«Un 10 000 $ bien investi»

Frank Zampino est accusé de fraude en rapport avec le dossier Contrecœur.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Frank Zampino est accusé de fraude en rapport avec le dossier Contrecœur.

L’accès privilégié aux contrats de services professionnels de Saint-Léonard avait un coût. Un homme d’affaires et ancien organisateur politique affirme au Devoir avoir donné un pot-de-vin de 10 000 $ en argent comptant à Frank Zampino alors que celui-ci était maire de cette ville de l’Est montréalais, fonction qu’il a occupée à compter de 1990. Par la suite, chaque année, pendant près d’une décennie, il lui versait 5 % de la valeur des contrats obtenus.

« Ç’a été un 10 000 $ bien investi. De toute façon, c’était la règle. Je savais qu’il fallait faire une contribution pour avoir des contrats », explique cet homme, qui a requis l’anonymat.


Ce dernier raconte qu’il était en contact avec l’organisateur politique Claude Dumont (aujourd’hui décédé) avec qui il avait partagé l’orchestration de nombreuses campagnes électorales municipales dans la grande région de Montréal. Ensemble, ils formaient une équipe qui faisait des « élections clés en main ».


Lors de l’élection de 1990, qui mena Frank Zampino à la mairie de Saint-Léonard, la source avait choisi de ne pas faire d’organisation. Il souhaitait malgré tout « mettre la main sur le compte de Saint-Léonard ». Pour cela, affirme-t-il, il devait payer un montant forfaitaire de 10 000 $ comptant au responsable du financement, Bernard Trépanier.


Ce dernier, qui a également été le grand argentier du parti Union Montréal, est surnommé monsieur 3 % parce qu’il aurait empoché 3 % de la valeur des contrats octroyés par la Ville de Montréal sous l’administration Tremblay-Zampino. M. Trépanier a été accusé notamment d’abus de confiance le printemps dernier dans le cadre du scandale immobilier du Faubourg Contrecoeur. Son nom a été fréquemment mentionné lors des audiences de la commission Charbonneau. « J’ai dit à Claude [Dumont] qu’il n’était pas question de donner d’argent à Trépanier. Je n’avais pas confiance. C’est là qu’il m’a organisé une rencontre avec Zampino », a affirmé la source du Devoir.


Une rencontre cordiale


C’est ainsi qu’un dimanche matin, avant d’aller à la messe, cet homme d’affaires s’est rendu à la résidence de Frank Zampino pour faire le paiement initial qui allait lui donner accès aux contrats attribués par la municipalité de Saint-Léonard. La transaction s’est faite devant un témoin, que Le Devoir a retracé. « Quand on est arrivés, M. Zampino était en robe de chambre en soie, vous savez, comme les hommes riches dans les films. Il nous attendait au salon. La servante ramassait la table », se souvient cette personne qui ne souhaite pas être identifiée.


Selon ce témoin, la rencontre s’est déroulée de façon cordiale. « On a pris le temps de s’asseoir et de jaser un peu. Puis l’enveloppe a été remise de main à main et personne n’a compté l’argent », affirme cette personne, pour qui la situation n’avait rien d’étonnant puisque « c’était les règles du jeu en politique ».


Une fois la contribution versée, l’entreprise de l’homme d’affaires a obtenu systématiquement les contrats professionnels liés à son domaine d’expertise octroyés par Saint-Léonard. Cela s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1990. Une seule fois, l’homme d’affaires s’est rendu compte qu’une « firme italienne » s’était mise à travers sa route et avait obtenu un contrat de Saint-Léonard. « Je l’ai mentionné et ça s’est réglé rapidement », a-t-il relaté, laissant entendre que la situation ne s’était pas répétée.


Chaque année, l’homme d’affaires se rendait à l’hôtel de ville pour rencontrer le maire Zampino et lui remettre une somme équivalant à 5 % des contrats. Selon ses souvenirs, il donnait entre 4000 $ et 5000 $, ce qui correspondait donc à un volume d’affaires de 80 000 à 100 000 $ de contrats annuels.

 

Un calcul simple


Le Devoir a joint l’employé qui était responsable de calculer la ristourne annuelle à verser au sein de la firme. « Je prenais la liste des clients et je faisais un tableau informatique. On calculait tout simplement 5 % de la valeur des contrats qu’on avait reçus », a raconté sous le couvert de l’anonymat cette personne. « Je faisais trois ou quatre rapports par année. J’ignorais tout de l’autre étape. Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai su à quoi servaient mes calculs », a-t-elle ajouté.


L’homme d’affaires ne sait pas si l’argent était destiné à l’enrichissement personnel de M. Zampino ou à la caisse électorale de l’équipe du maire. Il dit également ignorer si une portion des sommes qu’il a payées au fil des ans aurait pu être donnée à une quelconque organisation criminelle selon le modèle qui a été exposé devant la commission Charbonneau.


Le Devoir a contacté l’avocat de Frank Zampino, Me Claude-Armand Sheppard, en lui exposant la teneur des déclarations recueillies afin d’obtenir la réaction de son client. Celui-ci n’a pas rappelé Le Devoir en dépit d’autres appels logés auprès de Me Sheppard.


