n'existe pas de solutions-miracles. Par ailleurs, on parle souvent de dépassements de coûts dans les médias, mais construire vite et gros pour pas cher n'a jamais été une bonne idée: c'est ce qu'on tente de faire avec le réseau du SRB, et c'est pourquoi je penche davantage pour un tramway.

    • Jean Richard - Abonné 21 septembre 2013 16 h 02

      Un patient cancéreux se présente chez le médecin. Ce dernier lui demande de patienter un peu : dans 12 à 15 ans, on sortira un nouveau médicament. Dans 12 à 15 ans, le médecin pourrait être à la retraite.

      Or voilà, le cancer à Montréal, il est là, il a sérieusement attaqué la mobilité urbaine. Patientez dit un politicien, dans 12 à 15 ans, on mettra en service une quinzaine de kilomètres de tramway. Dans 12 à 15 ans, le politicien se sera probablement fait montrer la porte de sortie.

      Face à l'urgence de renverser la tendance (étalement urbain et usage des transports individuels à la hausse plus que linéaire), monsieur Bergeron n'a pas de solution autre que son obsession de tramway. Les gens savent maintenant que ça fait 20 ou 30 ans que l'on piétine avec ces projets de tramway (comme on a piétiné pendant 50 ans avec le métro au siècle dernier).

      Sans solution rapide au problème des transports à Montréal, monsieur Bergeron risque de perdre une partie de sa crédibilité. Son obsession du tramway, qu'une majorité de Montréalais croient irréaliste, compte tenu de l'histoire récente pourrait faire la différence le jour du scrutin.

      On pourra toujours nous dire qu'un service d'autobus rapide est également long à mettre en œuvre en citant le cas du boulevard Pie-IX. Or, il faudrait voir pourquoi ce projet a tant traîné. Poser la question, ça peut déjà devenir embarrassant pour ceux qui connaissent la réponse. Pourquoi à Montréal faut-il tant de temps pour mettre en œuvre un petit tronçon de voies réservées aux autobus quand des villes d'Amérique latine le font pour tout un réseau ?

      Revenons à la question d'origine (à poser aux politiciens) : le patient est malade MAINTENANT ; est-ce qu'on attend 15 ans avant de commencer à lui prodiguer des soins. C'est une question que plusieurs Montréalais pourraient devoir poser aux candidats à la mairie.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 21 septembre 2013 10 h 39

    Ne pas dire n'importe quoi...

    "Les résidants du Plateau ont goûté aux « certitudes » de Projet Montréal. Des vignettes de stationnement imposées contre la volonté des citoyens. Des rues à sens unique remaniées sans véritable consultation."

    J'habite le Plateau Mont-Royal depuis 30 ans et je ne peux que contredire les propos de Marco Fortier. Des consultations, il y en a eu beaucoup menées par les administrations de Projet-Montréal dans le Plateau Mont-Royal et Rosement-Petite-Patrie. Voyez plutôt à titre d'exemple:

    -Forum sur le déneigement: http://bit.ly/16nJHwP
    -Consultation sur l'aménagement de la station Laurier: http://bit.ly/18JnmAk
    -Plan d'action en matière de stationnement: http://bit.ly/16OCKJs
    -Mesures d'apaisement de la circulation: http://bit.ly/1exJVdy
    -Le champ des possibles: http://bit.ly/189YPUj
    -Forum citoyens: http://bit.ly/1aTOQl7
    -Piétonisation de la rue Masson: http://bit.ly/1exIQCF
    -La lutte aux îlots de chaleur: http://bit.ly/18JouUR

    Alors prétendre le contraire, relève de la mauvaise foi, sinon de préjugés, mais en aucun cas, cela ne sert l'information qui doit être établie sur la véracité des faits.

  • Johanne Rochefort - Inscrite 22 septembre 2013 23 h 07

    Prenez-vous l'autobus?

    A ceux qui veulent à tout prix des réseaux d'autobus, je demande: voyagez vous en autobus?
    Personnellement, je prends le train avec enthousiasme. C'est un moyen de transport spacieux, confortable, rapide. Prendre l'autobus me désespère...Seul le tramway, le métro ou le train peuvent faire que des automobilistes laissent leur auto à la maison Et surtout, ne pensez pas à augmenter le nombre de voies des autoroutes, c'est toujours à recommencer!