L’autre histoire du Blue Bird

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	1er septembre 1972, 37 personnes trouvent la mort dans l’inccendie d’origine criminelle du Ble Bird Café.</div>
Photo: Collection du Musée des pompiers auxiliaires de Montréal
1er septembre 1972, 37 personnes trouvent la mort dans l’inccendie d’origine criminelle du Ble Bird Café.

La Ville de Montréal rendra hommage, vendredi, aux 37 personnes qui ont péri dans l’incendie du Blue Bird Café il y a 40 ans, un moment qu’attendent depuis longtemps les familles des victimes. Au cours des dernières semaines, les articles et reportages sur la tragédie se sont multipliés, mais le rappel des circonstances de l’incendie a aussi ravivé de douloureux souvenirs chez Mercédès Paré, fille du propriétaire du Blue Bird Café. D’autant que certains témoignages rapportés dans les médias laissent planer des doutes sur la responsabilité de son père dans le tragique événement. Mme Paré s’est confiée au Devoir.

Mercédès Paré n’a jamais oublié la soirée du 1er septembre 1972, qui a bouleversé sa vie et celle de ses parents. « J’avais 26 ans. Ce soir-là, mon conjoint de l’époque m’a dit: “Vite ! On s’en va au Blue Bird. Il y a un feu !” Dans l’auto, on entendait Claude Poirier dire qu’il y avait 15 morts. Puis 16 morts. Le nombre de victimes ne cessait d’augmenter. J’avais peur de ne pas retrouver mon père », relate Mercédès Paré.


Situé sur la rue Union, à l’angle de la rue Cathcart, à Montréal, le Blue Bird Café appartenait à Léopold Paré. À l’étage supérieur se trouvait le Wagon Wheel, un populaire bar de musique western. Le soir du drame, trois hommes éméchés, refoulés à l’entrée par le portier, décident par vengeance de mettre le feu dans l’escalier menant au bar. En peu de temps, l’établissement est la proie des flammes et la panique s’empare des clients qui cherchent à fuir les lieux.


À ce moment, M. Paré est au rez-de-chaussée. « Mon père, c’était le genre de gars qui, comme un capitaine de bateau, aurait voulu sauver tout le monde. S’il avait été en haut, c’est sûr qu’il serait mort parce qu’il aurait voulu aider tout le monde à sortir. Mais la vie a fait qu’il était en bas », explique sa fille.

 

La fameuse porte verrouillée


La question des sorties de secours du Wagon Wheel a fait couler beaucoup d’encre à la suite de ce drame. Dans son rapport d’enquête, le coroner Laurin Lapointe a d’ailleurs souligné la discordance dans les exigences des différentes réglementations sur le nombre d’issues requises dans les endroits publics.


Le bar comportait trois issues, soit l’entrée principale, qui était envahie par les flammes le soir du 1er septembre 1972, une sortie d’urgence dans la cuisine, ainsi qu’une porte située dans l’escalier nord du bâtiment. Mais les soirs d’affluence, cette porte était verrouillée pour empêcher les clients de se faufiler au deuxième étage à l’insu du portier.


Le règlement municipal du service des incendies n’exigeait que deux issues de secours pour les établissements pouvant accueillir de 200 à 500 clients, comme le Wagon Wheel.


Cette fameuse porte a par ailleurs été rapidement défoncée par les clients affolés, rappelle Mercédès Paré, qui insiste sur le constat du coroner : « cette issue où l’on a dû défoncer la porte a cependant permis à plusieurs personnes d’évacuer les lieux, alors que d’autres y ont malheureusement trouvé la mort », a-t-il écrit dans son rapport.


La grande majorité des victimes, soit 36 sur 37, sont mortes suffoquées par inhalation de fumée. La 37e victime est décédée des suites de ses blessures.


