Faut-il un nouveau «Pax» Plante ?

Pax Plante
Photo: Le Devoir Pax Plante

Malversations, jeux, paris, corruption et prostitution — au propre comme au figuré — constituent le paysage de Montréal au moment où Pacifique Plante décide, en 1948, de porter un grand coup contre une déchéance municipale érigée en système. Mais que faire devant des politiciens véreux, mais aussi des journalistes de feuilles plus ou moins jaunes qui acceptent des pots-de-vin? Ces gens affirment ne rien entendre, alors qu'ils ne font en vérité que fermer les yeux.

«Pax» Plante est directeur adjoint de la police, un des responsables de l'administration de la Cour du recorder, l'ancêtre de la Cour municipale. Lunettes noires, chemise de soie blanche, un mètre quatre-vingt-dix, il ne passe jamais inaperçu. Le moindre de ses déplacements semble d'ailleurs l'objet d'une mise en scène quasi théâtrale.

C'est dans Le Devoir que cet homme entreprend, avec l'aide du journaliste Gérard Pelletier, de dénoncer vertement les dérives dont il est témoin. Les articles qu'il nourrit de ses expériences sont extrêmement bien documentés. Quelques-uns seront par la suite réunis dans Montréal sous le règne de la pègre, une brochure largement distribuée dans laquelle Le Devoir rappelle qu'il est en vente partout, «mais qu'il n'est pas à vendre».

Pour écrire, Plante doit se cacher sous un nom d'emprunt. Il donne des noms, des adresses, raconte volontiers des histoires croustillantes. On ne lui pardonne pas. Il reçoit des menaces de mort. On veut sa peau. Sur sa table, il garde en permanence un revolver chargé. Il finira par connaître l'exil, ne revenant au pays qu'en de rares occasions, notamment lors de l'enquête sur le crime organisé (CECO) dans les années 1970. «Pax» Plante est décédé en 1976 au Mexique.

Une situation qui se perpétue

La situation que Plante décrit dès la fin des années 1940 n'est vraiment pas nouvelle. Dès son entrée en fonction en 1937, il a déjà été à même de constater plusieurs malversations institutionnalisées.

Montréal est à cette époque une sorte de Havane du Nord où l'on trouve, boulevard Saint-Laurent et rue Sainte-Catherine, des cabarets, des femmes légères, des maisons de jeux, des restaurants louches et toutes sortes d'hommes intrigants dont le commerce promet de vous conduire en enfer aussi bien qu'au paradis. Toute cette vipère s'assure de la douceur de son nid en soignant ses relations avec l'Hôtel de Ville.

La situation se perpétue depuis un bon moment. À l'époque où le journaliste Jules Fournier dénonce entre autres choses le trafic de cocaïne dans les pages de L'Action, une commission d'enquête présidée par le juge Lawrence-John Cannon se penche sur les accusations de malversations qui secouent le régime du maire Louis Payette, élu en 1908 dans une odeur de souffre. Au nombre des 23 conseillers municipaux mis en cause on trouve Médéric Martin, futur maire.

Ce n'est pas la première commission d'enquête qui se penche sur l'appareil municipal: dès 1894, l'enquête Rainville s'est consacrée à l'examen approfondi de la police municipale pour en sonder l'incompétence et le laxisme quasi criminel.

Puis, en 1924, une autre commission d'enquête, présidée celle-là par le juge Coderre, estime qu'il existe 300 maisons de joie à Montréal et que la municipalité, par divers stratagèmes, trouve à s'enrichir de 60 000 $ par année grâce à ces tristes établissements.

D'autres histoires surgissent ça et là au fil du temps, jusqu'à atteindre semble-t-il un nouveau sommet dans l'avant-guerre. C'est cette corruption dans les fonctions administratives et institutionnelles de la Ville que reconnaît et dénonce «Pax» Plante dans l'immédiate après-guerre.

Quelle moralité publique?

En mars 1950, un comité de moralité publique entreprend une enquête sur le système qui prévaut à la tenue générale de la cité. C'est un jeune avocat du nom de Jean Drapeau, connu des milieux nationalistes conservateurs, qui mène le bal, parrainé dans son action par Le Devoir. Avec l'aide de «Pax» Plante, le groupe finit par obtenir une véritable enquête publique présidée par le juge Caron. La remise du rapport Caron, qui conduit entre autres au congédiement de vingt policiers, marque aussi la grande entrée en politique municipale de Jean Drapeau. Cet avocat, favorablement sensible aux pratiques de certains régimes autoritaires, se présente comme candidat à la mairie. Et il gagne.

L'arrosage de certains politiciens ne s'arrête pas tout à fait pour autant. En 1958, sous le règne municipal de Sarto Fournier, le président de l'exécutif de la Ville, Jean-Marie Savignac, tente ainsi d'incliner l'administration libérale à acheter un métro d'intérêts français et ne recule devant rien pour réussir la manoeuvre.

De retour au pouvoir en 1960, Jean Drapeau révèle de plus en plus ses forts accents d'homme autoritaire mâtiné d'une certaine forme de mépris pour l'exercice de la démocratie. Après les avoir dénoncés en début de carrière, le maire Drapeau engendrera à son tour un lot de dysfonctionnements. Le projet du Stade olympique, peut-être le plus célèbre d'entre eux, est d'abord évalué par ses soins à moins de 200 millions. Il finira vite par gonfler jusqu'à atteindre le chiffre explosif d'un milliard et demi de dollars. En juillet 1977, le gouvernement de René Lévesque demande au juge Malouf de mener une enquête qui révélera plusieurs abus très importants qui expliquent une partie de la mésaventure du Stade, lequel devient dès lors le symbole d'une déroute économique nationale par laquelle des entrepreneurs sans scrupules se sont outrageusement enrichis.

En un siècle d'administration montréalaise s'est installée, semble-t-il, une conception persistante de la démocratie qui n'est pas axée sur la souveraineté du peuple, mais sur une notion de pouvoir d'action de quelques-uns pour agir sur les affaires de tous.

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