Commission Charbonneau - Collusion et corruption fleurissaient à Laval aussi

Jean Roberge, qui a œuvré au sein d’une firme de génie-conseil avant d’être recruté par la Ville de Laval, a confirmé l’évidence : la collusion et la corruption faisaient rage à Laval, entre 2002 et 2007. « J’y ai moi-même participé », a dit M. Roberge devant la commission Charbonneau.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jean Roberge, qui a œuvré au sein d’une firme de génie-conseil avant d’être recruté par la Ville de Laval, a confirmé l’évidence : la collusion et la corruption faisaient rage à Laval, entre 2002 et 2007. « J’y ai moi-même participé », a dit M. Roberge devant la commission Charbonneau.

«Le bruit de fond qu'on entendant, c'était 2 ou 3% de la valeur des contrats.» — Jean Roberge, directeur général adjoint de Laval, actuellement suspendu

La commission Charbonneau a finalement trouvé le chemin vers Laval, malgré le report sine die du témoignage de Gaétan Turbide pour manque de crédibilité. Avec ou sans lui, la table est mise pour une répétition générale du procès, encore lointain, du gang qu’aurait dirigé l’ex-maire Gilles Vaillancourt.


Le procureur Paul Crépeau a annoncé une incursion dans les stratagèmes de corruption et de collusion à Laval qui implique les témoignages d’élus, de fonctionnaires, d’hommes d’affaires et de professionnels du génie-conseil.


Les réseaux en place à Laval n’avaient pas le même modus operandi qu’à Montréal, où les firmes de génie-conseil se partageaient les contrats avec la participation du collecteur Bernard Trépanier et l’approbation tacite de Frank Zampino.


Sur l’« île au Gilles », le maire aurait agi comme la tête dirigeante d’un gang formé des ex-fonctionnaires Claude Asselin et Claude Deguise. Ils auraient été liés à un cartel formé d’ingénieurs, d’entrepreneurs et de facilitateurs recrutés parmi les avocats, les notaires et les hommes d’affaires, si l’on se fie à l’enquête de l’Unité permanente anticorruption (UPAC). La commission marchera dans les traces de l’UPAC pour le volet des audiences consacré à Laval.


Le premier témoin, Jean Roberge, a confirmé l’évidence. La collusion et la corruption faisaient rage à Laval, entre 2002 et 2007. « J’y ai moi-même participé », a dit M. Roberge, un témoin au statut unique.


De 1979 à 2007, ce technicien en génie civil a gravi les échelons de la firme de génie-conseil Plante et Associés (aujourd’hui appelée Équation Groupe conseil). En 2008, il a été recruté par la Ville de Laval, et il s’est hissé jusqu’au poste de directeur général adjoint, un poste qu’il occupait toujours lors de sa suspension, la semaine dernière. À titre de numéro deux de la fonction publique lavalloise, M. Roberge s’est vanté d’avoir mis en place les mesures de contrôle interne qui ont permis de freiner la collusion en 2010, a-t-il expliqué.


Des contrats truqués


Équation a remporté environ 15 des 20 d’appels d’offres truqués auxquels elle a participé. À tout coup, Claude Deguise, l’ex-directeur général de l’ingénierie (aujourd’hui accusé de fraude et de gangstérisme), annonçait la bonne nouvelle à Jean Roberge avant même qu’il ait déposé sa soumission !


À la réception des informations de M. Deguise, les firmes de génie-conseil s’entendaient entre elles sur l’ordre des soumissions afin de produire le gagnant recherché. M. Roberge a notamment discuté des scénarios de collusion avec l’ex-président de Genivar, François Perreault (aussi accusé de fraude).


M. Deguise avait instauré « un régime de terreur » pendant une dizaine d’années au sein de l’appareil municipal, a expliqué M. Roberge. Il a été invité à lui succéder lors de son embauche par Gaétan Turbide.


À l’instar de l’ingénieur Michel Lalonde, M. Roberge a mis l’éclosion de la collusion sur le compte de la loi 106, adoptée en 2002 par le gouvernement du Parti québécois.


La loi a forcé les municipalités à lancer des appels d’offres pour les contrats de 25 000 $ et plus, et à utiliser une double pondération en fonction du prix et de la qualité des ouvrages pour octroyer les contrats. Craignant une guerre des prix sur un marché restreint, les firmes ont spontanément décidé de s’échanger les contrats.


Sans surprise, le groupe Équation a participé au financement illégal du PRO des Lavallois, le parti de l’ex-maire Vaillancourt. M. Roberge a fait deux remises en argent comptant, dont une de 10 000 $ au notaire Jean Gauthier (aussi accusé de fraude). Le montant de 10 000 $ a été arrêté de manière arbitraire par M. Roberge, qui n’a jamais eu de demandes précises à ce sujet. « Ça nous semblait une somme correcte », a-t-il dit.


Il a lui-même pris l’initiative de rencontrer M. Gauthier sur la base de « rumeurs » qui circulaient à l’Hôtel de Ville. « Le bruit de fond qu’on entendait, c’était 2 ou 3 % de la valeur des contrats, mais on ne nous a jamais dit ça clairement », a-t-il ajouté.


M. Roberge a été sensibilisé à l’importance de contribuer au PRO en 2002 ou 2003, à la suite d’une rencontre avec le directeur des approvisionnements, Jean-Marc Melançon, un homme qui « en menait large » à l’Hôtel de Ville. Cet ex-chef de cabinet du maire Vaillancourt lui a fait comprendre un principe bien simple : « Si vous êtes bons avec le politique, le politique va être bon avec vous. »

 

Faux départ


M. Roberge poursuivra son témoignage jeudi. En matinée, la commission a connu un faux départ. L’ex-directeur général de la Ville, Gaétan Turbide, éprouve des problèmes de crédibilité si importants que son témoignage a été repoussé à une date indéterminée.


Sonia LeBel, procureure en chef de la commission, a expliqué cette volte-face dans une courte déclaration qui entretient plus de mystère que de clarté sur le statut de M. Turbide.


D’une source « en situation d’autorité », la commission a appris, 15 minutes avant le début de ses travaux, que M. Roberge n’avait pas la crédibilité requise pour témoigner maintenant, a expliqué le porte-parole de la commission, Richard Bourdon.


Le report inattendu du témoignage de Gaétan Turbide est embarrassant. MM. Turbide et Roberge sont identifiés comme des coconspirateurs dans l’acte d’accusation déposé la semaine dernière contre l’ex-maire Gilles Vaillancourt et ses 36 présumés complices. Ils sont accusés de fraude, complot, abus de confiance, corruption dans les affaires municipales et recyclage des produits de la criminalité.


Des accusations supplémentaires de gangstérisme ont été portées contre Gilles Vaillancourt (chef présumé de l’organisation criminelle) et les deux ex-fonctionnaires Claude Asselin et Claude Deguise.


Gaétan Turbide et Jean Roberge sont des témoins potentiels de la Couronne dans le projet Honorer. Ni l’un ni l’autre n’ont été accusés.