La carte linguistique a favorisé Tremblay

Les anglophones et les allophones de Montréal ont majoritairement voté pour Gérald Tremblay, alors que Richard Bergeron a été leur deuxième choix. De son côté, Louise Harel n'a pas été en mesure d'attirer le vote francophone, qui s'est divisé entre les trois candidats à la mairie de Montréal, ce qui a causé sa perte.

De plus, Gérald Tremblay s'est imposé dans les anciennes villes qui ont intégré Montréal après les fusions, ce qui a contribué à barrer la route à Louise Harel.

À la demande du Devoir, deux spécialistes du comportement des électeurs ont analysé les résultats des dernières élections à Montréal. Pierre Drouilly, de l'UQAM, et Marie-Claude Prémont, de l'ENAP, ont croisé les résultats dans les 19 arrondissements avec le profil sociodémographique et linguistique de l'île de Montréal provenant du recensement de 2006.

Leur conclusion? La victoire à l'arraché de Gérald Tremblay a été possible grâce à deux facteurs: la langue des électeurs et le poids des anciennes villes qui ont intégré Montréal.

«Ça m'apparaît assez clair que la carte linguistique a eu un impact majeur, dit Pierre Drouilly, sociologue à l'UQAM. Louise Harel a bien fait dans les arrondissements plus francophones. Par contre, son vote s'est effondré dans les endroits plus anglophones ou allophones.»

Par exemple, Marie-Claude Prémont souligne que les arrondissements qui renferment plus de 15 % de gens parlant uniquement l'anglais, comme Côtes-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce (25 %), Pierrefonds-Roxboro (19 %), LaSalle (18 %) ou Saint-Laurent (17 %), se sont massivement rangés du côté de Gérald Tremblay (voir tableau).

«Les anglophones et les allophones se sont tournés vers Tremblay, puis vers Bergeron. Ils ont visiblement été incapables de faire confiance à Louise Harel. Je ne sais pas pourquoi, car les chiffres ne le disent pas. Ça peut être plusieurs choses. Est-ce que c'est parce qu'elle est souverainiste? Peut-être», dit Mme Prémont, qui est professeure de droit municipal à l'ENAP.

Pierre Drouilly constate lui aussi que Richard Bergeron a récolté plusieurs voix chez les anglophones et les immigrants. «Mais pas assez pour nuire à Gérald Tremblay. Les électeurs qui étaient vraiment incapables de voter pour Tremblay se sont tournés vers Bergeron. Très peu d'anglophones ont voté pour Harel, et je pense que la question nationale n'est pas loin derrière. Son militantisme souverainiste a fait peur», dit-il.

La polarisation est même visible à l'intérieur de certains arrondissements, dit M. Drouilly. Par exemple, dans Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension, Louise Harel a dominé le secteur francophone de Villeray, mais a été déclassée dans le district de Parc-Extension, plus multiethnique.

Pour que Louise Harel l'emporte dimanche soir, la combinaison devait être parfaite, dit Pierre Drouilly. Ce qui ne s'est pas produit. «Harel devait espérer un faible taux de participation des anglophones et des allophones. Or, les premiers résultats montrent qu'ils ont voté dans la même proportion que les francophones. Ensuite, Harel devait mobiliser les francophones en sa faveur, mais elle n'a pas réussi», dit-il.

En effet, il semble que les francophones ont divisé leur vote entre les trois candidats à la mairie. «Dans des arrondissements plus francophones, comme Anjou ou Montréal-Nord, le vote est fractionné. Les francophones n'ont pas concentré leur vote», dit Marie-Claude Prémont.

Il y a une exception: un endroit à tendance souverainiste comme Rosemont-La-Petite-Patrie s'est rangé du côté de Louise Harel.

Mme Harel, mère des fusions municipales, n'a pas davantage été en mesure de s'imposer dans les anciennes villes comme Saint-Laurent, Lachine, Montréal-Nord, Outremont ou Pierrefonds. «C'est la chasse gardée d'Union Montréal», dit Mme Prémont.

Ce problème avait également été vécu par Pierre Bourque en 2005. Les anciennes villes n'ont visiblement pas encore digéré la volonté de fusion de l'équipe Vision Montréal. Dans les anciennes villes, les résultats montrent que Richard Bergeron est souvent à égalité avec Louise Harel, au deuxième rang.

Un deuxième tour?

Les deux experts constatent avec tristesse le faible de taux de participation à Montréal, qui a été d'à peine 39 %. C'est donc dire que Gérald Tremblay a été élu par environ 15 % des Montréalais.

Pierre Drouilly et Marie-Claude Prémont estiment qu'une ville de la taille de Montréal devrait avoir un maire plus représentatif. Pour équilibrer la vie politique à Montréal, tiraillée entre les clivages linguistiques et les anciennes villes, la métropole devrait avoir un système électoral avec un deuxième tour de scrutin.

Le maire aurait alors une plus forte légitimité avec 51 % des voix. De plus, il aurait été possible de voir si le vote de changement est vraiment aussi fort que les gens le disent, puisqu'il aurait été canalisé dans une course à deux.

«Est-ce que Tremblay gagnerait avec un système à deux tours de scrutin? Si la réponse est non, c'est que notre système a peut-être un problème», dit Pierre Drouilly.

«Je pense qu'il faudra arriver à un système à deux tours un jour ou l'autre à Montréal», dit Marie-Claude Prémont.

Interrogé par Le Devoir, Marcel Blanchet, le directeur général des élections du Québec, affirme trouver cette idée du deuxième tour «intéressante». «Il faudrait bien l'étudier, mais ça pourrait être une bonne chose, dit-il. Mais ça prendrait d'abord une modification à la Loi électorale de la part du gouvernement du Québec.»

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