Commission Charbonneau - Trépanier accepte la paternité du système de collusion

Bernard Trépanier est un curieux témoin qui donne beaucoup de fil à retordre au procureur Denis Gallant.
Photo: - Le Devoir Bernard Trépanier est un curieux témoin qui donne beaucoup de fil à retordre au procureur Denis Gallant.

À son corps défendant, sans presque le réaliser, Bernard Trépanier a accepté la paternité du système de partage des contrats entre les firmes de génie-conseil dans la métropole, en échange de dons illicites qu’il collectait pour Union Montréal.

M. Trépanier livre une confession pénible et brouillonne à la commission Charbonneau, en affirmant une chose et son contraire sur les sujets litigieux. La juge France Charbonneau a fait preuve de grande patience devant ses explications parfois cousues de fil blanc.


Monsieur 3 % était « peut-être » l’intermédiaire des firmes de génie-conseil à l’Hôtel de Ville, mais certainement pas le bagman d’Union Montréal. « Bagman, c’est un gros mot. Non », a-t-il dit.


M. Trépanier est devenu directeur du financement d’Union Montréal au printemps 2004. Il a tenté de mettre en place un système de partage des contrats entre les firmes de génie-conseil, sans obtenir de grand succès.


Habitué des élections clés en main, M. Trépanier voulait naïvement retourner l’ascenseur aux firmes qui avaient donné un coup de main à Union Montréal. « J’essayais de donner de l’ouvrage à ceux qui avaient contribué au parti, a-t-il expliqué. J’essayais de répartir ça égal. » En matière de collusion, c’est peut-être le seul reproche qu’on peut lui adresser, croit-il.


La juge France Charbonneau a semblé surprise de constater que des contrats publics puissent tomber si facilement entre les mains des amis du régime. « Ben oui, c’est comme ça dans tous les partis », a répondu M. Trépanier.

 

Curieux témoin


M. Trépanier est un curieux témoin qui donne beaucoup de fil à retordre au procureur Denis Gallant. En l’espace de quelques minutes, il peut jurer qu’il n’y avait pas de collusion dans l’octroi des contrats et expliquer son rôle dans le partage de la tarte entre les firmes de génie-conseil. « C’était pas toujours l’harmonie », a-t-il dit.


En 2005, M. Trépanier a été mis sur une voie de garage par Michel Lalonde (Génius) et Rosaire Sauriol (Dessau), qui l’avaient convoqué à une rencontre dans un restaurant de Laval. Michel Lalonde lui aurait dit : « À partir de là, tu ne t’occupes plus de rien au niveau des ingénieurs. Les gars ont mis assez d’argent, il n’y a rien qui a fonctionné. Tu ne t’en occupes plus. Tu ne poses pas de questions d’où ça vient parce que ça pourrait te faire ben mal. »


M. Trépanier a perçu les paroles de Michel Lalonde comme une menace, car le p.-d.g. de Génius avait un bon voisin de bureau en la personne de Nicolo Milioto, l’intermédiaire entre la mafia et les entrepreneurs en construction. « Monsieur 3 % » est visiblement mal à l’aise de parler de « monsieur Trottoir », un homme qui avait ses entrées auprès du défunt parrain de la mafia, Nicolo Rizzuto.

 

Des dons en argent


Bernard Trépanier a une dent contre Michel Lalonde, qui s’est décrit lors de son témoignage comme le coordonnateur de la collusion. Sur instructions de Frank Zampino, MM. Trépanier et Lalonde décidaient du partage des contrats majeurs d’infrastructures accordés en consortium. Cinq autres ingénieurs ont corroboré la version de M. Lalonde.


Frank Zampino, Bernard Trépanier et Michel Lalonde entretenaient d’intenses relations. Le registre des appels téléphoniques de Bernard Trépanier démontre qu’il a parlé 984 fois à M. Lalonde, et 1808 fois à M. Zampino, entre 2004 et 2011.


Selon M. Trépanier, Michel Lalonde est « un menteur » qui a exagéré l’ampleur des paiements en liquide des principales firmes de génie. Il n’exigeait pas des ristournes de 3 % sur les contrats, insiste-t-il.


Du même souffle, M. Trépanier reconnaît qu’il a demandé 200 000 $ à Dessau et SNC-Lavalin pour la campagne de 2005. Yves Cadotte, vice-président de SNC-Lavalin, lui a remis 40 000 $. M. Trépanier a nié toute intervention de sa part pour que M. Cadotte paie une facture de 75 000 $ de Morrow Communications. M. Cadotte lui a cependant dit qu’on lui avait demandé d’assumer les dépenses électorales d’Union Montréal.


Toujours en 2005, Monsieur 3 % s'attendait à des paiements sur quatre ans de 200 000 $ des firmes de génie les plus importantes, et de 100 000 $ ou de 50 000 $ pour les plus petites. « C’était via des billets » pour les cocktails de financement, a-t-il précisé. « J’ai vendu des tables. »


Le procureur Denis Gallant n’a pas avalé ses salades. Trois patrons des grandes firmes de génie auraient démissionné récemment pour avoir acheté des billets lors des cocktails ? a-t-il demandé, perplexe. Du bout des lèvres, Bernard Trépanier a avoué que certaines firmes avaient payé en argent comptant, parce qu’elles n’étaient pas en mesure de produire des chèques.

 

Un million en contrats


Bernard Trépanier a reçu plus d’un million de Dessau, de SM et de trois entreprises de construction pendant qu’il s’occupait des finances d’Union Montréal.


Le collecteur de fonds est clair sur un point : son travail d’organisateur politique lui permettait d’accumuler les contacts dans le monde municipal. Sans être inscrit au registre des lobbyistes, il monnayait son carnet d’adresses auprès des firmes de génie et des entrepreneurs en construction qui cherchaient à obtenir des contrats publics.


Bermax a perçu des honoraires de 900 000 $ de Dessau, 45 000 $ du Groupe SM, 75 000 $ de Nepcon, 12 000 $ de Louisbourg et 35 000 $ d’Inspec-Sol. Total : 1,07 million.


« À quoi ça servait, Bermax ? », a demandé Me Gallant. « Au développement des affaires », a finalement répondu M. Trépanier.


Le collecteur de fonds entretenait des contacts réguliers avec les principaux membres du cartel des ingénieurs à Montréal. Rosaire Sauriol (Dessau), Bernard Poulin (SM) et Tony Accurso (Simard Beaudry) figurent sur la liste de ses bons amis.


M. Trépanier s’intéressait aussi à Robert Marcil, patron des travaux publics à la Ville. Il lui a parlé 195 fois de 2006 à 2009, entre autres sur les projets à venir ou le résultat des appels d’offres. Il transmettait ensuite ces informations aux firmes de génie-conseil.


Personne ne semble occuper une place plus importante dans le coeur de ce mordu de la politique que Frank Zampino.


M. Trépanier protège visiblement l’ex-président du comité exécutif, qui a ouvert les portes de l’Hôtel de Ville à ses amis et clients du génie-conseil. Il ne lui a jamais parlé du financement illégal d’Union Montréal, et encore moins du système de partage des contrats, dit-il. De nombreux ingénieurs membres du cartel ont pourtant indiqué que Bernard Trépanier se référait toujours à « Frank » pour obtenir ses instructions. Le sujet sera abordé jeudi.

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Ce texte a été modifié après publication.

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