Mercédès Paré souligne que le médecin légiste qui a réalisé les autopsies a conclu que la mort avait fait son oeuvre en moins d’une minute chez les personnes qui ont respiré l’épaisse fumée, ce qui l’amène à conclure que de nombreuses personnes n’auraient même pas eu le temps d’atteindre les portes de sortie.

 

Aucune responsabilité criminelle


Le lendemain du drame, la douleur est grande chez les Paré. « Tout le monde pleurait chez nous. Mon père a lu les noms des victimes dans les journaux. Il connaissait plusieurs des personnes décédées. Puis il y a eu l’enquête du coroner. Ç’a été dur. On était là tous les jours, explique Mme Paré. L’enquête du coroner s’amorçait et on a commencé à recevoir des poursuites à la maison : un million de dollars, 2 millions. Finalement, on était rendus à 17 millions en poursuites contre mon père, le Blue Bird, la Ville de Montréal et La Prudentielle [propriétaire de l’immeuble où logeait le Blue Bird]. C’était stressant. »


« Mon père n’a eu aucune responsabilité criminelle », insiste Mercédès Paré. Les poursuites ont d’ailleurs été abandonnées, la Ville ayant conclu des ententes à l’amiable avec les familles des victimes qui ont reçu des sommes variant de 1000 à 3000 $. Les accusations ont plutôt été portées contre les trois jeunes qui ont mis le feu dans l’escalier principal. Gilles Eccles, Jean-Marc Boutin et James O’Brien ont écopé de sentences à vie.


Mme Paré estime que beaucoup d’informations erronées ont circulé au cours des dernières semaines, voulant que le bar comportait un nombre insuffisant de sorties de secours ou que M. Paré avait fait faillite à la suite du drame, ce qui lui aurait épargné des poursuites. Mais l’allégation qui l’a le plus blessée est celle qui aurait circulé sur Internet selon laquelle son père se trouvait dans le bar quand l’incendie a éclaté et qu’il se serait enfui.


« Je veux juste rétablir les faits. Il s’est écrit et dit tellement de choses dans les médias. Ça n’a pas de sens. On ne peut pas blâmer quelqu’un 40 ans après », dit-elle en décrivant son père comme un homme respecté, « intègre » et « humble », proche de ses employés et de sa clientèle.


Après l’incendie, Léopold Paré a pris sa retraite. Pendant les 14 années suivantes, le 1er septembre a toujours ravivé de pénibles souvenirs. Il est décédé en 1986, à l’âge de 79 ans.


Parmi les victimes, dont la majorité étaient dans la vingtaine, on comptait plusieurs mineures, dont deux jeunes filles de 14 ans. Mercédès Paré s’est étonnée de leur présence dans le bar. « Le portier Guy Guimond était très sévère. La seule explication que je vois, c’est que ces jeunes se sont faufilées par la porte de l’escalier qui, plus tard en soirée, a été verrouillée. »


Des blessures à cicatriser


Il a fallu attendre quatre décennies avant que la Ville commémore le drame. Un hommage sera rendu aux victimes lors d’une messe célébrée vendredi matin à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde. Puis le maire Gérald Tremblay dévoilera la dalle de granit commémorative installée dans le square Phillips, non loin du lieu du drame, sur laquelle ont été inscrits les noms des 37 victimes. D’autres activités sont prévues samedi, en plus de l’exposition qui sera présentée à l’hôtel de ville du 1er au 8 septembre.


Mme Paré participera-t-elle aux activités de commémoration ? Elle hésite, estimant que ce n’est pas sa place. « C’est une journée pour les proches des victimes, pour leur permettre de faire leur deuil. J’espère qu’ils trouveront du réconfort. Je sais que ce sont des blessures difficiles à cicatriser », explique-t-elle.


En veut-elle aux trois hommes qui ont mis le feu au Wagon Wheel ? « Non, pas du tout. Ils ont purgé leur peine. Je n’ai pas de sentiment de vengeance. J’ai tourné la page sur ça. Je pense que ces gens-là ont regretté ces événements », laisse-t-elle tomber.