Le spécialiste des «élections clés en main» fait des dégâts

L’ex-vice-président de Roche et de Dessau, Gilles Cloutier, a expliqué avoir organisé une soixantaine d’élections « clés en main », lors de son témoignage devant la commission Charbonneau, mardi.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’ex-vice-président de Roche et de Dessau, Gilles Cloutier, a expliqué avoir organisé une soixantaine d’élections « clés en main », lors de son témoignage devant la commission Charbonneau, mardi.

Il était une fois la corruption, la fraude et la collusion. Contribuables honnêtes, souverainistes déçus et défenseurs du financement populaire à la René Levesque frémiront d’horreur avec le témoignage de Gilles Cloutier à la commission Charbonneau.

De Maurice Duplessis à Jean Charest, Gilles Cloutier a mis son expertise d’organisateur à profit pour voler une soixantaine d’élections, en plus du référendum de 1995.


M. Cloutier, 73 ans, témoigne avec aplomb et il ne semble craindre personne. Il est le premier témoin à impliquer directement l’ex-président du comité exécutif, Frank Zampino, dans le financement illégal d’Union Montréal.


Invité par Gérald Tremblay « à donner un coup de main » pour la campagne de 2001, le vice-président de Roche a rencontré Frank Zampino. Le bras droit du maire lui a réclamé 100 000 $, une demande réitérée en présence de Marc-Yvan Côté, un associé de la firme de génie-conseil.


Le maire de Saint-Léonard a exhibé une liste de cinq firmes qui avaient accepté de verser 100 000 $ à Union Montréal en échange de contrats à venir : Dessau, SNC-Lavalin, CIMA+, BPR et Genivar. M. Cloutier s’est occupé personnellement d’un premier versement de 25 000 $ à un intermédiaire de M. Zampino, qui s’est plaint des délais de livraison des trois autres paiements.


Malgré sa générosité, Roche n’obtenait pas plus de contrats à Montréal après un an. MM. Cloutier et Côté ont « accoté dans le mur » Gérald Tremblay et Frank Zampino. À la suite d’une intervention de M. Tremblay, une filiale de Roche a finalement obtenu un contrat d’évaluation municipale.


Gilles Cloutier a toujours fait preuve de prudence pour ne pas parler d’argent comptant en présence de l’ex-maire Tremblay. Vers 2004 ou 2005, il lui a cependant suggéré de se débarrasser de son directeur du financement, Bernard Trépanier. Il soupçonnait « monsieur 3 % » de garder une partie des dons en liquide pour lui.


Gilles Cloutier fait passer Bernard Trépanier pour un amateur. Dès l’âge de 14 ans, il a appris l’organisation politique à la meilleure école, celle de Maurice Duplessis. Dans sa « famille » de l’Union nationale, les routes pavées d’asphalte pour les électeurs ayant voté « du bon bord » ne faisaient pas partie du folklore, mais de la réalité. À la fin des années 50, on achetait les élections en payant une vache à un agriculteur, ou une laveuse-sécheuse à une femme au foyer influente dans son milieu.


Puis, l’argent comptant a remplacé le bétail et les électroménagers. Selon l’ex-vice-président de Roche et de Dessau, il n’existe plus de véritables bénévoles dans les élections. « Ceux qui sont venus dire ici qu’ils ont des pyramides de bénévoles, c’est faux ! », a-t-il lancé dans une flèche à l’endroit de l’ex-directeur général d’Union Montréal, Christian Ouellet.


M. Cloutier évalue à 5 à 10 % la part véritable du financement populaire dans les élections municipales, et à 15 à 20 % au provincial (30 % pour les gouvernements du PQ). Le reste est un amalgame de dons illégaux « blanchis » par le recours systémique aux prête-noms.


Ses déclarations rejoignent celles du député caquiste Jacques Duchesneau, qui évaluait à 70 % la part du financement occulte au sein des partis. M. Duchesneau n’est pas surpris des révélations de l’organisateur libéral. « Finalement, mon calcul n’était pas bon. Ce n’était pas 70 % de financement illégal, c’était 90 %, 95 %. Je m’excuse d’avoir mal calculé », a-t-il dit sur le mode ironique.


La loi sur le financement des partis politiques de René Lévesque, encore citée en exemple aujourd’hui, 36 ans après son adoption, a freiné le financement illégal pendant deux ou trois années, tout au plus.


M. Cloutier a recruté des prête-noms pour dissimuler les dons illégaux des entreprises et contourner la loi, sans grande difficulté. Les faux donateurs étaient attirés par la perspective de bénéficier d’un crédit d’impôt pour leurs contributions politiques. « Tout le monde m’appelait », s’est-il exclamé. L’organisateur tenait deux budgets pour ses campagnes, l’un officiel et l’autre officieux. Il cachait l’existence de cette double comptabilité aux agents officiels et aux candidats.