L’ex-maire de Saint-Léonard, qui est devenu après les fusions municipales, en 2001, président du comité exécutif de la Ville de Montréal, a quitté la politique en 2008. Le 17 mai dernier, l’Unité permanente anticorruption (UPAC) a arrêté M. Zampino relativement au dossier du Faubourg Contrecoeur, qui a bénéficié à l’entrepreneur Paolo Catania. L’ancien politicien a été accusé de fraude, complot et abus de confiance.


De plus, des témoignages entendus devant la commission Charbonneau ont incriminé Frank Zampino. Sous serment, Elio Pagliarulo, l’ex-ami et confident de Paolo Catania, a expliqué comment il avait corrompu M. Zampino à coup de pots-de-vin avoisinant 555 000 $.

15 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 21 décembre 2012 01 h 35

    Et dire...

    Que M Zampino nous a fait presque pleurer en diasant vouloir quitter la vie politique, à laquelle il avait tant donnée, pour se consacrer un peu à lui-même et à sa famille. De plus, quand est-ce que le gouvernement fera une loi qui empêchera les élus accusés au criminel de se faire payer des droits par leur municipalité?

  • Danielle Houle - Abonnée 21 décembre 2012 07 h 05

    Deux poids deux mesures

    Si Zampino avait été député du PQ, on l'aurait sorti à grands coups de pieds médiatiques orchestrés par la CAQ ou les libéraux. Est-ce que le fait de ne pas avoir payé son loyer ou triché l'assurance emploi est plus grave que ce que Zampino a fait ? Les libéraux et la CAQ sont très discrets dans le dossier Zampino de peur d'être éclaboussés au passage.

    • Jacques Pruneau - Inscrit 22 décembre 2012 09 h 12

      Vous avez parfaitement raison! Qui sait, on pourra peut-être un jour coller les morceaux et remonter jusqu'au pape libéral... ou autres.

      Chose certaine, il est impossible que les collecteurs de fonds de tous acabits aient tout ignorés. On suit tout ça...

  • Pierrette Renaud - Inscrite 21 décembre 2012 07 h 36

    Mais qu'est-ce que ça prend pour le foutre en prison???

    Avec toutes ces arrestations, avec tous ces témoignages, avec toutes ces preuves, il a volé des millions $$ au québécois mais il pourra toujours passer un joyeux noël prestigieux dans son royaume en compagnie de son avocat tandis que les organismes de bienfaisance n'ont jamais eu autant de demandes pour subvenir aux besoins des familles pauvres durant le temps des fêtes, c'est ici qu'on voit la justice à deux vitesse au Québec.

    • Marc-André Fortier - Abonné 21 décembre 2012 11 h 16

      Mme Renaud,

      Bien que je partage votre indignation, j'aimerais tout de même modérer votre propos. Il faut éviter d'entretenir le mythe selon lequel la justice fonctionne à « deux vitesses » car même s'il a la vie dure, c'est bel et bien un mythe ou même plutôt une perception, et cette perception mine la confiance du public dans ses institutions. Concentrons-nous plutôt sur les faits.

      Lorsqu'on lui fournit le matériel nécessaire pour faire son travail, la justice est efficace à l'intérieur des balises de la loi. Le problème étant qu'au Québec comme partout ailleurs, nous évaluons le besoin de justice en nous appuyant sur nos émotions et nos valeurs morales personnelles et cette approche peut causer bien des frustrations pour autant que le processus tarde à rencontrer nos attentes.

      Patience et longueur de temps font plus, que force ni que rage. Les faits reprochés à MM Zampino et associées s'étalent sur quelques décennies, nous devons prendre notre mal en patience, je suis convaincu qu'en fin de compte, la justice sera servie.

      En terminant, en ce qui concerne les organismes de bienfaisance, les actions des personnes nommées plus haut ont peu à voir avec la situation actuellement vécue par les bénéficiaires de ces organismes. Nous vivons dans un modèle de société qui malheureusement créé de la pauvreté et c'est collectivement que nous devons nous questionner sur la solution à cette crise.

      Je vous souhaite tout de même de très Joyeuses Fêtes.

      Cordialement

    • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2012 13 h 17

      Monsieur Fortier,
      Je suis désolé de vous contredire, mais la justice est est bel et bien «à deux vitesses», celle des pauvres et celle des riches. Les exemples qui le démontre sont légions, que l'on penses à tous ces banquiers marrons qui camouflent tout l'argent des mafieux et des plus que riche.
      Le nouveau slogan aux USA est: To big to jail.

  • Michel Miclot - Inscrit 21 décembre 2012 08 h 38

    Impossible

    Zampino a affirmé être innocent de toute corruption ou colllusion donc son détracteur ment et fabule. Pauvre Zampino, victime des jaloux et des envieux. Il peut se consoler , il n'est pas le seul , Abdallah est dans le même bateau. Ils pourront se réconfforter mutuellement . Bonne année et bonne chance dans votre recherche de la vérité à tous les deux.

  • Jacques Morissette - Abonné 21 décembre 2012 08 h 56

    L'argent et le pouvoir.

    L'argent et le pouvoir couchent ensemble. Comme des béquilles pour les aider à marcher. On préfère courir pour mieux se sauver de soi.