Journalisme et démocratie - Les électeurs restent indifférents à l'appel des médias

Les élections municipales à Montréal ont suscité une attention médiatique inhabituelle
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les élections municipales à Montréal ont suscité une attention médiatique inhabituelle

Comment juger le travail des médias dans les dernières campagnes municipales? Et l'ascendant des éditorialistes? Et les rapports entre le politique et le médiatique dans notre société?

Le chien de garde de la démocratie s'est réveillé. Il a jappé. Il a mordu. Des centaines de reportages ont traité des «affaires» municipales. Des dizaines de chroniques et d'éditoriaux ont recommandé non seulement d'aller voter, mais d'accorder son vote à tel ou tel parti ou candidat. Aucun bonze de l'opinion, ou presque, n'a d'ailleurs recommandé de réélire Gérald Tremblay à Montréal.

Et puis après? Au Québec, le taux de participation stagne autour de 45 %. Dans la métropole, deux personnes sur trois n'ont pas rempli leur très simple devoir de citoyen. Le maire sortant, fortement éclaboussé, a été réélu.

Alors, on répète: à quoi servent les médias? À l'évidence, à bien peu de choses du point de vue de la persuasion.

«La dénonciation des scandales par les médias n'a rien changé au taux de participation aux élections, et pour moi c'est une grande surprise désolante et pathétique», commente Anne-Marie Gingras, professeure agrégée de science politique à l'Université Laval, spécialiste des rapports entre la démocratie et les médias. «Une forte proportion de la population demeure imperméable à ce que disent et font les médias et ne s'intéresse pas à la vie politique. Il y a une permanence dans l'indifférence. On peut y voir du cynisme, un désintérêt, une impuissance, mais aussi de la lâcheté et de la paresse.»

Cette première constatation est donc une leçon d'humilité pour les médias et les autres faiseurs d'opinion. «Il y a finalement peu de prise sur la façon de penser la société et d'y agir et on se retrouve avec les politiciens qu'on mérite, dit-elle. Chose certaine, il y a une dissociation entre, d'une part, le monde politique, les médias et une portion de la population qui s'intéresse à la politique et, d'autre part, la population qui n'en fait qu'à sa tête.»

Une caboche de cochon, dure à convaincre comme toutes les autres en fait. «Les enquêtes montrent que les éditoriaux n'ont pas d'impact dans l'opinion», enchaîne encore plus cruellement le professeur Marc-François Bernier, titulaire de la chaire en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa. «Ils sont lus par une frange politisée qui a déjà son opinion et n'en changera que petit à petit.»

La deuxième leçon passe au contraire la pommade sur les médias de base qui ont dénoncé le coquin, comme le demandait Henri Bourassa, fondateur du Devoir. Après tout, les deux tiers des électeurs ont désavoué le maire sortant. Les chiens ont aboyé, ont été entendus, même si la caravane est passée...

«Ce sont les médias traditionnels qui ont fait la job, poursuit le professeur Bernier. Pas les nouveaux médias, pas les blogueurs, pas les journalistes qui se nomment citoyens ou participatifs. Les enquêtes ont été réalisées avec les bonnes vieilles méthodes. C'est rafraîchissant.»

Il note qu'encore une fois les nouveaux médias n'ont souvent proposé que du bruit. «Les blogueurs fonctionnent comme les animateurs de lignes ouvertes, dit-il. Ils lisent les journaux et ils commentent.»

La troisième leçon concerne les rapports entre le journalisme et son contexte sociopolitique. Japper, c'est une chose. Le faire au bon moment et au bon endroit, c'en est une autre.

Le professeur Bernier observe que, comme l'humour, le journalisme d'enquête est affaire de timing. «Plusieurs histoires reprises avaient déjà été publiées dans La Presse ou au Devoir par exemple. Il y avait du réchauffé, mais à un bon moment. Les sources étaient prêtes à parler, les journalistes à écouter.»

Par contre, tous les médias ne peuvent pas travailler de la même manière. En région, par exemple, les hebdomadaires n'ont ni les moyens ni l'intérêt pour trop fouiller les rumeurs de scandale. «La structure de certains médias et l'environnement social peuvent être défavorables à l'enquête», résume le professeur Bernier.

Sa collègue pousse encore plus la distinction. «Oui, les médias traditionnels ont fait un meilleur travail, mais il y a des distinctions à faire entre ces médias eux-mêmes, dit finalement Anne-Marie Gingras. À la télévision, dimanche soir, il n'y en avait que pour l'ADISQ et Occupation double sur les premières chaînes, ce qui envoie aussi un message par rapport à l'importance de la vie politique.»

De chien de garde à caniche de cirque. Allez, couchez! Bon toutou...

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