 

Une idée de génie


Gilles Cloutier a organisé une soixantaine d’élections clés en main dans les municipalités, au bénéfice du groupe Roche, de 1995 à 2005. Il a opéré sous les ordres de l’ancien ministre libéral, Marc-Yvan Côté. De 2006 à 2009, il a poursuivi sa carrière chez Dessau, à la demande de Rosaire Sauriol, un ardent promoteur des élections clés en main.


Le député libéral Sam Hamad, qui a été vice-président principal chez Roche de 1998 à 2003, a reconnu qu’il connaissait M. Cloutier. « Ce n’était pas un ami, a-t-il tenu à préciser. On était 1000 employés chez Roche. » Pressé de questions, M. Hamad a répété qu’il fallait « laisser la commission faire son travail ».


Les firmes de génie pouvaient dépenser environ 25 000 $ sur une élection municipale. Elles s’attendaient à obtenir des contrats dans les municipalités où leurs « poulains » réussissaient à remporter les élections. « Pour une firme de génie, un gars qui est fort en organisation, en élections clés en main, ça rapportait beaucoup », a dit M. Cloutier.


L’organisateur a rencontré des résistances à l’occasion, notamment à Laval. Roche « n’avait rien à Laval. C’était tout contrôlé par M. Vaillancourt », a-t-il dit. Il a rencontré M. Vaillancourt pour lui demander « un petit bout de la tarte », mais le maire lui a dit qu’il ne pouvait rien faire pour l’aider.


La firme a donc décidé de déménager son siège social de Laval à Montréal, et ce fut le début d’une prolifique relation avec l’administration du maire Pierre Bourque. « J’avais la porte ouverte dans le bureau du maire », se targue M. Cloutier.


Le voleur d’élections a éclaboussé peu de politiciens, mais non les moindres. Outre les Vaillancourt, Bourque, Tremblay et Zampino, il a épinglé l’ex-ministre libérale Michelle Courchesne et le député de Chomedey, Guy Ouellette. Mme Courchesne et Rosaire Sauriol lui ont demandé d’organiser la première campagne de M. Ouellette, en 2007. Lorsque l’ex-policier de la Sûreté du Québec a eu vent d’une enquête du Bureau de la concurrence sur son organisateur, il l’a limogé sans délai.


M. Cloutier a déjà eu des démêlés avec le Bureau de la concurrence. Il dirigeait le cartel des déneigeurs, formé de six entrepreneurs qui se partageaient les contrats de déblayage dans la région de Montréal, dans les années 90. M. Cloutier et les autres membres du cartel avaient plaidé coupables en 2001, écopant d’amendes de plus d’un million de dollars.

 

Avec la collaboration de Robert Dutrisac

64 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 1 mai 2013 00 h 17

    Est effrayante...

    Comme dirait Ti-mé.

  • Pierre Bourassa - Inscrit 1 mai 2013 00 h 32

    ...en plus du référendum de 1995.

    Gilles Cloutier a mis son expertise d’organisateur à profit pour voler une soixantaine d’élections, en plus du référendum de 1995.

    Je pense à la déclaration de Parizeau!

    • Fernand Lachaine - Inscrit 1 mai 2013 06 h 54

      Vous avez raison monsieur Bourassa.
      La déclaration de Jacques Parizeau est encore et toujours véridique.
      Il avait vu tout ce magouillage, des plus malhonnête, dans le but d'arrêter un peuple à se libérer.
      J'ai aussi l'impression que ce Cloutier en a d'autres à débaler mais le vol du référendum c'est un peuple qui se fait trahir.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 1 mai 2013 07 h 08

      Monsieur Cloutier serait-il honnête tout à coup?

      Dans un article précédant on le cite "5 à 10 % du financement électoral serait effectivement du financement populaire, au palier municipal, et peut-être 15 à 20 % au provincial" Et encore ceci qu'il a aussi affirmé sous serment "le bénévolat n'existe pratiquement plus dans les partis politiques.", Comme affirmation, celle là est plutôt vague et sujette à interprétations. Mais quelle serait lla version des bénévoles? Peut-être diraient-ils qu'il s'agit d'un feffier menteur!

      J'ai travaillé à plusieurs reprises tant pour le Bloc que pour le P. q. avant de laisser tomber les deux, l'un et l'autre à l'automne 2010. En 2007 et 8 j'était donc là et nous n'étions pas payé, pas plus que lors de l'élection précédante.

      Lorsque nous faisions du pointage, si nous faisions suffisemment d'heures nous avions droit à un snack plutôt frugual, mais les jours d'élection eu- mêmes, que dalle: il fallait aporter un lunch, Je me souvenais qu'à une époque très lontaine on venait nous porter un lunch, cela même dans le temps du RIN, avant l'époque qu'évoque M. Cloutier, donc. J'en concluais donc que les revenus étaient à la baisse... mais pas le nombre de bénévoles. Mais il dit le contraire, foi de Cloutier.

