Le compostage, cet incontournable

Les Québécois sont maintenant habitués au recyclage et devront se mettre au compostage.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Les Québécois sont maintenant habitués au recyclage et devront se mettre au compostage.

Avant même la première pelletée de terre, les centres de compostage et les usines de biométhanisation suscitent l’inquiétude, particulièrement dans Saint-Michel où les citoyens ont dû, pendant trois décennies, composer avec la présence dans leur quartier du dépotoir de la carrière Miron. La Ville de Montréal affirme qu’elle prendra toutes les précautions pour limiter les nuisances, du choix des technologies des centres de traitement à la gestion des bacs bruns en passant par le transport des matières organiques.


Montréal ne pouvait plus se permettre de lésiner. Outre les obligations imposées par la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles, il est depuis longtemps connu que les matières putrescibles qui pourrissent dans les dépotoirs ont un impact dévastateur sur l’environnement : leur décomposition crée un lixiviat toxique susceptible de contaminer les eaux souterraines en plus de dégager du méthane, un puissant gaz à effet de serre.


Karel Ménard fait partie de ceux qui se réjouissent des intentions de la Ville, d’autant plus que Montréal cessera d’expédier ses déchets à l’extérieur de l’île. « Le problème, on s’en lave les mains et on le refile à nos voisins. Et les voisins ne sont pas contents de notre attitude », souligne le directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets.

 

Pas une usine de chocolat


Les résidants de Saint-Michel qui sont montés aux barricades ont-ils raison de s’inquiéter des nuisances liées au centre de compostage qui sera construit à proximité de leurs résidences ? « C’est sûr que ce ne sera pas une usine où on fait du chocolat, pour reprendre une expression entendue lors des audiences publiques, concède Karel Ménard. Mais normalement, lorsque c’est bien fait, il n’y a pas d’odeurs dans ces infrastructures. Ce n’est pas un dépotoir à ciel ouvert. »


Le projet de la Ville prévoit la construction de deux usines de biométhanisation (en condition d’absence d’oxygène), l’une à Montréal-Est et l’autre à LaSalle, ainsi que deux centres de compostage, le premier au Complexe environnemental de Saint-Michel et le second à Saint-Laurent. Ces opérations seront effectuées dans des bâtiments fermés sous pression négative, munis de sas de déchargement et de biofiltres, assure la Ville.


Le mois dernier, le directeur du Service de l’environnement de la Ville, Roger Lachance, avait d’ailleurs tenté de calmer les inquiétudes des citoyens de Saint-Michel en précisant que le centre de compostage de Saint-Michel ne recevrait pas les restants de table - plus problématiques pour ce qui est des mauvaises odeurs -, mais plutôt le précompost provenant de l’usine de biométhanisation de Montréal-Est et des résidus verts.


Geneviève Martineau, analyste au CIRAIG (Centre interuniversitaire de recherche sur le cycle de vie des produits, procédés et services) associé à Polytechnique, se veut aussi rassurante : « On a appris à travers les erreurs qui ont été commises dans d’autres villes et dans le passé, dit-elle. Je pense qu’il y a vraiment moyen de gérer les déchets de manière à ce qu’il n’y ait pas de nuisances. Les façons de faire ont évolué, faisant en sorte que les nuisances peuvent être contrôlées. »


L’or noir du jardinier


Les matières putrescibles représentent environ 40 % du contenu de sac vert qui, à l’heure actuelle, prend le chemin des dépotoirs dans la plupart des secteurs de l’île de Montréal. La beauté de la chose, c’est qu’en les retirant de l’enfouissement, les restants de table peuvent se transformer en « or noir du jardinier ».


Mais encore faut-il que les règles de l’art soient respectées. En juillet 2009, le Toronto Star avait demandé à un laboratoire spécialisé d’analyser la qualité du compost produit par les matières organiques recueillies par la Ville de Toronto dans le cadre de son programme de collecte des résidus de table mis en place en 2002. Les résultats n’avaient pas été reluisants. L’analyse d’échantillons produits par les deux sous-traitants de la Ville avait révélé que le compost n’avait pas été traité suffisamment longtemps pour atteindre la maturation requise et qu’il contenait un taux élevé de sodium susceptible de tuer les plantes.


