Mainmise du privé sur des projets de Montréal?

Pour Louise Harel, il ne fait pas de doute que Macogep exerce son influence dans l'octroi des contrats.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pour Louise Harel, il ne fait pas de doute que Macogep exerce son influence dans l'octroi des contrats.

L'entreprise privée a encore la mainmise sur des projets stratégiques de la Ville de Montréal. C'est ce que soutient la chef de l'opposition à l'Hôtel de Ville, Louise Harel, qui a réclamé hier la tenue d'une enquête sur une affaire d'«usurpation d'identité» d'un fonctionnaire en lien avec un mandat de gestion de projet confié par la Ville à la firme Macogep.

Louise Harel a révélé que le nom d'un employé de la Direction stratégique des transactions Immobilières (DSTI) de la Ville avait été utilisé à son insu pour valider deux sommaires décisionnels rédigés par un employé de Macogep, une firme spécialisée dans la gestion de projets qui a décroché plusieurs contrats à la Ville de Montréal au cours des dernières années. C'est cette entreprise qui a notamment obtenu le contrat de superviser le chantier de la mise à niveau des arénas, un projet de plus de 200 millions, et celui de la réfection des bâtiments du Service de sécurité incendie de Montréal.

Les sommaires décisionnels sont les documents contenant des informations techniques et financières sur lesquels les élus se basent pour prendre des décisions et approuver l'octroi de contrats. À deux occasions, le nom d'un employé du DSTI aurait été apposé au bas de ces documents sans qu'il le sache. De plus, des employés de Macogep — une dizaine selon Mme Harel — travailleraient en permanence dans les bureaux de la Ville pour mener à bien les projets leur sont confiés.

Pour Louise Harel, il ne fait pas de doute que Macogep exerce son influence dans l'octroi des contrats. «À partir du moment où une entreprise installe ses employés dans les bureaux de la Ville avec un accès au système informatique pour préparer l'évaluation de projets et les faire adopter avec de faux noms de signataires, c'est totalement odieux et inacceptable», a déclaré Mme Harel en conférence de presse.

La mairesse de l'arrondissement de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, Chantal Rouleau, s'est pour sa part inquiétée du rôle joué par Macogep, à qui la Ville confie l'estimation des coûts, l'analyse des risques et la préparation des appels d'offres dans le cadre de ses mandats. «Il y a un problème grave d'éthique et de perte d'expertise au sein de la Ville de Montréal. On permet à des firmes privées d'avoir une mainmise importante sur des investissements stratégiques de la Ville de Montréal, a-t-elle soutenu. On ne remet pas en question la compétence des employés [de Macogep]. Mais ils ont accès à une information sensible lorsqu'ils sont dans nos bureaux, sans être soumis au même cadre éthique que nos employés.»

Mme Harel a fait parvenir hier une lettre au contrôleur général de la Ville, Alain Bond, afin de lui demander d'enquêter sur ce qu'elle qualifie de «stratagème» et d'«usurpation d'identité».

«Irresponsable»


Le cabinet du maire Gérald Tremblay a jugé la sortie de Louise Harel «irresponsable» et «mensongère». «Ça démontre encore une fois qu'elle ne comprend absolument rien au fonctionnement de la Ville», a commenté l'attaché de presse du maire, Darren Becker. Le président du comité exécutif, Michael Applebaum, entend faire le point sur ce sujet ce matin lors d'une conférence de presse, a-t-il ajouté.

De son côté, la présidente du Syndicat des professionnels municipaux, Gisèle Jolin, a confirmé que son syndicat avait été saisi d'une plainte d'un employé concernant l'utilisation de son nom à son insu. Selon elle, ce ne serait pas Macogep qui aurait apposé le nom du fonctionnaire au bas des sommaires décisionnels, mais le patron de l'employé concerné. Le litige aurait été réglé entre eux et le syndicat n'aurait pas déposé de grief, a-t-elle dit: «En vertu de notre convention, un document ne peut pas porter le nom d'un professionnel sans son consentement. Si ça arrivait, il y aurait matière à déposer un grief, mais avant de le faire, on tente toujours de régler le dossier à l'amiable.» Il s'agirait d'un cas isolé, estime Mme Jolin, qui a toutefois précisé qu'une directive interdisait que les firmes privées rédigent les sommaires décisionnels.

Le recours à l'expertise privée demeure une question délicate à la Ville de Montréal. À la suite du fiasco du contrat des compteurs d'eau, l'administration a entrepris de renforcer son expertise interne de manière à être moins dépendante des firmes privées. Malgré ces mesures, la Ville a encore besoin des consultants externes, reconnaît Mme Jolin: «Il peut arriver que pour certains dossiers, si on n'a pas l'expertise interne ou que la personne n'est pas disponible, on soit obligés de s'appuyer sur des rapports externes, mais ça prend quelqu'un à la Ville qui analyse le rapport et le présente aux élus.»