    • Solange Bolduc - Inscrite 1 mai 2013 08 h 57

      Oui, M. Bourasssa, c'est bien difficile de ne pas penser à la déclaration de M. Parizeau !

      On nous a volés notre pays, et l'on est en train de vouloir nous assimiler : je pense à la venue de Couillard et Trudeau !

      Et la façon dont on a rapatrié la Constitution, et le silence voulu (?) de la Cour Suprême sur les déclarations de Bastien, et notre langue qui s'en va chez le diable au profit de l'anglais, et on ne devrait rien faire, continuer de se laisser voler, quoi ?

      On se demande pourquoi il y a tant de cynisme dans la population, pourquoi celle-ci ne réagit pas, se laisse faire ? pourquoi les gens ne sont pas intéressés à aller voter...? Et pourquoi, et pourquoi avons-nous perdu le goût du Québec?

      L'argent, toujours l'argent, mais jamais rien pour le peuple!

      Désespérant!

      Que faudra-t-il faire pour que ça change ? Pour redonner goût aux Québécois de se battre pour ne pas cesser d'exister ?

      Ecoeurée !

    • Ginette Cartier - Abonnée 1 mai 2013 09 h 15

      "Voler" le référendum de 1995 au profit du NON... Pensez-y!!! Cette magouille aura empêché le Québec d'établir un rapport de négociation renforcée par une légitimité populaire avec Ottawa, privant ainsi le Québec de passer du statut de province au statut de pays! Les mots me manquent...

  • Carole Dionne - Inscrite 1 mai 2013 01 h 24

    Et dire que l'ex-maire Tremblay

    A juré , avec son signe de croix qu'il n'était au courant de rien. Et voilà qu'un organisateur dit qu'il a été deux fois dans son bureau pour avoir des contrats pour la firme Roche et le maire les a référé à Frank. Là je comprends son impatience à ne pas vouloir condamner Zampino et Trépanier. Qui peut croire le maire Tremblay maintenant. Il prend le monde pour des caves. On se disait: pas lui, les autres oui, des magouilleurs mais pas lui.

    Aucne pitié pour l'ex-maire Tremblay. Il a essayé de manipuler la commission avec son signe de croix et ses pleurs.

    • Monique Thibault - Inscrite 1 mai 2013 11 h 16

      Oui, le signe de croix... Avez-vous remarqué qu'il était «à l'envers»? (L'épaule droite avant la gauche)

  • Yves Côté - Abonné 1 mai 2013 04 h 10

    De simples questions...

    Et s'il prenait l'idée à Madame Charbonneau et son équipe de trouver d'où venait l'argent qui a permis à Cloutier et ses amis de démarrer leur petite entreprise ?
    Même si ses débuts remontent à l'époque de Duplessis, peut-être cela ne serait-il pas une mauvaise idée ???
    Peut-être même qu'en allant à la source des ambitions du bonhomme et de ses financements, cela permettrait de comprendre enfin pas mal d'affaires encore inconnues sur "qui finance(nt) quoi" ? Et pourquoi ?????
    Depuis le temps que les intérêts particuliers des uns, puissants, individualistes au possible et bien déguisés, sont défendus par la cause interposée d'un fédéralisme canadien toujours plus dominant, il me semble que le vent de fraîcheur populaire et de républicanisme qui s'en échapperait ferait du bien à tous ?
    Trouvez pas ?

    Vive le Québec libre de la magouille "industrialisée" !

  • François Ricard - Inscrit 1 mai 2013 06 h 02

    La loi ne va pas assez loin

    Le financement des partis politiques est déjà une façon de bonifier notre système démocratique.
    J'aime bien le plafonnement des dons à 100$, pourvu que les conditions suivantes soient présentes:
    ---un parti politique ne peut dépenser plus que l'argent recueilli par le DGE
    ---le compteur de tous les partis doit être remis à zéro
    ---des sanctions rigoureuses (comme la perte de tout financement public pendant trois ans) doivent être prévues pour ceux qui enfreignent la loi
    ---les principaux réseaux de télévision et tous les journaux doivent avoir l'obligation de publier la plateforme de tous les partis en lice
    ---Les principaux réseaux de télévision doivent donner voix à tous les chefs de parti.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 1 mai 2013 06 h 52

      Certains disent que le plafonnement à 100$, au contraire, favorisera les magouilles et c'est très crédible: à moins de changer les moeurs électorales, le besoin d'argent sera encore plus grand et on trouvera d'autres entourloupettes pour les satisfaire...

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 mai 2013 09 h 43

      Le problème, c'est que ce qui est recueilli comptant est dépensé comptant.