Commission Charbonneau - Cinq ans de collusion, un jour d’audience

La commission amorce le volet de ses travaux portant sur l’intimidation et l’infiltration du crime organisé sur les chantiers de construction. Cette fois, il sera surtout question des Hells Angels.
Photo: - Le Devoir La commission amorce le volet de ses travaux portant sur l’intimidation et l’infiltration du crime organisé sur les chantiers de construction. Cette fois, il sera surtout question des Hells Angels.

La commission Charbonneau a consacré des mois d’audiences à la collusion à Montréal, contre une journée à peine pour Québec, où un cartel formé de huit firmes a pourtant sévi de 2006 à 2011.

 

La collusion s’est installée durablement à Québec à la suite du lancement du programme d’infrastructures, a expliqué l’ancien vice-président d’AECOM (ex-Tecsult), Patrice Mathieu. Huit firmes (SNC-Lavalin, Genivar, Dessau, BPR, Roche, CIMA+, HBA Teknika et Tecsult) se sont partagé les contrats pendant six ans pour éviter « une guerre de prix ».

 

Les élus et les fonctionnaires n’étaient pas impliqués dans le partage des contrats, et ils n’ont pas été soudoyés par les ingénieurs, a assuré M. Mathieu lors de son témoignage à la commission.

 

Dès 2004, la Ville de Québec a décelé des indices de collusion dans l’octroi d’un contrat pour les bassins de rétention de la rivière Saint-Charles. Un premier appel d’offres a même été annulé. « Les prix soumissionnés […] ne reflètent pas du tout un contexte de concurrence », observait la Ville.

 

Le directeur général de l’époque, Denis de Belleval, a fait part des ses préoccupations à M. Mathieu. La Ville a même sollicité un avis du Bureau de la concurrence. Lors d’un deuxième appel d’offres, Québec a scindé les contrats pour limiter les risques de collusion.

 

Qu’à cela ne tienne ! Cinq firmes ont passé un accord, lors d’une rencontre de l’Association des ingénieurs-conseils du Québec (AICQ), afin de s’échanger les contrats. « On a joué avec le feu », a dit M. Mathieu.

 

Programme d’infrastructures

 

En 2006, le programme d’infrastructures, « une manne », a permis au cartel, maintenant formé de huit firmes, de prendre son plein envol. Il y avait de nombreux contrats accordés en même temps dans une ville où il y avait peu de firmes sur le marché. Qui plus est, les critères d’attribution des contrats avantageaient les bureaux de génie-conseil de la capitale nationale, au détriment des concurrents de l’extérieur.

 

M. Mathieu a donné un aperçu du sens de l’éthique des ses homologues. Puisqu’ils étaient incapables d’obtenir des changements à la loi 106, ils ont choisi de la contourner pour préserver leurs marges de profit. « C’est décevant, ce qui s’est passé, a dit M. Mathieu. Aussi, on était pris dans un système qu’on n’était pas capables de faire changer, un système pervers qui nous amenait à faire de la collusion. »

 

M. Mathieu est le énième témoin à mettre la collusion sur le dos de la loi 106, qui visait à mettre fin au copinage et à favoriser la concurrence dans l’octroi des contrats municipaux.

 

Avant de traiter de la collusion à Montréal, la commission avait invité des experts sur la mafia italienne, histoire de fournir une toile de fond aux irrégularités dans l’octroi des contrats publics.

 

L’ombre des Hells Angels

 

Le scénario se répète alors que la commission amorce le volet de ses travaux portant sur l’intimidation et l’infiltration du crime organisé sur les chantiers de construction. Sauf que cette fois, il sera surtout question des Hells Angels, un gang de motards criminels comptant 5000 membres dans 34 pays.

 

Les Hells sont solidement implantés au Québec depuis 1977, a expliqué le sergent de la Sûreté du Québec, Alain Belleau. Les frappes policières de 2001 (printemps) et de 2009 (SharQc) ont cependant déstabilisé l’organisation. Les cinq « chapitres » des Hells au Québec ont été mis en tutelle, car ils ne disposent plus du nombre réglementaire de membres en liberté (6) pour former une section. Les membres poursuivent cependant leurs activités criminelles, affirme le policier Belleau.

 

Le gang a infiltré progressivement l’économie légale, surtout dans l’industrie de la construction. Un de leurs membres, Normand Marvin Ouimet, aurait même tenté de prendre le contrôle de la maçonnerie à Montréal. Il devra subir un procès pour extorsion, gangstérisme et recyclage des produits de la criminalité.

 

Les Hells Angels sont désormais le seul gang de motards criminels au Québec, une position monopolistique acquise dans le sang lors de la guerre des motards (165 morts entre 1994 et 2002) et l’annexion de bandes rivales, a expliqué M. Belleau.

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