L’enquête du Toronto Star avait par ailleurs mis en lumière de nombreuses autres lacunes dans la gestion du traitement des matières organiques dans la Ville reine. Le quotidien avait notamment découvert que, malgré les prétentions de la Ville de Toronto, 20 % des matières recueillies prenaient le chemin des dépotoirs ou étaient incinérées. L’un des sous-traitants avait même dû fermer temporairement son usine en raison de problèmes persistants d’odeurs.


De plus, contrairement à d’autres villes canadiennes qui font la collecte des matières organiques, Toronto permet aux citoyens de mettre dans leur bac brun les couches et les sacs de plastique même s’ils ne sont pas compostables. La Ville estime ainsi pouvoir favoriser la participation des citoyens. Ces produits doivent ensuite être retirés des matières organiques avant le traitement, mais l’opération n’élimine pas complètement le risque de contamination.


Montréal n’entend pas accepter les couches, prévient la responsable du dossier au comité exécutif de la Ville, Josée Duplessis. Quant aux sacs de plastique, la Ville devra se pencher sur la question. « Il y a des avantages et des inconvénients, souligne Mme Duplessis. Mais peu importe qu’on dise qu’on ne les accepte pas, les citoyens vont en mettre quand même. Il va falloir que la technologie soit capable de les gérer. »

 

Les bacs puants


Bien du chemin reste à parcourir avant l’implantation de la collecte des matières organiques sur l’ensemble du territoire et prévue pour 2016 ou 2017. D’ailleurs, la Ville de Montréal devra se livrer à une importante opération d’information et de sensibilisation auprès des citoyens. À l’heure actuelle, plusieurs villes liées offrent ce service, tout comme certains arrondissements montréalais, dans le cadre de programmes à plus petite échelle.


Le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez, avouait le mois dernier que le projet-pilote mis en place il y a cinq ans était un « échec relatif ». Au fil des ans, l’enthousiasme initial s’est quelque peu refroidi. La quantité de matière recueillie n’a cessé de diminuer, un phénomène attribuable à la manipulation des bacs jugés trop lourds et aux mauvaises odeurs lors de grandes chaleurs. « Ça va être plus facile à grande échelle. Plusieurs autres villes nous l’ont dit », indique Josée Duplessis. Au début, il pourrait y avoir une certaine résistance des citoyens, mais, selon elle, les Montréalais sont prêts pour ce virage.

 

Citoyens en colère


Reste que les citoyens de Saint-Michel, appuyés par des élus des arrondissements de Villeray-Saint-Michel-Parc Extension et d’Ahuntsic-Cartierville, sont sur le pied de guerre. La mairesse Anie Samson, devenue indépendante, a d’ailleurs laissé entendre que des recours légaux étaient envisagés pour contrer l’implantation du centre de compostage à Saint-Michel.


« C’est un projet de la Ville, pas un projet politique », rétorque Josée Duplessis, qui souligne au passage qu’un arrondissement ne peut poursuivre la Ville. D’autres sites alternatifs ont été examinés dans le secteur nord de la Ville, mais aucun n’a satisfait les conditions requises, a-t-elle rappelé.


Jeudi prochain, le conseil d’agglomération devra autoriser le règlement d’emprunt de 170 millions. L’usine de biométhanisation de LaSalle, dont la construction n’est pas prévue avant 2020, portera à 227 millions l’investissement total qui sera requis.


De nombreuses étapes restent à franchir. La Ville devra notamment déterminer le type de gouvernance qui sera privilégié. Dans certains cas, il pourrait être plus avantageux pour la Ville de confier la gestion des infrastructures au secteur privé. Quel que soit le scénario choisi, la Ville devra demeurer propriétaire des infrastructures pour profiter des subventions de 135 millions promises par les gouvernements fédéral et provincial.

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