Fusions-défusions - Le rendez-vous manqué

L’idée d’«une île, une ville» est-elle morte?
Photo: Archives - Le Devoir L’idée d’«une île, une ville» est-elle morte?

Dix ans après l'adoption de la loi 170 qui a imposé les fusions municipales, Montréal ne s'est toujours pas encore remise du grand remue-ménage. D'autant plus que les défusions sont survenues avant que la mayonnaise ait eu le temps de prendre.

Pour mieux vendre les fusions municipales sur l'île de Montréal en 2000, le premier ministre Lucien Bouchard avait fait miroiter des économies d'échelle et une diminution de taxes pour 85 % des résidants de la métropole. Aujourd'hui, on cherche où se cachent les économies d'échelle et les contribuables de l'île de Montréal se demandent encore quand les fameuses réductions de taxes se matérialiseront.

L'agglomération de Montréal «a pris une décennie de retard» en raison des fusions, puis des défusions, déclare sans ambages Claude Séguin, vice-président principal, Développement de l'entreprise et investissements stratégiques à CGI. «Les élus locaux ont passé six, sept ans à planifier comment ça devrait être fusionné, et ensuite à comment ça devrait être défusionné. Pendant ce temps-là, ils n'ont pas fait autre chose», déplore-t-il.

Pour M. Séguin, qui a coprésidé le Groupe de travail sur les enjeux de gouvernance et de fiscalité de Montréal, créé par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, les défusions ont eu un effet bien plus dévastateur que les fusions. «On pouvait être pour ou contre au moment où les fusions ont été décidées; je pense que ce qui a été encore plus dommageable, c'est décider de les défaire.»

«C'est un rendez-vous manqué pour Montréal», poursuit le coordonnateur du Groupe d'études sur Montréal de l'Université du Québec à Montréal, Pierre Delorme. «Depuis le début du XXe siècle, on dit: "Il faut régler le problème sur l'île de Montréal." Mais ç'a été raté complètement. [...] Il y a eu un parti politique qui a eu le courage de le faire et ça lui a coûté les élections par la suite», ajoute-t-il.

Des fusions-défusions, il résulte 19 conseils d'arrondissement, un conseil municipal, un conseil d'agglomération, un secrétariat de liaison, en plus d'une communauté métropolitaine. «Ça fait des structures, ça, monsieur!», indique M. Delorme. «Ça coûte cher et, à un moment donné, ça devient complètement inefficace.»

Professeure au département d'études urbaines et touristiques de l'UQAM, Danielle Pilette estime que, malgré tout, Montréal s'en est bien tirée du point de vue financier. Les économies d'échelle étaient déjà remises en question au moment des fusions, rappelle-t-elle. Et selon elle, la Ville a réussi à contenir la croissance des dépenses. «Montréal s'est arrangée, non pas pour réaliser des économies d'échelle, mais pour que les dépenses ne s'emballent pas.»

Même si des iniquités persistent dans certains arrondissements, comme celui de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce, de façon générale, les budgets alloués aux services comme la police et la sécurité incendie ont gardé à peu près la même proportion dans l'ensemble des dépenses. «On voit peu de changements, sauf que la Ville dépense toujours plus en transport, notamment en transport en commun et en transport actif.»

Les grands gagnants des fusions — si gagnants il y a — sont les employés municipaux, soutient le maire de Westmount, Peter Trent. Les fonctionnaires des petites villes ont obtenu la parité avec leurs collègues de l'ancienne Ville de Montréal. «Les salaires et les bénéfices des employés municipaux sur l'île de Montréal sont autour de 35 et même de 40 % plus élevés que le reste du secteur public et ça, c'est grâce aux fusions», souligne M. Trent, qui est également le président de l'Association des municipalités de banlieue.

Mariage forcé

Même si le mariage forcé, en 2002, des 28 municipalités formant l'île de Montréal a été douloureux, plusieurs reprochent au gouvernement de Jean Charest d'avoir fait, deux ans plus tard, marche arrière.

«Le résultat de tout cela, c'est très décevant, c'est le moins qu'on puisse dire», affirme Louis Bernard, qui avait été mandaté par le gouvernement péquiste afin de se pencher, en 2000, sur le dossier des fusions municipales à Montréal. «On n'a pas eu le temps de vivre l'expérience. Est-ce que ç'aurait pu être un succès à Montréal si on avait joué le jeu? Personne ne peut le dire. On voit que ç'a été un succès ailleurs. Il n'y a plus personne qui parle de défusions ailleurs au Québec», poursuit l'ex-haut mandarin de l'État.

Un point de vue que partage le professeur au Département d'études urbaines et touristiques de l'UQAM Pierre Delorme. «Il fallait convaincre les gens, mais ils n'en ont pas eu le temps», souligne-t-il, avant de tourner son regard vers Laval. «Y a-t-il quelqu'un aujourd'hui qui pense qu'on pourrait revenir à 14 municipalités? Peut-être deux ou trois vieux nostalgiques de Pont-Viau ou de Laval-sur-le-Lac...»

L'idée d'«une île, une ville» est-elle morte et enterrée? «Je ne fais jamais dans la vie publique de jugements déclaratoires comme ceux-là. Mais, ce qui est certain, c'est que ce n'est pas à l'ordre du jour», répond l'actuelle chef de l'opposition officielle à l'Hôtel de Ville, Louise Harel, qui fut la mère des fusions. «Ce qui est à l'ordre du jour cependant, c'est une réorganisation au sein même de l'actuelle Ville de Montréal.»

Relancer le projet de fusionner les villes formant l'île de Montréal, «sur le plan électoral, c'est suicidaire», conclut Pierre Delorme.

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