Réplique de Macogep

De son côté, le président de Macogep, Louis Yves Lebeau, s'est offusqué des propos tenus par Louise Harel et a réfuté les chiffres qu'elle a avancés. Macogep a des mandats de gestion de projets à la Ville depuis 2003 et M. Lebeau soutient que la valeur des travaux de construction sur lesquels Macogep travaillait s'élevait à environ 15 millions annuellement.

Il a par ailleurs défendu l'intégrité de son entreprise, affirmant que Macogep n'avait pas de liens contractuels ou financiers avec des entreprises de construction, des firmes d'ingénieurs-conseils ou des architectes. «Notre firme est complètement indépendante des autres intervenants de l'industrie de la construction. On ne sert que les donneurs d'ouvrage, expressément pour être en mesure d'agir d'une façon intègre et impartiale», a-t-il dit. Macogep n'intervient pas dans l'analyse des soumissions ou le choix des entreprises par la Ville, a-t-il assuré.

M. Lebeau a toutefois confirmé qu'au cours des derniers mois, de trois à cinq employés de sa firme travaillaient dans les locaux de la Ville. C'est la Ville qui aurait demandé que ce soit ainsi pour des «fins de coordination» «Ça facilite les choses, mais ce n'est pas indispensable», a-t-il dit.

Fondée il y a 23 ans, Macogep compte parmi les membres de sa direction l'ex-directeur général de la Ville de Montréal Claude Léger, démis de ses fonctions par le maire Gérald Tremblay en septembre 2009 dans la foulée des scandales des compteurs d'eau et du Faubourg Contrecoeur.

Claude Léger avait été recruté par Macogep en octobre 2010, soit un an après son départ de la Ville, mais il ne travaillerait dans aucun dossier lié à la Ville, a assuré M. Lebeau: «Quand M. Léger a joint l'entreprise, il a été convenu qu'il ne serait jamais impliqué dans aucun des dossiers de la Ville. On a beaucoup insisté.»
14 commentaires
  • François Gagnon - Inscrit 3 février 2012 05 h 22

    L'OIQ dort-elle au gaz ?

    A voir la régularité et la lourdeur flagrante de tous ces impairs d'ingénieurs et de Firmes d'Ingénieurs c'est à se demander si L'Ordre des Ingénieurs du Québec (OIQ) et sa Présidente dorment solidement au gaz.

    Je crois qu'il est grand temps qu'un coup de barre s'opère à l'OIQ incluant le remplacement des décisionnels mous par d'autres avec des dents et des caractères sans merci de pitbull.

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 3 février 2012 06 h 02

    Le jovialiste à l'oeuvre

    Le maire Tremblay est en déni de la réalité. Il accuse l'Opposition de commentaire mensonger quand lui-même espionne son vérificateur général. Et la farce se continue. Il faudra vivre avec cet acteur d'une autre époque jusqu'à la prochaine élection. Duplessis se retournerait dans sa tombe pour moins que cela!

  • François Dugal - Inscrit 3 février 2012 08 h 20

    L"éteignoir

    L'UPAC va faire enquête, puis on en entendra plus jamais parler. Chef, que se passe-t-il?

  • Franklin Bernard - Inscrit 3 février 2012 08 h 35

    Je voudrais comprendre

    Apposer la signature de quelqu'un d'autre sur un document, ça n'a pas un nom, genre «faux et usage de faux»? Ce n'est pas une fraude? Ce n'est pas criminel? Et le maire Tremblay cautionne ça en poussant les hauts cris contre Louise Harel? Voilà qui me semble très risqué si l'information est avérée. Et depuis quand commettre un faux peut-il «se régler à l'amiable» entre les personnes concernées?

    Et puis, voilà que le syndrome Nathalie Normandeau-Raymond, Chabot, Grant, Thornton se manifeste à l'Hôtel de Ville, avec ce monsieur Claude Léger, ancien DG de la Ville, recruté par Macogep après avoir démis par Tremblay. Macogep qui bénéficie de lucratifs contrats de la Ville. Mais qu'on se rassure, «il ne travaillerait dans aucun dossier lié à la Ville, a assuré M. Lebeau.» Non, bien entendu.

    Est-ce que tous ces gens, à Montréal, à Québec, vont prendre encore longtemps les citoyens pour des c..ns?

  • Sanzalure - Inscrit 3 février 2012 09 h 05

    Télé-réalité

    Un vrai télé-roman...

    Moi, public et privé, je vois ça comme la jambe gauche et la jambe droite : on a besoin des deux pour marcher, et il n'y a pas une jambe qui est la «bonne» et l'autre la «méchante».

    Je ne suis ni pour l'un, ni contre l'autre.

    Mais dans le «privé», il y a des entreprises qui cherchent davantage à enrichir leurs actionnaires qu'à servir leurs clients. Et dans le public, il y a des institutions qui cherchent davantage à sécuriser leur budget qu'à remplir leur mission.

    Que l'on soit dans le public ou dans le privé, ce qui mérite d'être fait, mérite d'être bien fait. Les gens du privé et du public qui travaillent pour la ville seraient mieux de se concentrer à être les meilleurs dans leur domaine plutôt que de magouiller pour avoir les contrats et ensuite ne pas être en mesure de bien faire le travail.

    Serge Grenier